Prêche #79 « Les sens et les modalités de la prière rituelle en islam » (Anne-Sophie Monsinay, 30 octobre 2026)

Le sens de la prière rituelle

La symbolique des gestes

La fonction première de la prière est de nous relier à Dieu. Le mot salat (sad, lam, wa) est traduit par Maurice Gloton par « action unifiante de grâces » et la racine du terme renvoie au fait « d’effectuer la liaison de grâce » et aussi « d’arriver derrière quelqu’un et le rattraper »[1]. La prière permet de relier notre essence divine immanente à la transcendance de façon à ce que l’Esprit divin en nous « rattrape » la grandeur ou l’inaccessibilité de la transcendance.


Ce lien se retrouve dans la symbolique de la gestuelle de la prière. La station debout correspond au lien transcendant, à la verticalité, à l’union entre les cieux et la terre, entre le Créateur et la créature ; l’inclinaison est un geste de Dieu qui descend vers Ses créatures pour S’incarner en elles, c’est un geste de miséricorde dans lequel Dieu se met au service de l’être humain, se penche vers l’être humain ; la prosternation correspond à l’immanence divine, Dieu est présent en totalité dans l’être humain qui garde néanmoins une grande humilité par sa posture prosternée, car s’il a la totalité du divin en lui-même, toutes les autres créatures l’ont aussi. Enfin la position à genoux est une station d’écoute, de contemplation de cet état pacifié obtenu par la prière, de cet état divin retrouvé. Ainsi, en un cycle de prière, on vit et revit l’intégralité du cheminement spirituel que nous expérimentons en tant que créature individualisée et séparée évoluant vers le retour à son état divin.
Dans Un islam pour notre temps, Abdennour Bidar l’exprime ainsi : « Chacune des différentes stations de la prière rituelle exprime un certain état de la présence divine. La station debout est la permanence de Dieu au-dessus du temps et de l’éternité, la station penchée la descente de Dieu vers les mondes, la station de prosternation est la concentration de Dieu dans chaque être créé, la station assise est la contemplation sereine de Dieu par lui-même dans la totalité des êtres issus de lui. Lorsque l’homme prie, il réalise tous les gestes que Dieu accomplit Lui-même en lui-même. L’homme est alors établi dans le divin. »[2]

Nous retrouvons cette symbolique dans le mot Allah (الله) en arabe avec le alif (ا) qui représente la verticalité, la posture debout, la transcendance ; le lam (ل) avec sa boucle, représente l’inclinaison, le lien entre Dieu et l’être humain, l’incarnation en l’être humain ; et le ha (ه), avec sa grande boucle close, correspond à la prosternation et à l’immanence divine.
Nous pouvons facilement imaginer que la répétition 5 fois par jour de cette prière avec ses différents cycles, accompagnée de cet état de conscience sur la symbolique de sa gestuelle peut faire des miracles sur l’état spirituel d’un individu et être profondément transformateur. Mohammed Iqbal fait également le lien entre transcendance et immanence au moment de la prière rituelle : « La prière est, dans son origine, instinctive. (…) La prière, en tant que moyen d’illumination spirituelle, est un acte vital normal grâce auquel la petite île de notre personnalité découvre tout à coup qu’elle est placée dans un plus grand tout de vie. »[3]

