Prêche #78 « Une éthique de l’intime » (Marie-Laure Bousquet, 25 septembre 2026)

Dans son ouvrage  « Sexual Ethics and Islam » (1), Ketia Ali  nous dit ceci :  » Il est facile de trouver dans le texte révélé que  les femmes sont reconnues dans  leur humanité et leur  capacité morale à part entière.  Il est plus difficile, mais pas impossible,  de les reconnaître sexuellement à part entière  en tant qu’êtres   moralement responsables. Les valeurs  enseignées et vécues dans le domaine de l’intime devraient être guidées par une réflexion éthique en profondeur sur le but ultime du divin pour la vie humaine sur terre d’ordonner le bien, d’interdire le mal, d’œuvrer dans le bien et d’avoir en permanence conscience de Dieu ».

« Difficile mais pas impossible »  dit-elle.  

C’est en récitant intérieurement    comme un mantra   la sourate 94 généralement traduite par  » l’ouverture »   « l’épanouissement » (Berque), « la dilatation » (Gloton),  que  l’étude des versets 222 à 228 de la sourate 2  pourrait  être abordée   pour aider à en relever le défi  textuel   et   rendre   plus léger le fardeau d’une première lecture  éprouvante.

N’avons-nous pas dilaté/épanoui/ouvert ta poitrine
Et déchargé de toi ton fardeau
Qui accablait ton dos  et exalté ton rappel ?
Alors vraiment  avec la difficulté une facilité,
Avec la difficulté une facilité
Alors quand tu es disponible, lève-toi,
Et à ton enseigneur aspire. (Coran 94)

La récitation silencieuse de ce verset aidera à ouvrir un chemin d’interprétation où pourraient se croiser le facile et le difficile  entre le désir de dire non au texte et celui d’en accepter la vision communément partagée d’une apparente évidence, celle du sexe considéré comme « un droit pour les hommes et un devoir pour les femmes » comme le dit Kecia Ali.

Une lecture cyclique

Parmi les divers sens donnés  par M. Gloton dans son lexique coranique (2) à la racine coranique  qar’a d’où provient le mot  Coran, deux d’entre eux  attirent plus particulièrement l’attention  pour notre étude, à savoir : ‘être pleine (femelle et son fœtus) et mettre bas, avoir ses règles finies ». De ces deux sens-là   vient  le pluriel coranique  qour’ou qui signifie « fin des menstrues, état de pureté légale d’une femme, période, cycle, moment, temps.

Ce pluriel se trouve dans le verset 2 : 228 :

Les femmes divorcées /libérées, doivent être attentives à elles-mêmes  la durée de trois cycles menstruels. (Coran 2 : 228)

La parole coranique ferait ainsi écho  aux cycles de celui du corps féminin. Elle ferait pour ainsi dire corps avec lui. Le regard porté  sur le verset 2 : 228  pourrait être guidé par la métaphore  d’une « nuit utérine »  (3) où murit dans l’obscur le cycle du vivant au rythme du sang menstruel  et sexuel.  Le verset 2 : 222 dit en effet :

Ils t’interrogent sur les menstrues. Dis : c’est  » une indisposition » (atha’).Tenez-vous à l’écart des femmes pendant  les menstrues et ne les approchez point avant qu’elles ne soient purifiées. Quand  elles se sont purifiées, allez à elles comme Allah vous l’a prescrit (Coran 2 : 222)

Une lecture « à nu » du verset affirmerait que le sang menstruel interdirait les rapports sexuels entre hommes  et femmes.  Si l’on compare les différentes traductions de ce vocable (atha’) , elles vont des plus  sévèrement  « impures » aux plus respectueusement bienveillantes. Les voici  en version française et anglaise  dans cet ordre-là : « un mal, une source de mal, une souillure, une impureté, une pollution, un état douloureux, une période de stress,   une chose incommodante, une nuisance, une indisposition, une vulnérabilité, une affection ».

