Prêche #71 « La retraite spirituelle en islam » (Anne-Sophie Monsinay, 16 janvier 2025)
Pour beaucoup, la retraite spirituelle est une pratique réservée aux soufis, aux initiés, à une sorte d’élite qui aurait choisi de se consacrer à Dieu avec une plus grande ferveur que les autres. Bien que l’orthodoxie sunnite ne l’ai pas retenue comme faisant partie des piliers de pratiques islamique, nous constatons que cette thématique est présente à de nombreuses reprises dans le Coran.
La retraite spirituelle dans le Coran
Dans le texte coranique, la retraite est souvent associée à un lieu : la caverne pour les dormants de la sourate « La caverne », la Kaaba ou les mosquées. Les prophètes se sont tous retirés dans divers lieux : la grotte de Muhammad, le désert pour Jésus, Moïse et David, le puit de Joseph, la baleine pour Jonas… Nous remarquons que les lieux peuvent être des lieux saints, réservés au culte comme la Kaaba ou les mosquées (Coran 2 : 125), mais aussi des lieux isolés dans la nature, à l’écart des hommes. Nous en tirons d’ores et déjà deux modalités : dans un cas elle se fait en solitaire, dans l’autre en communauté (à la Kaaba ou dans les mosquées).
Le Coran fixe également une modalité temporelle pour l’exécution de ces retraites au moment du mois de Ramadan. Il n’y a bien sûr ici nulle obligation religieuse. D’ailleurs, la notion d’obligation religieuse est très peu présente dans le Coran. Le texte propose des pratiques et laisse souvent une grande marge de manœuvre et un libre choix quant à leur application. Le terme arabe kitâb (Coran 4 : 103) ne signifie pas « obligation » mais « prescription », c’est-à-dire une recommandation. Le Dr Al-Ajami explique très bien cette distinction lorsqu’il écrit : « Par définition, toute prescription (kitâb) n’a pas un caractère obligatoire, il s’agit seulement d’une recommandation mise par écrit. Ce n’est que sous l’influence de l’exégèse juridique propre aux objectifs de l’Islam qu’a été surimposé au terme (kitâb) le sens d’obligation, voire de Loi divine. »1 Pour l’accomplissement des retraites spirituelles durant le mois de Ramadan, il n’y a donc nulle obligation, mais une incitation :
Les comportements d’intimité envers vos femmes vous ont été rendus licites pendant la nuit de jeûne. Elles sont un vêtement pour vous et vous êtes un vêtement pour elles. Dieu sait que vous vous êtes trahis vous-même, alors Il a fait retour à vous et vous a pardonnés. Ayez un contact réjouissant avec elles et désirez ardemment ce que Dieu a prescrit pour vous, et mangez et buvez jusqu’à ce que le fil blanc se distingue du fil noir au lever du jour. Puis parachevez le jeûne jusqu’à la nuit, et n’ayez pas de rapports intimes avec elles tandis que vous partagez une retraite dans les mosquées. Voilà les limites que Dieu pose ! Alors ne les approchez point ! C’est ainsi que Dieu rend explicites Ses Signes aux humains ! Puissiez-vous prendre garde ! (Coran 2 : 187)
Ce verset indique qu’aux débuts de l’islam, les musulmans réalisaient une retraite « dans les mosquées » pendant le mois de Ramadan. Cela est confirmé par un hadith qui montre l’importance de cette pratique à l’époque du Prophète : « D’après ‘Aïcha, le Prophète fit la retraite spirituelle pendant la dernière décade du mois de Ramadan jusqu’à sa mort. Ses femmes, après sa mort, continuèrent à faire la retraite spirituelle. » (Sahih Boukhari) Les circonstances de révélation du verset 2 : 187 nous précise que les rapports sexuels étaient au départ interdits durant tout le mois de jeûne. Mais vu que peu de musulmans respectaient cette prescription, Dieu a finalement autorisé les relations intimes la nuit et demandé de respecter l’ascèse le jour, à l’exception des jours de retraites dans les mosquées où cela devient de nouveau complètement interdit. Ce verset nous montre qu’il y avait des retraites organisées pour tous les musulmans et pas seulement les soufis. Or, aujourd’hui cette pratique a pour beaucoup été abandonnées. Tout d’abord, les mosquées ne le proposent plus forcément et les contraintes professionnelles font qu’il n’est pas toujours aisé de se libérer une semaine pendant le mois de Ramadan.