Le sens des paroles

Abdu-l-Karîm Al-Jîlî, un soufi du XIVè siècle,associe au sens symbolique de la gestuelle de la prière une signification symbolique des paroles l’accompagnant. Il dit : « La première takbîrah (proclamation de « Dieu est plus grand ») qui constitue l’entrée en l’état sacral de la Prière (ihrâm) veut signifier que la Dignité divine est plus grande et plus vaste que ce par quoi elle pourrait se révéler en fait à l’orant ; celui-ci ne doit pas la conditionner par les limites d’un événement contemplatif (machhad), car la Dignité divine dépasse toute saisie contemplative et toute vision par lesquelles elle pourrait se révéler au serviteur ; elle est infinie. La prescription de réciter la sourate Al-Fâtihah (« Celle qui ouvre ») est une indication que la Perfection divine se trouve dans l’Homme (universel), car l’Homme est ce par quoi est inaugurée l’Existence Universelle (Fâtîhatu-l-Wujûd) et par quoi Dieu a ouvert les cadenas des choses existentielles. La récitation de cette sourate signifie donc la manifestation des mystères seigneuriaux sous les mystères humains. »[4] Chaque individu a une perception de Dieu qui lui est propre et qui diffère de celle d’autrui. En répétant durant notre prière « Dieu est le plus grand » à chaque changement de position, nous nous rappelons de l’humilité qui doit nous accompagner pendant notre cheminement spirituel pour nous garder d’essentialiser notre relation à Dieu et nos expériences spirituelles ou nos raisonnements théologiques. La Fatiha, au contraire, met l’accent sur la relation entre Dieu et l’homme.
Al-Jîlî poursuit en disant : « Le ‘redressement’ (al-qiyâm) (après l’inclination) signifie la station de la permanence (al-baqâ) ; c’est pour cela qu’on dit alors : ‘Dieu entend celui qui Le Louange’. Cette parole ne convient pas, à vrai dire, au serviteur, car elle est une information au sujet d’un état divin. Le serviteur, dans cette position droite qui signifie la permanence, est khalîfatu-llah, ‘lieutenant de Dieu’ ou, si l’on veut, on peut dire qu’il est Dieu Lui-même pour qu’il n’y ait pas de méprise, c’est ainsi qu’alors Il renseigne Lui-même à son sujet, je veux dire qu’Il rend compte que Sa réalité divine entend la louange de Sa créature alors que dans les deux états (divin et créaturel) Il est le Même, non multiple. (…) L’assise sur séant (julûs) entre les deux prosternations est une indication de la réalisation en soi des Noms et des Attributs, car « l’assise » est une position en état d’équilibre, ce qui correspond à la position divine énoncée par le verset ‘Le Tout-Miséricordieux Se tient en équilibre sur le Trône’ (Coran 20 : 5). » [5] La question soulevée ici est de déterminer quel est le statut de l’individu au moment où il récite « Dieu entend celui qui le loue ». Est-il simplement humain ? Dans ce cas, il s’agirait d’une personne rendant grâce et louant son Seigneur à travers sa prière. Ou est-il divin ? S’est-il à ce moment suffisamment relié à son Esprit divin pour effacer son ego et permettre à cet Esprit de louer la Transcendance, de s’auto-louer ? Al-Jîlî nous répond : les deux. Cette parole est à comprendre avec ce double sens d’un processus en cours de réalisation entre deux états cohabitant.

Le contenu de la prière se fait par des formules de bénédictions et de louange ainsi que de sourates du Coran. Pour permettre de renforcer la puissance spirituelle de la prière, il est important de bien choisir nos sourates afin qu’elles fassent sens pour nous. Pour cela, il n’est pas obligatoire de réciter des sourates entières ou des morceaux complets de sourates. On peut envisager une succession sélectionnée de versets, par exemple des versets de prières que les prophètes adressent à Dieu dans le Coran, des sourates courtes ou versets isolés qui font sens. Il convient également d’analyser les versets choisis et de ne pas hésiter à changer si une lassitude se fait sentir. Rien n’empêche d’ajouter des paroles de prières spontanées (qui peuvent être ritualisées ou non) ou d’autres textes (bibliques ou soufis par exemple) dans les postures où il n’y a « rien » (la prosternation par exemple).
La forme de la prière rituelle islamique est à la fois très codifiée par ses postures qui s’enchaînent dans un certain ordre et ses paroles fixes. Mais elle laisse aussi une grande marge de liberté qui permet de personnaliser cette prière pour qu’elle nous convienne au mieux afin que chacun puisse relier l’immanence à la transcendance. Dans cette belle citation, Ibn Arabi évoque le sens profond de la prière : « La prière n’est pas la demande de quelque chose : c’est l’expression d’un mode d’être, un moyen d’exister et de faire exister, c’est-à-dire de faire apparaître, « voir » le Dieu qui se révèle, non pas, certes, de le voir dans son Essence, mais de le voir sous la forme que précisément Il révèle en se révélant par cette forme et à elle. »[6]

Les modalités de la prière rituelle

Les horaires de prière

La prière rituelle est une pratique répétée et espacée dans la journée 5 fois par jour d’après la tradition islamique. Le Coran évoque 3 à 4 moments explicites. Certains versets utilisent le terme salat concernant l’aube, le coucher du soleil et la nuit. Un quatrième moment du zenith est mentionné dans un verset n’utilisant pas le terme salat mais nous demandant de louer Dieu (subhanallah) :