Ce moment des cycles féminins qui rythment  les « saisons » sexuelles de la vie et de la mort où « être de saison », c’est-à-dire au moment opportun,  est comme un rappel de lecture  de la création continue coranique.  Le lien humain avec le divin qui, lui, ne connaît  pas la mort  se  renoue sans cesse entre pur et impur dans cette sexualité saisonnière.  Ce suspens sexuel  traditionnellement interprété comme ostracisant ou, au contraire, comme  mise à distance physique et spirituelle bénéfique pour « se centrer sur soi »(que les indiennes nord américaines  appellent « le temps de lune »)(4), est  traduit par « une affection » par Jacques Berque.  Il y a dans ce mot français la délicatesse d’un double sens  bienvenu ici, qui est comme une réponse à cette double affection qui atteint physiquement et affectivement le monde féminin pendant  cette période  intime.   Elle annonce en quelque sorte le verset suivant sur la métaphore des relations sexuelles   rencontrée dans le texte.

Une lecture courtoise

Vos femmes sont votre champ de labour/  votre « semaille » (Berque)/  « comme un champ de culture pour vous » (Gloton),  « votre cultivation »  (travail  nécessaire pour mettre la terre en culture).  Allez à votre champ selon votre désir / comme vous l’entendez. (Coran 2 : 223)

Une première lecture « au pied de la lettre » de cette métaphore agricole pour dire l’accouplement hommes/femmes a quelque chose de si abrupt dans sa concision qu’elle frise la limite du supportable.  Cette  lecture à découvert, « voyeuriste » (5)  comme l’exprime Delphine Horvilleur,   serait une mise à l’épreuve du désir d’en refuser  l’apparente vulgarité; Et ce, d’autant plus qu’ici Allah s’adresse aux hommes pour leur parler des femmes comme d’une terre « à cultiver ».  A un premier niveau d’interprétation, cette comparaison renverrait  à la vision traditionnellement répandue des complémentarités statiques à   domination masculine d’un féminin passif du côté de la nature et d’un masculin actif du côté de la culture.  Elle entrerait cependant en contradiction avec d’autres versets aux accents  plus  raffinés  exprimant une nuptialité plus mouvante.

Le verset 2/187 par exemple, très souvent cité et qui s’adresse également aux hommes, vient bousculer la passivité biologique de  cette terre arable et  invite à  une pratique plus subtile de l’intimité sexuelle.  Il y est dit :

Les comportements d’intimité  (al rafatha) envers vos femmes sont rendus licites pendant la nuit de jeûne. Elles sont un vêtement pour vous et vous êtes un vêtement pour elles. (Coran 2 : 187)

L’image des vêtements mutuels  met en mouvement  une jouissance partagée qui déshabille l’actif masculin/ passif féminin  du « champ de labour »  à ensemencer.

Dans les versets 7 : 189 et 30 : 21, elle l’habille de  « sérénité (sakina), « d’affection durable » (maouadat) et de rayonnement d’amour (rahma).

C’est Lui qui vous a crées d’une âme unique (d’un principe de vie unique) et qui, à partir d’elle, de lui, a établi son aspect conjoint pour qu’il réside/demeure paisible auprès d’elle, de lui. (Coran 7 : 189)

Il a crée pour vous, issu(e)s de vous, des conjoint(e)s, afin que vous résidiez en paix auprès d’elles /eux et il a suscité entre vous affection durable (maouadat) et amour rayonnant (rahma). (Coran 30 : 21)

D’ailleurs, comment oseriez-vous leur reprendre quoi que ce soit (en cas de séparation) après l’union intime (afda) qui vous a liés et l’engagement  solennel que vous avez pris l’un envers l’autre. (Coran 4 : 21)

Le mot afda   désigne « l’acte intime et amoureux qui lie les deux époux, leur faisant partager  une proximité intense des corps et du cœur » selon Asma Lamrabet (6). La traduction de ce terme va des plus « crues », pourrait-on dire, comme celle de « coucher ensemble »(Ahmed Ali),  aux plus délicates comme celle de « se donner l’un à l’autre »(Assad).  Les écarts de nuances entre  ces traductions nous ramènent  au harth du verset 2 : 223. S’il est rendu majoritairement par « champ de labour », « de culture », deux d’entre elles font exception. Voici la proposition du Docteur Al Ajami dans son ouvrage « Que dit vraiment el Coran ?  » (7) : « Vos femmes sont une « richesse » pour vous. Richesse au sens de grâce pour les hommes,  au sens premier de grâce, don accordé sans qu’il soit dû. »

La deuxième proposition nous est donnée par Asma Lamrabet : Harth, dit-elle, « signifie ici dans ce verset qui établit la liberté sexuelle dans le couple, la richesse et la vie. Les femmes sont comparées à la source de vie; Elles sont le lieu de la vie. On aura alors : « vos femmes  sont pour vous source de vie. Allez à cette source de vie selon  votre désir ».  