On constate également que dans ce cadre-là, la retraite est collective et associée au jeûne ainsi qu’à une certaine ascèse – sexuelle et alimentaire. Elle correspond à un moment spirituel clef qui est le mois de la révélation du Coran. Il s’agit de profiter pleinement du mois de Ramadan pour se consacrer entièrement à Dieu, se couper de la matérialité – symbolisée ici par les besoins du corps, alimentaires et sexuels – et de s’approcher des conditions dans lesquelles était le Prophète lorsqu’il a reçu la révélation du Coran, en retraite dans sa grotte.
Dans l’imaginaire musulman, l’idée d’une vie de retraite, coupée du monde et en solitaire, tel que les moines l’ont développée dans le christianisme, est souvent mal vue. Un verset coranique semblant rejeter la vie monacale est souvent avancé en justification :
Dans le cœur de ceux qui le (Jésus) suivent, Nous avons mis bienveillance et rayonnement d’amour et attrait d’une vie monacale qu’ils ont innové – Nous ne la leur avions pas prescrite – par seule désir de satisfaire Dieu. Mais ils ne l’observent pas d’une véritable observance. Aussi, nous avons rétribué ceux qui, parmi eux, ont mis en œuvre le Dépôt confié. Or, la plupart d’entre eux se dévoient. (Coran 57 : 27)
En réalité, ce verset ne signifie pas un rejet de la vie monacale mais plutôt une condamnation de ceux qui la vivent de manière hypocrite et ceux qui n’ont pas réellement respecté leur engagement monacal. En effet, bien que le texte précise qu’il ne s’agit pas d’une prescription divine, il ne la rejette pas non plus puisque cette innovation vise à « satisfaire Dieu ». L’intention étant pure, il s’agit donc d’une bonne innovation. Le texte coranique ne rejette donc pas la retraite permanente. Cependant, il ne l’encourage pas non plus car, à l’instar des Prophètes, nous avons tous une responsabilité dans ce monde. Aucun prophète ne s’est retiré définitivement. Leur mission prophétique ne le permettait pas puisqu’elle oblige à délivrer un message dans le monde et donc à enseigner et vivre dans le monde. Mais cela ne signifie pas pour autant que ce soit interdit. D’ailleurs un certain nombre de soufis ont vécu dans l’ascétisme, le plus souvent en pérégrination. Malgré cela, ils restaient toujours investis dans le monde, ne serait-ce que par les enseignements qu’ils délivraient aux personnes qui croisaient leur chemin.
Les retraites des Prophètes
Si la vie monacale n’est pas au cœur du cheminement islamique, en revanche les retraites ponctuelles sont fortement encouragées. En dehors de l’incitation à effectuer des retraites pendant le mois de Ramadan, les biographies des Prophètes nous ont montré qu’ils ne se limitaient pas à une retraite collective annuelle dans les lieux de culte. Tous ont expérimenté, souvent à plusieurs reprises, des retraites selon diverses modalités et différents lieux.
Les retraites dans le désert : Moïse, Jésus, David
Presque tous les saints et Prophètes sont passés par le désert. Toutes les révélations des religions abrahamiques se sont faites au désert. Moïse a reçu la Torah dans le désert du Sinaï, David recevait les Psaumes dans le désert, Jean Baptiste prêchait dans le désert et Jérusalem incarne le désert et la solitude :
Tes villes saintes sont un désert ; Sion est un désert, Jérusalem une solitude. (Esaïe 64 : 9)
Quant à Muhammad, il a également reçu les premiers versets coraniques dans le désert.