Immersion insondable en Dieu quand vous êtes au soir et à l’aube, et à Lui la louange dans les cieux et la terre, et à la tombée de la nuit et au zénith ! (Coran 30 : 17-18)

La question est alors de savoir si la « louange à Dieu » (subhanallah) renvoie à la prière rituelle ou à une autre forme de pratique de louange (dhikr, prière spontannée, contemplation etc). Le verset ne le tranche pas explicitement, chacun fera sa propre opinion. Pour ma part, je considère qu’étant donné que le moment du zenith est mentionné à la suite des trois autres moments de prière rituelle, je considère qu’il s’agit également de la prière rituelle. On observe néanmoins, comme souvent, une grande souplesse de la part du Coran quant à la normalisation de cette pratique. Ainsi, pour les personnes pour qui 5 prières par jour serait trop lourd ou contraignant, ces versets invitent à se concentrer sur prières quotidiennes (le matin, le coucher du soleil et la nuit) car il vaut mieux réduire la quantité mais garde une régularité sur le long terme que de s’épuiser avec un rythme qui ne nous convient pas. On observe également que ces trois temps de prière ont lieu en dehors de horaires de nos activités quotidiennes : la prière de l’aube a lieu le matin avant notre journée de travail, et celles du couché et de la nuit, après la journée de travail. Elles facilitent ainsi la mise en relation avec Dieu.

Quant à la prière de l’après-midi (asr’), elle n’est pas évoquée dans le Coran. Un verset fait référence à une prière « médiane » qui peut être interprétée tout autant par la prière de l’après-midi que par celle du zenith qui se trouve au milieu de la journée. On peut aussi y voir la prière de l’aube puisqu’en calendrier islamique, la journée commence la vieille au soir au moment de la prière de maghreb. La prière de l’aube se situe alors au centre de la journée.

Trois, quatre ou cinq prières quotidiennes, qu’importe. L’important n’est pas la quantité mais la qualité du moment quelle que soit l’option choisie. De manière générale, le Coran invite à multiplier les pratiques (prières, dhikr, contemplation, méditation, jeûne etc) mais à condition qu’il y ait une qualité de présence et d’engagement. Si la pratique est subie et vécue comme une contrainte du fait d’une trop grande quantité, le raisonnement est différent. En revanche, le Coran accorde une grande importance aux moments de pirère. Chaque prière correspond à une position solaire précise. Nos états d’esprit et spirituel ne sont pas les mêmes à ces différents moments de la journée. Le Coran évoque par l’exemple l’importance spirituelle de la prière de la nuit :

En vérité, la prière de la nuit laisse une profonde empreinte et permet une plus grande concentration. (Coran 73 : 6)

Par son calme et son silence, la nuit offre des conditions propices à la méditation qui s’approche un peu de celles du désert.

L’objectif des moments de prière, notamment des deux prières de jour, est aussi de s’accorder des pauses à différents moments de la journée pour nous couper volontairement de la frénésie de nos activités afin de nous consacrer à Dieu. Ainsi, on peut s’interroger sur la pertinence de rattraper ses prières. Cela n’a pas de fondement coranique et revient en réalité à prier une seule fois puisque la prière est célébrée à un seul moment. Le lien avec les positions solaires ainsi que les cinq opportunités d’adoration journalières ont un sens très profond et ne peuvent être compensées par un « rattrapage ». Ceci dit, le Coran laisse la porte ouverte à cette possibilité et chacun pourra, selon sa sensibilité spirituelle, choisir de rattraper ou de sauter une prière non accomplie à l’heure. Bien évidemment, il ne s’agit pas d’un horaire strict et précis à la minute. Un moment de prière offre une tranche horaire qui s’étend du moment de position solaire initiale au moment suivant. Plus on est proche de l’horaire solaire, mieux c’est. Mais on reste dans le temps d’une prière tant que la prière suivante n’est pas passée, sans pour autant parler de rattrapage. A l’époque du Prophète, le rythme de vie était calé sur le rythme solaire. La journée commençait après la prière de l’aube et s’achevait au moment du coucher du soleil. La prière de la nuit arrivait quelques temps après et les gens se couchaient beaucoup plus tôt. Dans le monde moderne, les horaires d’une journée de travail ne correspondent plus du tout au rythme solaire. De plus, l’électricité permet de prolonger la journée en soirée et le rythme de la modernité impose de faire durer la journée après la nuit pour répondre à nos devoirs familiaux, administratifs, d’entretien du foyer, de notre santé etc, autant d’activités prenantes se situant en dehors de nos horaires de travail. En conséquence, notre rythme de sommeil est décalé du rythme solaire et de celui des prières. Ainsi, la prière de l’aube arrive plus tôt que notre heure de réveil la plupart du temps. Pour certaines personnes, cela ne posera aucun problème de se lever la nuit pour prier et d’aller se recoucher quelques heures avant le début de la journée. Elles profitent ainsi des bienfaits spirituels spécifiques de ce temps de l’aube si particulier. Néanmoins, pour d’autres, casser le sommeil ainsi tous les jours entrainera une grande fatigue sur le long terme du fait du cumul de manque de sommeil et d’une impossibilité de se rendormir après la prière. Dans ce cas, il est bien sûr préférable de faire la prière de l’aube le matin au moment de notre réveil. Bien que le soleil soit levé et que nous ne sommes par conséquent plus « à l’aube », au reste dans le temps de prière du matin correspondant à notre aube corporelle et bien avant le temps du zenith.

