Prêche #74 « Les figures du mal dans le Coran » (Anne-Sophie Monsinay, Aïd el-fitr, 20 janvier 2026)

Les entités coraniques évoquant le mal ou y étant associées font l’objet parfois de fantasme, parfois de perplexité, souvent de crainte et de méfiance. Le Coran utilise divers termes pour nommer ces entités associées au mal. Malheureusement, la théologie islamique a souvent gommé ces différences terminologiques pour réduire le mal à une entité : Iblis, le démon. Les djinns et autres démons sont alors perçus comme des exécutants de cette même entité, ayant pour objectif de tromper les humains et de les inciter à la faute pour les éloigner de Dieu. En plus d’être réductrice, cette vision déresponsabilise le croyant qui est alors victime d’une entité extérieure tentatrice, à laquelle il a certes succombé mais sans avoir en quelque sorte fait le premier pas. Bien évidemment, la compréhension spirituelle et symbolique fait ici défaut. Sans pour autant tomber dans l’excès inverse, à savoir ne réduire les entités coraniques dont il est question ici qu’à de simples symboles – car je suis convaincue qu’il existe bel et bien d’autres créatures que celles que nos sens humains peuvent percevoir – nous tenterons ici d’évoquer diverses approches afin d’appréhender ce que le Coran nous enseigne en évoquant ces créatures.

Iblis : figure transcendante du mal

Le célèbre passage coranique présentant la réaction d’Iblis face à la demande divine de se prosterner devant Adam, archétype de l’être humain créé par Dieu, laisse paraître une créature orgueilleuse, osant s’opposer frontalement aux ordres de Dieu. Le Coran le qualifie durement dans plusieurs versets :

Alors ils se prosternèrent sauf Iblis qui refusa et s’automagnifia, et se trouva parmi les dénégateurs. (Coran 2 : 34)

Il (Dieu) dit : « Sors d’ici blâmé et repoussé ! Qui d’entre eux te suivra… Alors certes, de vous, Je remplirai la Géhenne ! » (Coran 7 : 18)

Iblis donne les raisons l’ayant poussé à désobéir à l’ordre divin, invoquant à la fois la composition duelle et versatile de notre âme ainsi que la matière première basique de notre corps :

Je suis meilleur que lui. Tu m’as créé de feu et Tu l’as créé de fine argile ! (Coran 7 : 12)

Je ne me prosternerai jamais à cause d’une forme humaine que Tu as créée d’une argile résonnante, d’un limon façonné. (Coran 15 : 33)

Si ces propos peuvent sembler relever de l’orgueil, rappelons tout d’abord que les anges ont aussi eu ces mêmes réserves et étonnements face à ce choix divin :

Alors ton Seigneur dit aux anges : « Je suis vraiment entrain d’instituer une fonction de succession sur terre. » Ils dirent : « Vas-Tu y instituer celui qui sème la corruption en elle et répand le sang, tandis que nous nous immergeons dans l’Insondable sous l’effet de Ta Louange, et que nous, et que nous exaltons Ta Sainteté ? » Il dit : « Vraiment, Moi, Je sais ce que vous ne savez point ! » (Coran 2 : 30)

Il semble donc assez naturel de la part des créatures célestes de s’interroger sur l’ordre divin de se prosterner devant une autre créature a priori inférieure à eux. Seulement, Dieu « sait ce qu’ils ne savent pas », c’est à dire que cette créature humaine possède en elle l’Esprit de Dieu (Rûh) et le Dépôt de Dieu (amana) faisant d’elle une créature d’apparence fragile et versatile mais dotée en réalité d’une force intérieure que ni les anges ni les djinns ne possèdent. Néanmoins, là où les anges choisissent de faire confiance au plan divin, ou reconnaissent leurs limites, ou entraperçoivent peut être le potentiel divin de cette nouvelle créature, Iblis maintiendra son opposition et incarnera ainsi la manifestation symbolique du refus de Dieu, de l’insoumis, du « dénégateur » qui rejette la volonté divine et se place au-dessus de la sagesse de Dieu. Actant la conséquence de ce choix, Dieu nous exhorte à prendre nos distances avec Iblis :

