Prêche #75 « La joie dans le Coran » (Omero Marongiu-Perria, 24 avril 2026)
J’adresse mes louanges à Dieu, l’Unique (Ahad), le Vivant (al-Hayy), le Miséricordieux en Son Essence (al-Rahmân) et en Ses actes (al-Rahîm), Créateur (Khâliq) et Pourvoyeur des subsistances (al-Razzâq). J’adresse mes salutations sur notre Prophète Muhammad, que la Paix et les Bénédictions divines soient sur lui.
Très cher·e·s frères et sœurs, et ami·e·s ici réuni·e·s, je vous adresse mes salutations de paix et de fraternité.
La joie ne me semble pas représenter un thème très récurrent au sein du champ religieux islamique mais j’ai eu l’occasion, il y a quelques années, d’intervenir sur la question de l’humour dans les religions, dans un cadre interconvictionnel. Si les sens des deux termes ne se rejoignent pas complètement ils évoquent toutefois, de prime abord, une forme de plaisir et, surtout, requièrent de prendre un peu de légèreté face à l’attitude parfois grave et austère du monde religieux. Les discours religieux, en effet, préfèrent généralement substituer au registre de la joie celui de l’amour et de l’espérance, deux mots censés transcrire l’attitude confiance et la sensation de paix que peuvent éprouver le croyant et la croyante. Sur le plan théologique, les trois monothéismes reposent sur l’articulation entre une promesse (wa’d) – celle d’une vie future dans la félicité éternelle, notamment par la contemplation ininterrompue du divin – et une menace (wa’îd) – celle d’être privé de la grâce divine dans l’au-delà et d’être exposé à un “châtiment”. Dans l’histoire de l’islam, la spiritualité qui se développe dans les différentes aires géographiques et culturelles des empires musulmans va elle-même adopter différentes interprétations et méthodes d’ascèse pour se rapprocher du divin. Parmi celles-ci, ce qu’on nommerait aujourd’hui une forme de pensée et de spiritualité positive, centrée sur le rapport au divin Tout-Amour, au-delà de toute autre considération, a toujours été en tension avec une approche plutôt centrée sur le “renoncement” à toute forme de plaisir terrestre. Cette attitude est appelée zuhd en arabe, avec un regard parfois péjoratif sur ce qui touche au registre de la joie, perçue comme la porte ouverte au sentiment de “sécurité” et, par conséquent, au fourvoiement et à l’oubli de Dieu. De ce point de vue, les religions instituées, au sein des trois grands monothéismes, n’inspirent pas forcément à la joie, malgré la subtilité de leurs textes scripturaires dans ce registre.
Je vous propose donc d’explorer, d’une façon sommaire mais suffisamment intelligible, les mots qui expriment la joie, dans le Coran, et la façon dont on peut comprendre les significations d’un terme qui n’est pas si facile à interpréter. Mais commençons déjà par notre propre langue. Le mot “joie”, que nous utilisons en français, vient du latin gaudium, de gaudeo qui signifie “se réjouir”, au sens d’éprouver un sentiment intérieur, profond, de bien-être et de satisfaction. On l’apparente au grec ancien agauós qui renvoie à quelque chose d’éclatant, digne d’admiration, magnifique. Dans son sens usuel, la joie est considérée comme un “sentiment de bonheur, de satisfaction vive et intense qui vient du plaisir que l’on a à agir, à accomplir non pas une tâche répétitive, mais de contribuer à une certain progrès qui est empreint d’un caractère spirituel, philosophique, scientifique, religieux ou esthétique.” (Wiktionnaire) La même étymologie latine donne d’ailleurs un mot français apparenté, la gaieté, ou “disposition à être de bonne humeur”, sorte de manifestation vive et subite de la joie ; elle donne également la jouissance, dans le sens cette fois du plaisir procuré par une chose extérieure à soi. Ici, le terme nous plonge dans une forme d’ambivalence car, si la joie reflète avant tout un état intérieur, la jouissance est liée au profit que l’on tire d’une chose, matérielle, qu’on possède. Je me risquerais bien ici à arpenter les chemins sinueux des sens pluriels, parfois divergents, de ces mots qu’on emploie souvent de façon anodine dans notre quotidien. Pourrait-on, par exemple, considérer toute jouissance comme éphémère car, de fait, liée à la dimension matérielle de notre existence, alors que la joie caractériserait un état beaucoup plus stable d’une personne “autonome” ? Habituellement, la joie est également associée à ses manifestations extérieures ; une personne joyeuse est supposée être affable, c’est-à-dire aimable et bienveillante, et on aura plus de facilité à converser avec elle. De même, on peut s’attendre à ce qu’elle nous sourit et adopte une attitude que nous qualifierons de positive. Mais, là encore, les apparences peuvent être trompeuses car elles relèvent, bien souvent, de conventions sociales que nous adoptons malgré nous. Dans ce domaine, les êtres humains s’apparentent plutôt à des sortes de caméléons ayant appris à masquer leurs sentiments en les teintant de la palette des couleurs que l’arc-en-ciel nous offre. Ne dit-on pas de certains qu’ils rient jaune ? Peut-être parce qu’ils sont vert de rage, ou qu’ils ont les idées noires après avoir passé une nuit blanche !