La prière : une obligation religieuse ?

La prière est souvent considérée comme une obligation religieuse en islam. En réalité, le Coran n’est pas si affirmatif. Le terme arabe kitâb (Coran 4 : 103) ne signifie pas « obligation » mais « prescription », c’est-à-dire une recommandation. Dans ses travaux, le Dr Al-Ajami explique très bien cette distinction lorsqu’il écrit : « Par définition, toute prescription (kitâb) n’a pas un caractère obligatoire, il s’agit seulement d’une recommandation mise par écrit. Ce n’est que sous l’influence de l’exégèse juridique (…) qu’a été surimposé au terme (kitâb) le sens d’obligation, voire de Loi divine. »[7] Ainsi, Dieu n’« oblige » pas à prier, car une telle action réalisée sous la contrainte n’aurait aucun intérêt ni pour Lui ni pour nous ; une prière ne peut porter ses fruits qu’avec une réelle et pure intention, comme l’affirme si bien Rûmî lorsqu’il évoque l’importance de la liberté de choix : « La liberté de choix est ce qui confère de la valeur à la dévotion ; autrement (il n’y aurait pas de mérite) : cette sphère céleste tourne involontairement. Donc, sa révolution ne comporte ni récompense ni punition, car le libre arbitre est considéré comme un mérite le Jour du Jugement. (…) Quand le pouvoir d’agir librement n’existe pas, l’action devient dépourvue de valeur. Prends garde que le Destin ne s’empare de ton capital ! Le pouvoir d’agir librement est ton capital qui te fait gagner du profit. Guette le moment de ce pouvoir et observe-le bien ! L’homme chevauche le coursier que Nous avons ennobli (les fils d’Adam) : les rênes de la liberté sont dans la main de son intelligence. »[8]

Aimer Dieu n’est pas possible sous la contrainte ou dans la crainte. La prière est la manifestation extérieure de cet amour pour Dieu. Elle ne peut être qu’un choix librement consenti.

Le Coran évoque même un cas dans lequel il est déconseillé de prier : lors d’une mise en danger de l’intégrité physique. Le Coran envisage dans ce cas diverses adaptations possibles de la prière rituelle :

Lorsque tu te trouves au milieu des combattants et que tu te disposes à diriger la salât, qu’une partie des troupes vienne prier avec toi, tout en gardant ses armes, et pendant que ceux qui prient se prosternent, les autres devront se tenir derrière eux, prêts à intervenir en cas de danger. Puis un deuxième groupe qui n’a pas encore prié viendra accomplir sa salât avec toi, tandis que le premier groupe qui a déjà effectué sa salât assurera la garde, toujours en armes.  En vérité, Dieu se charge de réserver aux négateurs un châtiment avilissant. (Coran 4 : 102)
Et quand vous avez accompli la prière, alors rappelez vous de Dieu, debout, assis, et sur le côté. Une fois tranquillisés, accomplissez (normalement) la prière prescrite ! Vraiment, la prière est une prescription temporelle/limitée à la charge de ceux qui mettent en œuvre le Dépôt confié. (Coran 4 : 103)

En cas de danger, il vous est permis d’accomplir vos prières en marchant ou en étant sur le dos de vos montures. Dès que la sécurité est rétablie, reprenez votre prière comme Dieu vous l’a enseignée lorsque vous ne le saviez pas encore. (Coran 2 : 239)

Bien que dans les versets de la sourate 4, l’adaptation semble légère puisqu’il ne s’agit que de faire deux groupes, il convient de noter l’adaptation vestimentaire avec la possibilité de garder ses « outils », en l’occurrence des armes. En revanche, dans le verset 239 de la sourate 2, l’adaptation mentionnée implique la suppression des postures de la prière et de l’orientation vers La Mecque.