Le désert est considéré comme le passage obligé pour s’accomplir spirituellement. Il est le lieu par excellence des retraites et des théophanies des prophètes. David associe l’aridité du climat désertique à sa difficulté de se relier à Dieu. L’extérieur résonne avec son intériorité :
Psaume de David. Lorsqu’il était dans le désert de Juda. O Dieu ! Tu es mon Dieu, je te cherche ; Mon âme a soif de toi, mon corps soupire après toi, Dans une terre aride, desséchée, sans eau. Ainsi je te contemple dans le sanctuaire, Pour voir ta puissance et ta gloire. Car ta bonté vaut mieux que la vie : Mes lèvres célèbrent tes louanges. Je te bénirai donc toute ma vie, J’élèverai mes mains en ton nom. Mon âme sera rassasiée comme de mets gras et succulents, Et, avec des cris de joie sur les lèvres, ma bouche te célébrera. Lorsque je pense à toi sur ma couche, je médite sur toi pendant les veilles de la nuit. (Psaume 63 : 1-2)
En constatant l’évolution spirituelle vécue par David dans ces versets, nous pouvons aussi l’interpréter autrement : David ne sentirait plus Dieu non pas à cause de l’aridité désertique mais plutôt des épreuves qu’il vit en société. Le désert serait donc le refuge – et l’est souvent pour David – dans lequel il peut enfin trouver protection et proximité avec le divin. Le désert devient alors un sanctuaire, reflet des attributs divins. Ce lieu propice à la méditation, lui permet de retrouver la force nécessaire pour retourner agir dans le monde.
D’autres saints ont fait du désert leur lieu privilégié de méditation et de travail spirituel. Ainsi, un conte soufi rapporte : « C’était un homme droit, un amant véritable. Un jour, après avoir médité une pleine année dans une grotte du désert, il s’en alla frapper à la porte de sa bien-aimée. Derrière la porte close il entendit sa voix. Elle demanda :
– Qui est là ?
– C’est moi, dit l’homme, sur le seuil.
– Il n’y a pas de place pour toi et moi dans la même maison, répondit la voix de sa bien-aimée, derrière la porte close.
Alors cet homme droit, cet amant véritable s’en retourna au désert où une pleine année encore il médita. Quand enfin il revient frapper à la même porte, à nouveau il entendit la voix de sa bien-aimée. A nouveau elle demanda :
– Qui est là ?
Cette fois l’homme droit répondit :
– C’est toi-même. Et la porte s’ouvrit. »2
Ici la bien-aimée représente Dieu, comme c’est souvent le cas dans les récits soufis. Par sa retraite méditative en solitaire, l’amoureux de Dieu fini par s’apercevoir tout d’abord de la présence de Dieu en lui-même. Néanmoins cette présence cohabite encore avec une illusion de séparation ou d’individualité. Il retournera méditer pour découvrir qu’il n’y a d’autre réalité que cette présence divine. Son ego, c’est à dire ce qui lui donne l’illusion d’être séparé de sa bien-aimée, n’existe plus. Cette séparation n’est qu’une illusion. Une fois celle-ci tombée, il ne reste que Dieu. C’est l’enseignement de la chahada : il n’y a rien d’autre que Dieu. En ayant accepté et réalisé cela, l’amoureux retrouve et s’unit pleinement à sa bien-aimée, l’être humain se relie pleinement à Dieu.