Alors, allez-vous (les humains) le (Iblis) prendre ainsi que sa descendance comme proche allié à Ma place, alors qu’ils sont des ennemis pour vous ? Quel mauvais échange pour ceux qui s’enténèbrent d’injustice ! (Coran 18 : 50)

Vraiment, lui (Satan) ainsi que ses suppôts vous voient de là où vous ne les voyez pas. Vraiment, Nous avons fait des démons les alliés proches de ceux qui ne mettent pas en œuvre le Dépôt confié. (Coran 7 : 27)

Ainsi, le choix présenté aux humains est simple en apparence : éviter Iblis et toutes ses tentations, c’est-à-dire tout ce qui nous éloignera de l’obéissance à Dieu. Un croyant n’agissant pas selon les ordonnances divines se sera alors laissé « envouté » par Iblis. Ils se place ainsi en victime d’une créature mauvaise, cherchant à lui nuire. Pourtant, cette image négative d’Iblis pose certains problèmes sur le plan théologique. En effet, elle suppose qu’Iblis possède des pouvoirs allant à l’encontre de la volonté divine sans pour autant que Dieu n’interfère afin de l’empêcher d’agir. Or, si le problème du mal a pour origine la créature Iblis, rien de plus simple pour Dieu que de supprimer cette créature rebelle. Pourtant, non seulement ce n’est pas le cas, mais les échanges coraniques entre Dieu et Iblis semblent indiquer un lien complexe entre eux, bien différent de simples ennemis.

Tout d’abord, il convient de noter que bien qu’Iblis s’oppose à Adam et au fait de se considérer inférieur à lui, à aucun moment Il ne rejette Dieu. Lorsqu’un enfant refuse d’obéir à l’un de ses parents, il rejette la plupart du temps la demande du parent et non pas la figure parentale de manière générale. Dans le Coran, Iblis manifeste son respect vis-à-vis de Dieu en le nommant Rabb (Seigneur) lorsqu’il s’adresse à Lui. Ainsi, on ne peut considérer Iblis comme un incroyant dans le sens où pourrait l’être un être humain qui ne croit pas en Dieu. Iblis croit en Dieu, déjà parce qu’il Le voit directement, et demeure auprès de Lui. Il bénéficie d’ailleurs d’une grande proximité aux côtés des anges. Lorsque Dieu indique qu’Iblis est kafir (Coran 2 : 34), il ne s’agit pas d’une absence de foi en Dieu mais du sens réel du terme kafir, à savoir qu’Iblis « couvre », « se voile », « se coupe » de Dieu en s’automagnifiant et en plaçant son jugement au-dessus de celui de Dieu. La racine arabe de Iblis (ba – lam – sin) renvoie au fait « d’être désespéré, stupéfait, triste, affligé, découragé ». Iblis est ici un peu comme un enfant jaloux d’un privilège dont jouirait son frère (ici Adam), tout en étant désespéré de cette mise à distance de la part de son Bien Aimé (Dieu).
Iblis commet alors une faute en manquant de clairvoyance dans son choix mais sans pour autant renier Dieu. D’ailleurs, la suite du récit coranique de la création d’Adam est très déroutante : on y voit Iblis négocier avec Dieu un « sursis » et demander l’autorisation de tenter les êtres humains, ce que Dieu acceptera :

Il (Iblis) dit : « Vois-tu celui que Tu as distingué plus que moi : si Tu m’accordes un délai jusqu’au Jour de la Résurrection, j’asservirai sûrement sa postérité, sauf un petit nombre. » (Coran 17 : 62)