Aujourd’hui, nous ne sommes plus dans des situations de mises en danger qui justifieraient d’appliquer ces prescriptions. En revanche, nous sommes confrontés à d’autres situations – qui n’existaient pas du temps du Prophète – dans lesquels on peut, par analogie, adapter et appliquer cette idée de « prescription limitée » (kitâban mawqûtan) (Coran 4 : 103). Par exemple, l’impossibilité de prier au travail faute de temps, de lieux, ou d’intimité ou encore lorsque nous sommes dans les transports en commun. Cela ne relève pas d’un caprice de l’ego mais d’une adaptation aux circonstances, comme le Prophète l’a fait lorsque les combats ne lui permettaient pas d’accomplir sa prière. Vaut-il mieux, dans ces situations, reporter et « rattraper » ses prières en fin de journée ce qui, on l’a vu, revient à rater le moment et donc sauter la prière, ou vaut-il mieux en adapter la forme comme l’évoque le verset 239 de la sourate 2 ? Envisager une adaptation permet de prier à l’heure et ainsi d’honorer le moment comme nous le recommande le Coran. Il est en effet tout à fait envisageable de prier intérieurement et sans les postures à son bureau ou dans le métro. Reste à convenir de la solution à adopter lorsqu’il n’est pas non plus possible d’effectuer ses ablutions.

Les ablutions

La purification par l’eau permet de nous préparer à entrer dans un acte et un temps sacré. L’eau vise à sacraliser notre corps mais aussi notre âme et notre esprit (un des sens que l’on peut attribuer aux 3 répétitions de chaque partie du corps issues de la tradition islamique). L’eau est la source de la vie :

Et de l’eau, Nous avons fait toute chose vivante. (Coran 21 : 30)

Abdu-l-Karîm Al-Jîlî indique à ce sujet : « L’ état de pureté rituelle (at-tuhr) (exigé pour accomplir valablement la Prière) exprime la purification des défauts de l’existence contingente (an-naqâis al-kawniyyah) ; le fait que la purification doive être faite avec de l’eau est une indication que les défauts dont il s’agit ne sauraient cesser que par l’apparition des effets des Qualités divines (al-sifât) qui constituent la ‘vie de l’existence’ (hayâtu-l-wujûd), car l’eau est le ‘secret de la vie’. (Coran 21 : 30 ‘Et Nous avons fait de l’eau toute chose vivante’). »[9]

L’eau symbolise le souffle divin, l’Esprit divin qui est présent en toute chose. L’eau est aussi ce qui nettoie, au sens littéral comme au sens symbolique. La pureté de l’intention au moment des ablutions est indispensable pour le nettoyage et la purification intérieure. Concernant l’aspect extérieur, nous constatons que les parties du corps citées dans le Coran pour les ablutions sont celles qui étaient exposées à l’air libre à l’époque de la révélation coranique (le visage, les mains jusqu’aux coudes du fait du port de tuniques à manches courtes liées aux pays chauds, la tête, les pieds). Si nous nous retrouvons dans la même situation en été, ce sera moins le cas en hiver où nos bras et nos pieds sont généralement couverts. Nous pouvons alors nous interroger sur la pertinence de maintenir le nettoyage de ces parties du corps lorsqu’elles sont recouvertes, d’autant plus lorsque nous sommes hors de chez nous. Des décisions de jurisprudence ont déjà été prise en ce sens concernant par exemple la possibilité de faire son ablution « par dessus des chaussettes ». L’adaptation est semble alors pertinente même si on peut s’interroger sur la nécessité de mouiller les chaussettes, étant donné que les pieds sont couverts.

Là encore, le Coran fait preuve d’une grande souplesse au sujet des ablutions en permettant le remplacement de l’eau par de la terre pour se purifier lorsque l’eau n’est pas accessible. Le terme ṣa‘îd signifie « sol, terre, chemin »[10].