Cette interprétation élève la lecture au niveau du principe féminin cosmique de la fécondation universelle qui rappelle la « terre-mère » des indiens américains (pachamama), ou encore le Yin de la civilisation chinoise. Il échappe en cela à  toute tentative  d’emprise sexuelle particulière de par sa dimension  d’universalité. Dans sa note à propos de ce harth, Youssouf Ali (8)  parle de  « considération mutuelle, à la manière dont un paysan fait preuve d’amour attentif et respectueux  pour  » courtiser la terre » (9).  Ce verset 2 : 223 pourrait ainsi s’inscrire dans le registre d’une pédagogie divine à l’adresse des hommes  pour leur donner une leçon de civilisation et les éduquer aux  raffinements  d’une étreinte courtoise.

Une lecture imaginale

La fin du verset  2 : 223 poursuit cette leçon divine d’initiation  à  un amour courtois.

Et faites offrande de vos  « âmes » (traduction Gloton) , progressez en vos âmes (traduction Chouraqui) , faîtes-vous précéder dans l’au-delà par de bonnes œuvres   (traduction keshrid), et   frémissez d’Allah (traduction Chouraqui) et sachez que vous le rencontrerez. Annonce la bonne nouvelle aux détenteurs du dépôt confié. (Coran 2 : 223)

Une sexualité  « corps et âme » devrait présider à la jouissance sexuelle au sein du couple, être « animée » par la  conscience frémissante et réjouissante du divin.

Si  les 14 occurrences coraniques du mot harth   permettent de  continuer à tisser les fils de la métaphore agricole, le verset 42 : 20  ferait explicitement allusion à cette sexualité « corps et âme » que C. Fleury qualifie de « théophanique » (10)  et que symbolise en langue française l’invitation à « cultiver son jardin ».

Qui vise/veut le champ de culture de la vie ultime/ de l’outre monde, nous lui en faisons croître son ensemencement et qui vise/veut l’ensemencement de l’ici-bas,/ de la vie immédiate , nous lui en  accordons une part et pas de part dans l’au-delà/l’outre monde. (Coran 42 : 20)

Etre les semeurs/semeuses de nos jardins terrestres  et spirituels, semer pour l’au-delà les graines de l’ici-bas,   donne ici au mot harth cette double dimension culturelle  d’une sexualité  à la fois corporelle et spirituelle.   Il pourrait ainsi  être   l’autre nom de ce  monde intermédiaire  (le barzakh coranique)  appelé par  Henri Corbin « le monde imaginal », celui de l’âme « par lequel se corporalisent les esprits et  par lequel se spiritualisent les corps »(10).  C’est un monde où nos actes prennent  les formes, les couleurs, les floraisons et les saisons de nos états intérieurs.

Dans cette optique, le verset 42 : 20 inviterait à relire « imaginalement » le 2 : 223 :


Les femmes sont pour vous source de vie. Allez à votre source de vie à votre guise et faîtes offrande de vos  âmes. Frémissez d’Allah et sachez que vous le rencontrerez. Annonce la bonne nouvelle aux acteurs /actrices du dépôt confié. (Coran 2 : 223)