Moïse traverse le désert pendant 40 ans et reçoit la Parole de Dieu dans le désert. Dans la Bible, Moïse est considéré comme le Prophète le plus humble (Nombres 12 : 3). Dieu l’a choisi pour libérer le peuple hébreu alors qu’il bégayait. Il manquait tellement de confiance en lui que Dieu lui a permis d’être assisté par son frère. D’après le rabbin Gabriel Hagai, « le désert reflète cette humilité et le dépouillement essentiel pour recevoir la Parole de Dieu. Cette Parole de Dieu, nous pouvons tous la recevoir en nous dépouillant intérieurement. Il ne s’agit pas de lire un texte sacré, qu’il soit la Bible ou le Coran, mais bien d’expérimenter ces paroles intérieurement. La racine du terme hébreu midhbâr qui signifie « désert » se retrouve également dans dâvâr (« parole » en hébreu). À l’instar de Moïse, pour recevoir la Parole divine l’être humain doit se faire désert, c’est-à-dire se vider de tout ego. »
Jésus s’est retiré au désert pendant 40 jours en faisant un jeûne complet, avant de commencer son ministère. Le désert est également le lieu des épreuves. Les tempêtes de sable nous plongent au coeur de la violence de la nature et font écho à nos violences intérieures. Le désert fut pour lui le lieu des épreuves, de la tentation, et du dépouillement de la dernière fine parcelle d’ego qu’il pouvait encore avoir :
Aussitôt, l’Esprit poussa Jésus dans le désert, où il passa quarante jours, tenté par Satan. Il était avec les bêtes sauvages, et les anges le servaient. (Evangile de Luc 5 : 15-16)
Ce passage au désert permet la consécration d’un Prophète, et lui donne l’habilitation à délivrer son message. Après cela, il devient invulnérable et peut tout supporter. L’hostilité de la nature et du jeûne permettent de libérer l’individu de son attachement au corps. Les bêtes sauvages évoquent ici à la fois la nature littérale mais aussi les émotions intérieures, l’ego à dompter. Néanmoins le verset précise que Dieu est toujours présent même dans ces moments difficiles. Il veille et protège Son serviteur.
Muhammad a grandi auprès d’une nourrice dans le désert. D’après la Sîra, vers l’âge de 40 ans, il prend l’habitude de se retirer dans une grotte, sur le mont Hira où il reçoit les premières révélations. La Mecque est bâtie sur une zone de désert. Par son cube vide, la Kaaba représente le vide intérieur, Dieu sans forme manifestée. En s’orientant vers la Kaaba, on se tourne vers notre intériorité.
Les retraites dans une grotte : Muhammad et les compagnons de la caverne
Nous savons très peu de choses sur les retraites de Muhammad. Le Coran est presque muet concernant son messager alors qu’il relate les récits de vie des prophètes antérieurs et que la Bible regorge de détail sur leurs vies. Muhammad est volontairement caché et dissimulé, comme si son accès, sa connaissance, ne pouvait se faire qu’après une profonde recherche intérieure, recherche qu’il a lui-même mené. Cependant, le Coran nous indique l’essentiel :
Sachez que le Messager de Dieu est en vous (fi kum) ! (Coran 49 : 7)
Il s’agit ici de la traduction littérale de fi kum. En effet, ce terme peut aussi bien se traduire par « parmi vous » en considérant le sens contextuel et historique du verset, tout comme, sur un plan plus universel et spirituel, renvoyer à la présence intérieure de ce que les soufis appellent la Lumière Muhammadienne, à savoir les qualités divines développées par le Prophète Muhammad. Comme si Muhammad était destiné à être un mystère qui en se révèle qu’à ceux qui mettent en œuvre, par lui, le Dépôt confié. Bien sûr nous avons la sîra, les récits biographiques du Prophète. Mais malheureusement elle est difficile à authentifier et de toute façon elle évoque très peu sa vie spirituelle. Néanmoins, nous savons qu’il s’isolait très fréquemment dans sa grotte dans le désert. Il se retirait durant des semaines pour se recueillir et méditer loin du bruit de la ville.
Les compagnons de la caverne (sourate 18) étaient aussi en retraite dans une grotte et probablement dans un état de méditation. Le verset 18 : 18 est assez intrigant :
Tu les aurais crus éveillés alors qu’ils dormaient. Et Nous les retournions à droite et à gauche tandis que leur chien se tenait sur le seuil (de la grotte) les pattes étendues. Si tu les avais découverts, tu te serais écarté d’eux en fuyant, et tu aurais été rempli de frayeur par eux. (Coran 18 : 18)
Nous avons souvent réduit l’état de ces compagnons à un endormissement, dont Dieu les réanime pour prouver la résurrection. Mais nous pouvons aussi l’envisager comme un état de méditation profonde, qui correspond à un état de veille proche du sommeil. En effet, ce passage coranique « tu les aurais cru éveillés alors qu’ils dormaient » est très troublant et semble difficile à concilier avec un simple endormissement car si tel était le cas, pourquoi penser qu’ils sont « éveillés ». Le terme Ayqathan signifie « être éveillé, s’éveiller, ne pas dormir, être vigilant, attentif, être sur ses gardes ». Pourtant, ils dorment bien mais cela paraît ne pas être le cas. On peut comprendre ce passage comme un état profond de méditation très avancé qui produit un endormissement et une conservation du corps, tout en étant dans un autre état que le simple sommeil. Ils seraient restés ainsi en retraite méditative pendant plus de 300 ans. Nous retrouvons des récits similaires dans le bouddhisme où de grands saints sont restés en méditation durant des années. Il s’agirait alors d’un exemple de retraite permanente ou très longue dans le Coran. Ce passage coranique évoquerait ainsi une pratique rarement associée à l’islam : la méditation. Cela pourrait expliquer en partie l’emploi de cette pratique dans certaines voies soufies.