Faisons donc tomber les masques des conventions et essayons d’explorer la palette des mots que nous offre le Coran au sujet de la joie. Dans le texte sacré de l’islam, trois termes arabes entretiennent un lien avec le sujet qui nous anime, ce sont farah, surûr et nadhra, qu’on traduit usuellement en français par joie, satisfaction (ou contentement) et rayonnement (ou splendeur). Mais s’arrêter pour la transcription des sens de ces mots représenterait un véritable sacrilège car les termes sont ô combien plus subtils, dans la mesure où ils expriment différentes facettes de l’être humain dans sa façon d’exprimer le fond de sa personnalité et de ses sentiments. Farah, par exemple, vient de la racine arabe f-r-h qui exprime directement la manifestation de la joie pouvant confiner à l’exubérance et à la vantardise. Le Coran utilise le terme dans son lien avec la possession matérielle : les êtres humains ont tendance à se réjouir de ce qu’ils possèdent, parfois en manifestant une certaine arrogance face aux autres. Dieu peut alors se rappeler à eux en leur ôtant ce qu’ils possèdent. Le Coran (13:26) exprime cela en ces termes :
Dieu étend la subsistance de qui Il veut et Il est capable de la mesure. Ils (les êtres humains) se réjouissent de la vie sur terre mais celle-ci, en comparaison de l’au-delà, n’est qu’une jouissance éphémère. (Coran 13 : 28)
Ce passage vient à peu près au milieu de la sourate qui porte le nom de “Tonnerre”. Le thème central de cette sourate porte sur l’observation du monde, de la nature pour comprendre, derrière l’harmonie de la création, la réalité du Souffle divin qui l’anime. Mais bien des humains sont dans une attitude d’ingratitude qui les conduit à une forme d’arrogance dans leur relation aux autres et au monde. Ce que nous vivons aujourd’hui, à l’échelle de la planète, n’en est que l’énième déclinaison à travers les âges. Le chapitre poursuit sa description en indiquant que l’ensemble de la création est “orientée” vers Dieu, depuis le règne minéral jusqu’au règne animal ; l’être humain, de ce point de vue, est le seul être à posséder cette faculté à transgresser les équilibres et à en jouir.
Mais le volume des biens acquis et leur jouissance n’ont d’équivalent que leur caractère éphémère. La vraie richesse, ici, réside dans la tranquillité du cœur, comme l’exprime le verset 28 de la même sourate, en évoquant les croyants :
Ceux qui ont la foi, et dont les cœurs se tranquillisent au souvenir de Dieu ; n’est-ce pas par le souvenir de Dieu que les cœurs se tranquillisent ? (Coran 13 : 28)
L’expression invite l’être humain à développer sa capacité à saisir ce qui existe au-delà de la matérialité du monde. Cette faculté est du registre de la perspicacité ou de la clairvoyance, baçîra en arabe. À l’inverse, la joie liée à la possession matérielle fait l’objet d’un vocabulaire descriptif avec les racines f-r-h et f-kh-r pour exprimer la vantardise, l’arrogance et, à la fin, l’aveuglement total et la non-réceptivité au divin, à l’exact opposé de la clairvoyance. Dans un autre passage, le Coran dit :
Dis : De la grâce de Dieu et de sa Miséricorde ils devraient se réjouir. Cela est bien mieux que tout ce qu’ils amassent (comme richesses en ce monde).