L’image péjorative  d’une sexualité « terre à terre », celle d’une première lecture « voyeuriste » de la métaphore agricole, se  métamorphose en celle d’une terre céleste où le désir est orienté  par une alliance des corps  à hauteur d’âme, où « le corps de l’autre est toujours le fruit d’un ailleurs céleste »(11).  Il est un verset emblématique de cette  relation sexuelle à l’invisible de l’autre, qui a fait le tour du monde musulman de part son apparente domination masculine sur les femmes et qui, dans le même temps, contient un passage assez magnifiquement énigmatique.  Il s’agit du verset 4 : 34….dont les traductions vont des plus choquantes (Allah tolèrerait une certaine violence (daraba) des hommes vis-à-vis des femmes en cas d’insubordination de ces dernières, aux plus étonnantes (Il prônerait la réconciliation sur l’oreiller pour ce même daraba). Vient ensuite ce passage :  » Ainsi les femmes intègres se recueillent, gardiennes devant le mystère par ce qu’Allah Garde ». (traduction Gloton). « Les vertueuses adorent et gardent le mystère de ce qu’Allah Garde ». (traduction Chouraqui). L’interprétation du mot raïb  : l’invisible, le mystère, le caché, l’absent d’après le lexique coranique, a donné lieu  à des niveaux de lectures aux accents très différents. Ils vont des « épouses qui se gardent chastes et vertueuses en l’absence « de leurs maris » ajoutent certains traducteurs), aux « gardiennes du mystère de ce qu’Allah Garde » dans une complicité féminine avec le divin « Matriciel, source, comme elles, de toute vie » dit Chouraqui dans sa note sur ce passage. Ces gardiennes du secret divin nous ramènent à l’inter-monde du harth  du verset 42 : 20 et  à la fin du 2 : 223 qui nous annonce « une bonne nouvelle » (bashir al mou’minin).

 Il y a dans  cette « bonne nouvelle » une double   réjouissance  au vu des sens donnés à la racine bashara dont  elle provient, à savoir : « réjouir quelqu’un par une bonne nouvelle, cohabiter avec un conjoint, avoir un rapport charnel ». Le mot bashar désigne quant à lui  la peau, l’épiderme, et un humain, un mortel. Le commentaire de Youssouf Ali (12)  est ici particulièrement  éclairant sur la double dimension de cette  annonce d’une rencontre réjouissante. Je cite : » Notre ambition spirituelle la plus élevée devrait être l’espoir de rencontrer Allah. Conserver un tel espoir, c’est donner  une bonne nouvelle aux  croyants. Notez comment les questions  les plus  sensuelles sont abordées  franchement et immédiatement portées jusqu’aux plus hauts degrés d’élévation spirituelle ». 

Méditer sur la signification de cette rencontre entre jouissance sexuelle et élévation spirituelle   nous renvoie au sens de cette relation à hauteur d’âme citée plus haut que C. Fleury  qualifie de « sexualité théophanique ». Cultiver le barzakh entre sexuel et spirituel  serait l’enseignement éthique de ce verset,   celui  du désir à distance, sans fusion  ni séparation et donc sans possession.  Il  serait une leçon divine  qui invite le couple  à habiter ce monde intermédiaire  de l’âme, cette éthique de l’intime où s’apprend  la relation à l’invisible  de l’autre dans une étreinte imaginale.

  1. : Kecia Ali, « sexual  ethics and islam ».  One world publications, 2017.
  2. : M. Gloton, « une approche du coran par la grammaire et le lexique ». Editions albouraq, 2002.
  3. : Alfred Tomatis, « la nuit utérine ». Stock, 1981.
  4. : Akwesasne notes, journal de l’A.I.M.  (american indian mouvement) des indiens des Etats-Unis.   Article « la danse des femmes », Katsi Cook. Hiver 1981.
  5. : Delphine Horvilleur, « en tenue d’Eve, féminin, pudeur et judaïsme ». Grasset, 2013.
  6. : Asma Lamrabet,  « femmes et hommes dans le coran, quelle égalité? ».  Al bouraq, 2012.
  7. :  Dr Al Ajami, : « que dit vraiment le coran? ».  Ed. Erick Bonnier, 2020.
  8. :  Abdullah Youssouf Ali, « The Holy Coran, text, translation and commentary ». Amana corporation 1989.
  9. : Jacques Arnould, « courtiser la terre. A l’école de René Dubos; Salvator, 2011.
  10. : C. Fleury, « métaphysique de l’imagination ». Ed. d’écart, 2000.
  11. : H. Corbin, « corps spirituel et terre céleste ». Ed. Buchet/Chastel, 1979.
  12. : Abdullah Youssouf Ali, op. cité.

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