Il dit : « Mon Seigneur ! Donne-moi un sursis jusqu’au jour où ils seront réanimés ! »
Il dit : « Alors vraiment, tu es parmi les sursitaires jusqu’au Jour de l’instant connu. »
Il dit : « Mon Seigneur ! Parce que Tu m’as fourvoyé, je leur rendrai sûrement attrayant ce qui est sur la terre, et je les fourvoierai tous, à l’exception de Tes adorateurs rendus purs parmi eux. » (Coran 15 : 36-40)

Il (Iblis) dit : « Accorde-moi un délai jusqu’au jour où ils seront réanimés ! »
Il (Dieu) dit : « Vraiment, te voici parmi ceux à qui un délai a été accordé ! »
Il (Iblis) dit : « Parce que Tu m’as fait dévier, sûrement je m’installerai pour eux sur Ta voie qui requiert la rectitude. Puis, je viendrai à eux, sûrement, devant eux, et derrière eux, et à leur droite, et à leur gauche. Et Tu ne trouveras pas reconnaissants la plupart d’entre eux ! » (Coran 7 : 14-17)


Il dit : « Mon Seigneur ! Donne-moi alors un sursis jusqu’au jour où ils seront réanimés ! »
il dit : « Ta voici alors parmi les sursitaires jusqu’au jour de l’instant connu. »
Il dit : « Alors, par Ton inaccessibilité, je les tenterai tous à l’exception de Tes serviteurs rendus sans tache parmi eux. » (Coran 38 : 77-82)

Et quand l’ordre fut décrété, Satan dit : « Vraiment, Dieu vous a fait une vraie promesse et je vous ai fait une promesse à laquelle j’ai ensuite failli. Et il ne m’a pas été donné d’avoir sur vous une autre autorité que celle de vous avoir appelés. Alors, vous vous êtes disposés à me répondre favorablement. Aussi, ne me blâmez pas et blâmez vos âmes. Je ne suis d’aucun secours pour vous et vous n’êtes d’aucun secours pour moi. Vraiment, j’ai été incrédule envers ceux auxquels vous m’avez autrefois associé. » (Coran 14 : 22)

Dans ces versets, Dieu accepte de laisser Iblis tenter ces créatures. On ne saurait alors y voir ici qu’un signe de rébellion d’une créature qui aurait échappé au contrôle divin. Cette simple acceptation suffit à faire comprendre que Dieu cautionne pleinement cette action d’Iblis. On peut envisager soit qu’Il s’adapte à la situation et profite de l’opportunité offerte par Iblis pour tester Ses créatures et leur force spirituelle ; soit considérer que Dieu et Iblis œuvrent ensemble vers le même objectif : tester les capacités divines de l’être humain. Ainsi, Iblis n’est plus l’ennemi numéro 1 mais un complice du plan divin, missionné à une tâche ingrate l’amenant à être fuit, maudit et détesté de tous.
D’autres indices viennent corroborer cette hypothèse : selon le Coran, Iblis et Dieu s’accordent sur le fait que les adorateurs de Dieu ne seront pas tentés par lui et seront épargnés de ces pièges (« à l’exception de Tes adorateurs rendus purs parmi eux. » (Coran 15 : 40)). Une des significations de ces passages peut être qu’Iblis ne souhaite pas dérouter ceux qui œuvrent avec peine et sincérité vers leur Seigneur. Par ailleurs, Iblis incombe à Dieu la responsabilité de l’avoir « fait dévier », égaré, et induit en erreur (ghayn, waw, ya) dans son mauvais jugement vis-à-vis d’Adam et le refus de s’être prosterné. Ces passages démontrent déjà qu’il reconnaît ici une faute de jugement de sa part ou soulignent une incohérence dans ces positions qui pourrait indiquer une mise en scène afin de légitimer sa mission aux yeux des hommes tout en faisant en sorte qu’il soit détesté par les humains. En effet, ce dernier point est fondamental, car seul un ennemi pris véritablement comme tel peut donner la motivation suffisante pour lutter contre lui.