Dans ce registre, parmi les propos attribués au prophète Muhammad, je retiens celui- ci : « Si l’être humain possédait une vallée d’or, il désirerait en posséder une deuxième. Pourtant, seule la terre emplira sa bouche [lorsqu’il sera enterré], et Dieu accorde le repentir à qui revient à lui, repentant. »
Si j’ai évoqué la tranquillité du cœur, c’est parce que la joie me semble intimement liée, dans son sens le plus profond, à un état spirituel ; elle renvoie à une stabilité de l’être qui n’est plus soumis aux contingences du monde parce qu’il est définitivement aligné avec cette part du divin qui réside en lui. À ce propos, le deuxième terme coranique précédemment cité, surûr, est particulièrement évocateur puisqu’il provient de la racine s-r-r qui signifie littéralement “le secret”. Il s’agit, dans son sens usuel, de tout type de secret, mais aussi de ce qui est caché au fond des poitrines, dans les tréfonds de l’âme humaine. Chez les soufis, le sirr évoque la lumière divine qui est nichée au cœur de l’être humain, à l’instar de la métaphore coranique du Tabernacle de Lumière (24 :32), qui exprime “le divin présent en chacun de nous”. De ce point de vue, le sirr exprime l’idée que nous avons la possibilité de trouver, en nous-mêmes, toutes les ressources pour laisser émerger un état de conscience – de la racine latine qui exprime le savoir intime – c’est-à-dire de connaissance intuitive de soi et la satisfaction qu’on en ressent. Conscientia, issu de cum et scire, signifie littéralement “savoir avec” et le terme désignait, jusqu’au XVIIe s., la “connaissance intuitive du bien et du mal”.
On peut, en ce sens, qualifier le surûr de joie intérieure, celle d’un cœur qui est plein du divin, qui est comblé. La joie renvoie ici directement à la notion de béatitude, au sens étymologique que lui donne la langue latine, à savoir “celui qui a été rendu heureux”. Le Coran emploie d’ailleurs le terme de surûr comme une joie par la proximité directe avec Dieu, et comme l’état de béatitude qui siéra aux croyants dans l’au-delà :
Dieu les préservera, en leur conscience, du mal de ce jour (du Jugement dernier) et Il leur fera rencontrer la splendeur (nadhra) et la joie (surûr). (Coran 76 : 11)
On pourrait aussi comprendre la deuxième partie de ce verset dans le sens où Dieu se manifestera directement à eux, sans plus aucun voile, comme l’exprime ce passage du Coran :
En ce jour, il y aura des visages resplendissants, qui regarderont vers leur Seigneur. (Coran 75 : 22-23)
Ce passage repose la proximité entre le terme nadhra, splendeur, et nazhra, le regard. Les soufis insistent d’ailleurs sur le fait que, si l’on ne peut voir Dieu dans sa réalité ultime en ce monde, il est possible de le contempler avec l’œil du cœur. Ils aiment, à ce propos, citer l’adage suivant, rapporté à Dieu : « L’univers entier ne peut me contenir, mais le cœur de mon serviteur croyant peut, lui, me contenir. » La joie exprime ici une idée bien plus forte et plus profonde dans la mesure où elle décrit l’état d’une personne qui est dans ce que j’appelle l’état de “complétude”, c’est-à-dire qui, au-delà de son humanité, est complètement ancrée et alignée avec la part du divin qui siège au plus profond d’elle. Comme vous avez pu le constater, le troisième terme, nadhra, est accolé au second car il relève du même registre spirituel de la conscience du divin en soi, de la vision de la réalité ultime dans l’au-delà et de l’allégresse qui en résultera :
Il y aura en ce jour des visages rayonnants (musfira), riants et joyeux. (Coran 80 : 38- 39)
De ce point de vue, nadhra exprime la joie incarnée, qui illumine le visage et irradie l’environnement. Nous sommes donc ici en présence de trois façon d’envisager la joie : farah désigne la joie qu’on éprouve de posséder, mais elle est aussi le début d’un chemin de gratitude pour qui veut aller au-delà de la matérialité du monde ; surûr désigne, pour sa part, la joie intérieur, profonde, la paix du cœur de qui éprouve le divin en soi, c’est une clairvoyance ; nadhra, enfin, évoque la joie qui rayonne et qui irrigue le monde.