Si vous êtes malades ou en voyage ou que l’un de vous revienne du lieu d’aisance ou que vous ayez “caressé” des femmes, mais que vous ne trouviez point d’eau, alors ayez-en l’intention en recourant à un sol propre dont vous toucherez votre visage et vos mains. (Coran 5 : 6)

Ce verset à lui seul démontre la grande considération et la primauté accordée au sens symbolique et ésotérique plutôt qu’à l’exotérique et à la forme. En effet, contrairement à l’eau, l’utilisation de la terre revient à se salir davantage. L’intention de l’ablution est donc plus importante que l’ablution en tant que telle. Le verset mentionne d’ailleurs l’importance d’avoir cette intention avant le geste. Ainsi, nous pouvons également envisager une adaptation par rapport aux contraintes de nos vies modernes comme par exemple ne purifier que les parties du corps qui sont à l’air libre mais aussi, lorsque l’eau n’est pas accessible, envisager de se contenter d’une purification symbolique avec le geste et l’intention pour pouvoir accomplir sa prière à l’heure. Là encore, l’ensemble des versets mentionnés précédemment indiquent bien que le Coran privilégie toujours une adaptation lorsqu’elle est nécessaire (que ce soit pour la forme de la prière ou pour les ablutions) plutôt qu’un report ou l’annulation d’une prière.

Une femme peut-elle prier pendant ses menstrues ?

La tradition considère qu’il est interdit pour une femme de prier pendant ses menstrues. Là encore, chacune fera son propre choix selon ses convictions et ses besoins spirituels. Toujours est-il que le Coran est loin d’être explicite à ce sujet. Le Coran déconseille simplement les rapports sexuels pendant les règles d’une femme en considérant cela comme une indisposition, sans jamais évoquer le culte.

Ils t’interrogent quant aux règles. Réponds : « C’est une indisposition (adhâ). Écartez-vous donc des femmes durant les règles et ne les approchez qu’une fois qu’elles ne les ont plus (yathurna). Et, lorsqu’elles se sont nettoyées (tatahharna), venez à elles comme Dieu vous l’a ordonné. Certes, Dieu aime ceux qui se repentent et Il aime ceux qui se purifient (al–mutahhirîn)[10]. (Coran 2 : 222)

Le Dr Al Ajami, à qui nous devons cette traduction, précise que « yathurna » (racine « tahara ») signifie « s’éloigner, écarter, être propre, être non souillé » plutôt que « purifier » que nous trouvons dans la plupart des traductions. Ainsi ce terme renvoie davantage à l’idée d’un nettoyage plutôt qu’à une purification symbolique à laquelle renverrait par exemple les ablutions. Les juristes musulmans ont fait une surinterprétation de ce verset en considérant que cette indisposition entraînerait un état d’impureté indépendamment des rapports sexuels, qui interdirait aux femmes de jeûner et de prier pendant leurs règles. Il est bien sûr possible d’adhérer à cette interprétation mais rien ne prouve de sa véracité, donc surement pas en déduire une interdiction générale. Or, en instaurant une interdiction sur cette question, on impose une éventuelle erreur d’interprétation à toutes les femmes, qui aboutit à une rupture du contact avec Dieu par l’impossibilité de réaliser la « liaison de grâce » auquel Il nous enjoint. Cela est bien sûr inadmissible. Chaque femme doit être libre de choisir si elle souhaite interrompre quelques jours ses prières et ses jeûnes (peut être que certaines y voient une pause bénéfique) ou si elle préfère maintenir son lien avec Dieu.