Dans la Torah, de nombreux passages vont également dans ce sens. Le plus célèbre se trouve dans le livre de Job, dans lequel on voit Dieu et Satan échanger sur les capacités de Job à résister aux épreuves de la vie :

L’Éternel dit à Satan : D’où viens-tu ? Et Satan répondit à l’Éternel : De parcourir la terre et de m’y promener. L’Éternel dit à Satan : As-tu remarqué mon serviteur Job ? Il n’y a personne comme lui sur la terre ; c’est un homme intègre et droit, craignant Dieu, et se détournant du mal. Et Satan répondit à l’Éternel : Est-ce d’une manière désintéressée que Job craint Dieu ? Ne l’as-tu pas protégé, lui, sa maison, et tout ce qui est à lui ? Tu as béni l’oeuvre de ses mains, et ses troupeaux couvrent le pays. Mais étends ta main, touche à tout ce qui lui appartient, et je suis sûr qu’il te maudit en face. L’Éternel dit à Satan : Voici, tout ce qui lui appartient, je te le livre ; seulement, ne porte pas la main sur lui. Et Satan se retira de devant la face de l’Éternel. (Job 1 : 7-12)

Au chapitre suivant, un échange similaire est présenté évoquant d’autres épreuves :

L’Éternel dit à Satan : As-tu remarqué mon serviteur Job ? Il n’y a personne comme lui sur la terre ; c’est un homme intègre et droit, craignant Dieu, et se détournant du mal. Il demeure ferme dans son intégrité, et tu m’excites à le perdre sans motif. Et Satan répondit à l’Éternel : Peau pour peau ! tout ce que possède un homme, il le donne pour sa vie. Mais étends ta main, touche à ses os et à sa chair, et je suis sûr qu’il te maudit en face. L’Éternel dit à Satan : Voici, je te le livre : seulement, épargne sa vie. Et Satan se retira de devant la face de l’Éternel. Puis il frappa Job d’un ulcère malin, depuis la plante du pied jusqu’au sommet de la tête. (Job 2 : 3-7)

Dans ces deux passages, le ton est cordial entre Satan et Dieu. On y voit deux protagonistes ayant un désaccord sur la capacité de Job de garder sa foi face aux épreuves. L’objectif de Satan ici ne semble pas d’amener Job à la perte mais plutôt de démontrer sa conviction sur la faiblesse spirituelle de l’être humain. Satan reproche à l’homme de manquer de ferveur contrairement à lui ! Au fond, Dieu et Satan veulent ici la même chose : que Job et de manière générale les humains adorent leur Créateur. Et ici encore, Dieu accepte et se plie aux demandes de Satan en indiquant « Voici, je te le livre ». En plus de montrer la connivence entre Satan et Dieu – puisqu’au final, ce test de la solidité de la foi de Job est important et primordial aussi bien pour l’un que pour l’autre, et d’ailleurs même davantage pour Dieu – cet échange souligne la dévotion de Satan et son amour pour Dieu. Il souligne aussi l’obéissance de Satan vis-à-vis de Dieu car lorsqu’Il lui donne des restrictions (« ne porte pas la main sur lui », « épargne sa vie »), Satan les respecte.

Djalal al-Din Rumi a aussi mis en lumière cette vision d’Iblis qui serait un instrument de la volonté divine agissant comme révélateur de la volonté humaine. Voici quelques extraits du Mathnawi dans lesquels Rumi développe cette idée : « Iblis (lui) dit : « Je suis la pierre de touche pour la fausse monnaie et la vraie. Dieu m’a fait l’épreuve du lion et du chien, Dieu m’a fait le test de la pièce authentique et de la contrefaçon. Quand ai-je noirci le visage de la fausse monnaie ? Je suis le changeur : je n’ai fait que l’évaluer. » »[1] Dans d’autres passages, Iblis déclare lui-même être un serviteur de Dieu : « Dieu a fait de moi un informateur, et quelqu’un disant la vérité, afin que je puisse dire où est le laid et où est le beau. Je suis un témoin : la prison convient-elle au témoin ? Je ne mérite pas la prison, Dieu en est témoin. »[2]