Tout ceci étant dit, il nous reste à aborder la façon dont la joie se vit et se déploie à partir d’un ancrage musulman. Le point de départ, pour moi, réside dans le fait d’accueillir la vie comme le signe d’un don divin. Si on ne peut vivre sans respirer, le Souffle qui nous traverse est une émanation directe de l’amour divin envers le monde. Accueillir la vie, c’est également aiguiser sa clairvoyance pour voir, c’est-à-dire ressentir en soi et à l’extérieur de soi, ce Souffle qui irrigue l’ensemble du monde. Dans cette perspective, cultiver la gratitude – al-shukr – permet de laisser émerger la connaissance intuitive de la présence du divin au cœur du monde et d’envelopper le cœur de la joie intérieure. La clairvoyance est une question de regard ou, plus précisément, de changement de regard sur soi et sur le monde. Elle procède d’un regard orienté vers l’essence des choses et vers la Source de toute chose. Le Coran restitue cela à travers l’attitude d’Abraham, personnage clef des traditions juive, chrétienne et musulmane puisqu’il est considéré comme étant le père de ces trois grands monothéismes :
Très certainement je tourne mon visage vers Celui qui a fendu les cieux et la Terre, en hanîf, et je ne fais pas partie de ceux qui lui associent des divinités. (Coran 7 : 79)
Le terme hanîf est difficilement traduisible en français, dans ce sens où il désigne, dans sa racine h-n-f, un défaut physique, à savoir le fait de pencher d’un côté à cause d’une malformation des pieds. Il caractérise ici explicitement les êtres théotropes, c’est-à-dire qui sont exclusivement orientés vers le divin. On retrouve encore une fois l’idée d’orientation fondamentale qui surgit d’un cœur clairvoyant, ou en tout qui cherche à laisser émerger du profond de lui cette part du divin. Toutes les traditions religieuses, finalement, cherchent à définir, à mettre des mots sur ce qui relève de l’indicible et que l’on nomme éveil, état de conscience pure, clairvoyance, etc. et qui fait référence à un état spirituel stable qui se traduit par un contentement, un apaisement et, pour revenir au cœur de mon propos, à de la joie. La traduction concrète de cet état peut être qualifiée de sagesse, terme que les soufis définissent comme la parole adéquate, adressée au bon moment et à la bonne personne. À travers cette formule, ils expriment l’état d’un personne qui est totalement connectée à elle- même, au monde et au divin. Elle agit à travers le tawfîq, qu’on peut traduire en français par harmonie ; j’entends par là le fait d’agir en concordance totale avec son intuition, c’est-à-dire avec la part de soi totalement reliée au divin. La joie, de ce point de vue, ne s’exprime pas uniquement par un visage jovial, mais celui-ci est une part du rayonnement, ou de la splendeur d’un être joyeux qui est en paix avec lui-même. On attribue au prophète ce propos : « ton sourire en direction de ton prochain représente une aumône. » Le terme aumône est une traduction de l’arabe sadaqa, dont la racine s-d-q signifie littéralement la sincérité et l’authenticité. La tsédéka, en hébreu biblique, renvoie à la même racine et aussi à la justice, et elle tient une place centrale dans la spiritualité juive. Le prophète a certainement voulu signifier, par son propos, que le sourire ne doit pas représenter une simple forme de politesse mais plutôt une véritable présence à l’autre et la reconnaissance d’un lien qui nous unit tous. C’est ainsi par la joie, au sens où j’ai tenté de la définir, que tous les actes de générosité de partage, d’hospitalité sont autant de rayons de la splendeur qui émane d’un être irrigué par la joie intérieure. Je n’exagèrerai pas en concluant par l’idée que la joie, à partir de mon ancrage musulman, revient à (ac)cueillir pleinement la lumière divine et, sans prétendre la posséder uniquement pour soi, la renvoyer au cœur du monde.
Chèr·e·s frères et sœurs, cher·e·s ami·e·s, j’invoque le Très-Haut (al-‘Alî) et le Très-Grand (al- ‘Azhîm) afin qu’il nous gratifie de la joie, de l’apaisement du cœur (salâmat al-qalb), de la quiétude (al-tuma’nîna) et de l’intention purifiée (ikhlâç al-niya).
Seigneur, fais de nous des instruments de la Paix, de la bonne guidance et conduis-nous sur les chemins de la Paix.
Amîn