Les retraites forcées dans les ténèbres : Joseph et Jonas
Joseph est resté enfermé plusieurs jours dans un puit lorsqu’il était jeune (ses frères l’avaient jeté dans un puit car il jalousait l’amour que leur père Jacob avait pour lui), puis 7 ans en prison. De ces deux retraites forcées et coupées de la nature, il en a tiré une force incommensurable. Ces retraites enfermées et dans le noir sont de véritables mises à l’épreuve. Il n’y a plus que nous-même et notre mental, notre ego. Parfois, ces retraites peuvent entrainer une perte du lien à la transcendance divine car cette dernière se manifeste en partie par la grandeur et la puissance de la nature. Quand vous en êtes privés, vous êtes livrés à vous-même, à l’inactivité, à l’ennui, à la solitude. En réalité, c’est la porte ouverte à la liberté car c’est l’occasion de dompter cet ego que nous ne pouvons plus nier car il devient manifeste et d’accéder à l’immanence divine. Dieu n’étant plus accessible en dehors de soi, nous n’avons d’autre choix que de Le trouver en nous-même. Joseph est ainsi arrivé à cet état de perfection et de maîtrise absolue de lui-même.
Le prophète Jonas (Younes) passa un séjour dans le silence et l’obscurité du ventre du poisson au fond de l’océan. Dieu lui inspira dans cet isolement les plus belles paroles traduisant son état spirituel et son évolution. Après avoir été confronté à sa difficile mission d’appeler un peuple obstiné dans son infidélité à la foi en Dieu, cette retraite forcée permis à Jonas de parfaire son éducation et de revenir vers son peuple armé des meilleures forces :
Dû-n-Nûn (l’homme au poisson) lorsqu’il partit en colère. Il était alors convaincu que Nous n’aurions jamais de pouvoir sur lui. Alors, il implora ainsi dans les ténèbres : « Nul Dieu adoré si ce n’est Toi ! Immersion insondable en Toi ! Vraiment, moi, j’ai été parmi ceux qui s’enténébraient d’injustice ! » Alors Nous l’exauçâmes et Nous le délivrâmes de la sombre angoisse. C’est ainsi que Nous sauvons ceux qui mettent en œuvre le Dépôt confié ! (Coran 21 : 87-88)
Dans le sens ésotérique, les ténèbres du poisson désignent l’ego, le sentiment de séparation avec Dieu dû ici à la colère de Jonas. Cette colère provoque l’entrée dans le poisson. Ce n’est qu’une fois le lien rétablit avec Dieu que Jonas sortira de « la sombre angoisse ».
Le double sens est ici intéressant : l’hostilité du lieu physique de la retraite (les ténèbres du poisson, un puit, dans le noir, en prison) renvoie à l’hostilité interne, aux mauvaises émotions, à toutes les pensées qui vont littéralement nous attaquer dans ce type de retraite.
Sens et bénéfices des retraites
Cela nous amène au sens de la retraite. Dans le verset 187 de la sourate 2, le terme akifun signifie « s’attacher, emprisonner, être assidu, s’adonner à, se vouer à, séjourner, se consacrer, de rester constamment en un lieu pour se vouer à quelque chose » mais aussi le fait « d’ajuster » et « de réparer ». Ainsi, par un emprisonnement volontaire, le cheminant se consacre à la fois à Dieu et à réparer ou ajuster en elle-même ses failles et ses manquements.