Shaytan et shayatin : figures immanentes du mal

La racine arabe de Iblis (ba – lam – sin) a également comme signification « une étoffe grossière, qui travestit ». Si les premières acceptions des racines de son nom attestent de son état intérieur et de ses motivations (le désespoir), les secondes acceptions renvoient à sa mission : Iblis se travesti, se déguise pour paraître attrayant aux hommes et ainsi les piéger. Là encore : le déguisement indique qu’il ne s’agit pas de sa véritable nature mais plutôt d’une mission pour servir un objectif plus grand. Quel objectif ? Quel est l’intérêt spirituel d’Iblis ?

Là où Iblis est une créature à part entière dans le monde céleste lors du récit fondateur de la conception de l’etre humain, il deviendra une tendance de l’âme et prendra une forme immanente à l’être humain une fois ce dernier établi sur terre. Pour marquer cette distinction, le Coran le nommera Shaytan : de la même manière que le Rûh évoque l’aspect immanent de Allah, Shaytan évoque l’aspect immanent d’Iblis, où dit autrement, il représente l’impact d’Iblis sur notre âme. Ainsi, Shaytan que l’on peut traduire par « diable » ou « démon », aura également une forme plurielle, les shayatin, évoquant ainsi la multitude des penchants négatifs vers lesquels nos âmes peuvent tendre. La racine de shaytan (shin – Ta – nun) signifie le fait de « s’opposer à quelqu’un pour le détourner, de s’éloigner, de se trouver à une grande distance, de maintenir avec une corde, de s’enfoncer dans la terre ». Le shaytan renvoie à tous les penchants de l’âme qui détournent de Dieu, s’opposent à Dieu, nous éloignent de Lui. Il renvoie au terme « Satan », utilisé dans la Torah, qui signifie « l’adversaire, celui qui fait obstacle » dans le chemin de Dieu.

Dans le Coran, Iblis devient Satan après la création d’Adam et de son aspect conjoint. A ce moment, Adam n’est plus seulement un projet archétypal, mais un homme accompagné d’une femme. Cet élément du texte nous permet de comprendre qu’il s’agit de deux êtres séparés car l’homme et la femme incarnent la division duelle de l’archétype humain. Adam et Eve – nous indiquera la Torah – se trouvent dans un Jardin (jannah) également le terme arabe évoquant le Paradis. Le Janna dans le Coran renvoie à un état de paix, de plénitude et d’union à Dieu. En ce lieu ou cet état, Adam et Eve n’ont néanmoins pas conscience de leur séparation. Ils ne ressentent qu’une pure Union entre eux et avec Dieu. Autrement dit, ils ont la sensation de ne faire qu’Un. Dieu leur interdit de gouter les fruits d’un Arbre spécifique qui leur ferait découvrir leur nudité (saw’ātihimā). Prendre conscience de leur nudité reviendrait pour Adam et Eve à percevoir leurs différences physiques et la séparation de leurs deux corps. Percevoir leurs corps revient à comprendre qu’ils ne sont en réalité pas Un mais deux. Cette prise de conscience est le principe fondamental de la vie sur terre. On arrive sur terre en prenant conscience de la nature séparée de notre corps avec le reste des choses qui nous entourent. En arabe, le terme sawat (sin – waw – alif) traduit par « nudité » renvoie à « ce qui est défectueux, vilain, à de mauvaises dispositions, à la nudité, aux parties naturelles » mais aussi aux « défauts ». Dans son sens général, la racine de sawat signifie « faire du mal, traiter quelqu’un mal, affliger quelqu’un, causer de la peine, être mauvais, méchant, vicieux, corrompu, déplaire, détestable, nocif… ». Autrement dit, percevoir la « nudité » dans le contexte du Janna signifie prendre conscience de son ego, et particulièrement les aspects négatifs de l’âme (nafs). Cette âme (nafs) est l’élément en nous qui donne cette illusion de la séparation. Les actions négatives inclues dans la racine de sawat renvoient aux actions commises par ceux qui pensent être séparés d’autrui. Ainsi, ils font du mal, sont méchants, vicieux et détestables car ils ne voient pas le lien entre leur âme et celles des autres. Ils oublient qu’avant, ils appartenaient au même Tout.