Le choix de la langue

Cette question se pose pour les non arabophones. L’orthopraxie considère qu’il est obligatoire de prier en arabe et que la prière n’est valable qu’à cette seule condition. Or, le caractère obligatoire de la prière rituelle en arabe n’est théologiquement pas fondé. Rien dans le Coran n’oblige à prier en arabe. Le texte insiste au contraire sur le choix de cette langue pour la révélation du simple fait que le peuple récipiendaire la comprenait. Ainsi, le Prophète Muhammad et les premiers musulmans priaient dans leur langue maternelle. Autre élément intéressant, tous les prophètes priaient dans leur langue maternelle, en hébreu pour Moïse et en araméen pour Jésus ; c’est à dire une langue qu’ils comprenaient parfaitement. Si l’arabe avait la suprématie spirituelle sur les autres langues, toutes les révélations antérieures seraient en arabe.
Interdire à un musulman d’accomplir sa prière rituelle dans une autre langue que l’arabe revient à privilégier la forme au détriment du fond, de la compréhension et de la pureté de l’intention. Aujourd’hui, beaucoup de musulmans français ne maîtrise pas l’arabe. Pourtant, la plupart d’entre eux prient tout de même en arabe, parfois sans comprendre le sens de leur propos. On peut choisir de prier en arabe même sans avoir la compréhension du sens de notre propos afin de préserver l’accès direct au texte coranique dans sa langue d’origine ainsi que la beauté poétique des versets en arabe qui agit sur le croyant et le transforme dans sa pratique même s’il n’en comprend pas le sens. Ces aspects seront pertinents pour certaines personnes mais moins pour d’autres. En effet, la prière étant une pratique offrant l’opportunité de nous relier à Dieu intimement, nous pouvons nous interroger sur l’intérêt de nous adresser à Dieu sans comprendre ce que nous lui disons. Le plus grand obstacle à l’emploi de la langue vernaculaire est qu’elle implique de traduire le texte, ce qui revient à l’interpréter et donc altérer son sens originel et complet. C’est vrai. Néanmoins, un musulman arabophone attribue de fait un sens à un terme arabe et interprète ainsi intérieurement les versets en récitant sa prière par la compréhension potentiellement limitée ou orientée qu’il aura de la langue. Si en prononçant « rahim » il entend miséricorde, il n’intègre pas l’entièreté du sens du terme arabe « rahim » qui va bien au-delà de la notion de miséricorde. Il conviendra alors de choisir une bonne traduction correspondant à notre compréhension pour les versets récités dans la prière. En réalité, la seule perte engendrée par la traduction est la beauté poétique du texte coranique accessible uniquement par la langue arabe. A chacun de mesurer ce qui aura le plus d’effet, d’efficacité et d’importance dans sa façon de prier : la compréhension du texte ou la beauté poétique.

Le poète soufi Jalâl al-Dîn Rûmî (m. 1273) souligne l’importance de la pureté de l’intention dans le Mathnawî par une tradition reprochant au premier muezzin de l’islam, Bilal, de mal prononcer l’arabe : « Le véridique Bilal, en faisant l’appel à la prière, avait coutume, à cause de son sentiment fervent, de prononcer « hayya » comme « hayya » (deux « h » différents), / De sorte que des gens dirent : « Ô Messager de Dieu, cette faute n’est pas permise, à présent que c’est le début de l’instauration de l’islam. / Ô Prophète et Messager du Créateur, prends un muezzin qui parle plus correctement. / Au commencement de la religion et de la piété, c’est une honte que de mal prononcer hayy la l-falah. / La colère du Prophète bouillonna et il donna une ou deux indications des faveurs cachées octroyées à Bilal, / Disant : « Ô hommes vils, aux yeux de Dieu, le hayy de Bilal vaut mieux qu’une centaine de ha et de kha et des mots et des phrases. / Ne me mettez pas en colère, de peur que je divulgue votre secret – à la fois votre fin et votre commencement. » / Si tu n’as pas une douce haleine dans la prière, va implorer une prière de ceux qui ont le cœur pur. »  


[1]Maurice Gloton, Une approche du Coran par la grammaire et le lexique, Al Buraq.

[2]Abdennour Bidar, Un islam pour notre temps, Seuil, 2001

[3] Mohammed Iqbal, Reconstruire la pensée religieuse de l’islam, Paris, Éditions du Rocher, 1996, p. 90

[4] Abdu-l-Karîm Al-Jîlî, De l’homme universel.

[5] Abdu-l-Karîm Al-Jîlî, De l’homme universel.

[6] Ibn Arabi cité par Henry Corbin, L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn Arabi

[7] Dr Al-Ajami : « La prière obligatoire selon le Coran et en Islam » : https://www.alajami.fr/index.php/2018/01/23/la-priere-obligatoire-selon-le-coran-et-en-islam/

[8] Rûmî, Mathnawî, Paris, Éditions du Rocher, 2014, vol. III, p. 734.

[9] Abdu-l-Karîm Al-Jîlî, De l’homme universel.

[10] Dr Al Ajami, « Les ablutions selon le Coran et en islam », https://www.alajami.fr/index.php/2018/07/27/les-ablutions-selon-le-coran-et-en-islam-s5-v6/

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