Ainsi, Iblis n’a plus besoin d’être une entité extérieure tentatrice, il devient Satan qui fait parti de notre âme et qui évoque en réalité l’illusion de séparation de nos corps et nos egos. En cela, Iblis « se travestit, se déguise » car il fait croire à la séparation avec Dieu. Cette croyance en la séparation entrainera la chute d’Adam et Eve sur terre, lieu d’incarnation pour vivre dans la dualité :

Il dit : « Chutez, ennemis les uns des autres ! Et pour vous sur la terre un lieu de fixation et un usufruit temporaire ! » Vous y vivrez, et vous y mourrez, et d’elle vous serez extraits. (Coran 7 : 24-25)

Ainsi, Dieu a doté notre âme avec la capacité à choisir librement entre le bien et le mal comme le rappelle la sourate 91 :

Par une âme et Celui qui l’a bien façonnée, lui inspirant alors son dérèglement et sa garde ! Certes prospère qui l’a purifiée, et certes frustré qui l’a amoindrie. (Coran 91 : 7-10)

Dans plusieurs versets, Dieu évoque les outils utilisés par Satan pour nous détourner de Dieu. L’âme incarnée dans un corps terrestre s’éloigne de Dieu pour deux raisons principales :

– L’Inaccessibilité immédiate de Dieu :

Il (Satan) dit : « Alors, par Ton inaccessibilité, je les tenterai tous à l’exception de Tes serviteurs rendus sans tache parmi eux. » (Coran 38 : 82)

Le terme izzah renvoie à l’idée de « rareté, puissance, inaccessibilité, importance, difficile à supporter » et impose une mise à distance entre la Toute Puissance divine et la faiblesse de l’être humain. L’ego se noie dans l’illusion de séparation et oublie son origine divine.

– L’attachement aux biens et aux personnes :

Et parmi eux, effraie de ta voix qui tu peux, et fonds sur eux avec ta cavalerie et tes fantassins, et associe-toi à eux dans leurs biens et leurs enfants, et fais-leur des promesses ! » Ce que Satan promet n’est que séduction ! (Coran 17 : 64)

L’attachement aux choses du monde terrestre détourne de notre origine céleste et divine. Là encore, l’âme oublie le sens de son passage sur terre et ne cherche pas son Seigneur.

Néanmoins, la vie sur terre ne saurait être une punition. Rappelons-le, tout cela répond à un Plan divin. Dieu savait que les dispositions spirituelles d’Adam et d’Eve les pousseraient à prendre le fruit défendu. En faisait ce choix, ils exercent leur libre arbitre et la volonté d’accéder à un rang spirituel plus élevé. Satan leur promet en effet « l’Arbre de la Perpétuité, la Royauté éternelle », de devenir « deux anges demeurant éternellement », les anges étant par définition des serviteurs de Dieu. En réalité, Satan n’a pas menti. En entrant dans l’illusion de la dualité, Adam et Eve affrontent la plus difficile épreuve : chercher le chemin de l’Unicité divine au-delà de l’illusion perceptible et retrouver l’Union primordiale en la conscientisant et en le choisissant librement. C’est là toute la force de l’être humain qui mène à bien cette mission : il ne retourne pas seulement au Paradis initial, il dépasse cet état car il lutte contre son âme pour y parvenir et il choisit d’y accéder, contrairement aux anges qui y sont par leur constitution naturelle sans avoir fourni d’effort. En cela, l’être humain dépasse les anges.

Les djinns

La nature d’Iblis dans le Coran est parfois sujet à débat : certains y voient un ange, d’autres un djinn. Deux versets sont alors mis en avant :

Alors, Nous avons dit aux anges : « Prosternez-vous à cause d’Adam ! » Alors, ils se prosternèrent, à l’exception d’Iblîs : il se trouva parmi les djinns, et se révolta contre l’Ordre de son Seigneur. (Coran 18 : 50)

Et quand Nous dîmes aux Anges : « Prosternez-vous devant Adam ! », ils se prosternèrent, à l’exception d’Iblîs qui s’y refusa, s’enfla d’orgueil et fut parmi les dénégateurs. (Coran 2 : 34)

Le verset 34 de la sourate 2 est présenté à plusieurs reprises dans le Coran sous une forme similaire. Ceux qui considèrent Iblis comme un ange mettent en avant le début des versets dans lesquels Dieu s’adresse ici explicitement aux Anges. S’il est indéniable qu’Iblis se trouve alors parmi les Anges, cela n’indique pas pour autant qu’il est un ange. D’ailleurs le verset 50 de la sourate 18, est le seul à donner la précision explicite qu’il est un djinn. D’aucun invoque la traduction littérale du mot « djinn » signifiant « invisible » pour affirmer qu’il s’agirait d’un ange. Selon cette interprétation, le verset indiquerait qu’Iblis est parmi les Anges et préciserait simplement qu’il est une « créature invisible ». On peut rétorquer qu’il est possible d’effectuer le choix inverse et de traduire le mot « ange » c’est-à-dire un envoyé, un messager pour indiquer qu’Iblis est un messager faisant parti des djinns en tant qu’espèce sans évoquer alors une quelconque nature angélique. La traduction étymologique permet d’approfondir la nature et la fonction de l’entité mais ne suffit pas à se substituer à la catégorie à laquelle cette dernière renvoie. Autrement dit, si Iblis est un « invisible », ce terme renvoie à un type de créature dont traitera plus en détail la sourate des « invisibles » (djinns).
En réalité, l’argument permettant le plus explicitement de classer Iblis parmi les djinns est leur élément fondateur commun : les djinns sont créés de feu, tout comme Iblis. Ce n’est pas le cas des anges.

Le terme djinn signifie « recouvrir, être possédé, cacher, s’emparer de, se couvrir de plantes ». La racine renvoie à « ce qui est caché, aux être du monde subtil ». Le lien avec les plantes peut éventuellement assimiler les djinns aux shedim dans le judaïsme, traduit par « esprits » ou « élémentaux », associés aux divinités de la nature auxquelles certains peuples vouaient un culte.
La sourate des djinns présente des créatures semblables aux humains sur leur libre choix de suivre les enseignements divins ou de se couper de leur créateur. Néanmoins, si Iblis fait parti de ces créatures, Dieu lui demande aussi de se prosterner devant l’être humain, ce qui sous entend que contrairement aux humains, ils n’ont pas reçu l’insufflation du Rûh divin.

Le fait qu’Iblis appartienne probablement à cette espèce crée de fait un lien étroit entre Iblis, les djinns et les démons, qui malheureusement a souvent été réduit à une quasi équivalence, c’est-à-dire confondre les djinns et les démons, et associer les djinns à des créatures maléfiques. Il n’en est rien et une simple lecture de la sourate « Les djinns » suffira à s’en apercevoir. Tout comme les humains, les djinns sont libre d’agir en sein ou en dehors des sentiers divins et de suivre leurs mauvais penchants. Ils deviennent des démons seulement lorsque c’est le cas. De la même manière que les êtres humains !

Ainsi, à chaque prophète, Nous avons assigné un ennemi : des démons (shayâtîn) d’entre les humains et les djinns, s’inspirant les uns aux autres des discours parés de tromperie. » (Coran 6 : 112)


[1] Djalal al-Din Rumi, Mathnawi, Livre II

[2] Djalal al-Din Rumi, Mathnawi, Livre II

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