Le Coran utilise aussi le terme « khalwa » pour évoquer les lieux abritant les retraites. La racine « kha, lam, wa » renvoie à l’idée « d’être vide, seul, disponible, inoccupé, libre, abandonné, isolé, retiré. » Ainsi, le lieu renvoie à l’état intérieur du pratiquant qui entre en retraite. La retraite signifie un retrait du monde dont le but est d’être libéré, disponible, vidé intérieurement afin de s’abandonner pleinement et librement à Son Créateur. C’est un moment, d’une durée choisie, où on ne se préoccupe plus des affaires du monde pour se consacrer à soi et à Dieu. Dans un cadre spirituel, ce moment privilégié vise à quitter l’action pour se consacrer à être. Il s’agit de ne plus être dans le faire, dans l’agir, mais dans le simple fait d’être. En termes de ressenti, on peut distinguer à mon sens deux façons de vivre sa retraite :
- Les retraites dévotionnelles qui rechargent nos batteries spirituelles : elles permettent de nous relier pleinement à Dieu, de nous nourrir de Sa lumière, de Son amour dans le but de conserver cet état d’adoration, de dévotion, de lien privilégier lors de notre retour dans le monde, afin de pouvoir agir non plus comme des robots inconscients et coupés de Dieu, mais comme des êtres spirituels, des serviteurs de Dieu et d’avoir toujours conscience de Sa présence avec nous et en nous.
- Les retraites introspectives qui réparent notre âme : ces retraites peuvent être vécues comme des épreuves. L’absence d’activités entraine un surdéveloppement des pensées et parfois des remontés d’angoisses dont nous n’arrivons pas toujours à nous défaire. L’objectif d’une retraite est ici d’observer ses structures mentales pour en prendre conscience, chose que nous pouvons difficilement faire dans le flux quotidien de nos occupations. En prendre conscience, le constater, est déjà un grand pas. C’est le début d’une certaine mise à distance avec ces structures. La pensée n’est pas un problème si elle est séparée de l’observateur (notre conscience, notre Esprit divin (rûh), le Dépôt confié (amânâ) ou le Dieu immanent). Elle est un problème quand elle nous contrôle car elle devient une peur, une frustration, une colère, une douleur… Observer ces attaques de notre mental aide à nous y désidentifier. Qui observe ? S’il y a un observateur et quelque chose à observer, c’est qu’il y a « deux » en nous. En islam, cette conscience observante intérieure est appelée l’Esprit divin (Rûh) et la chose observée, est nommée l’âme ou l’ego (nafs). Ce n’est pas pour rien que l’âme et l’ego sont la traduction d’un même terme arabe « an-nafs ». Le nafs n’est pas mauvais en soi, il est neutre, mais il s’éduque. Lorsque le nafs est éduqué et maîtrisé par le Rûh (l’Esprit divin), l’âme devient pacifiée et purifiée. Par la suite, il est nécessaire de travailler sur ces peurs et ces émotions négatives observées. Cela fait aussi parti du travail des retraites sous la forme de méditations avec des visualisations.
Il est important de ne pas juger ces deux expériences de retraites car toutes deux permettent un travail sur soi et une évolution spirituelle. Certains prophètes ont vécu des retraites très difficiles (Jonas ou Jésus) et en sont sortis réalisés.
Comment effectuer des retraites aujourd’hui ?
Dans les voies soufies, on observe plusieurs formes de retraites qui permettent de travailler différentes choses, à différents niveaux. Elles sont bien sûr réalisables en dehors des voies soufies et par tous les musulmans, seul ou à plusieurs.
Les retraites collectives dans la nature
Ces retraites visent à nous couper du travail et des distractions pour nous consacrer à Dieu et à un travail d’introspection. Elles rejoignent l’idée du shabbat dans le judaïsme que nous retrouvons dans le Coran avec la prière du vendredi. Le verset évoquant la prière du vendredi nous demande, une fois la prière collective accomplie, de rechercher Dieu partout et abondamment et de fuir le négoce et la distraction. Dans le cadre d’une retraite, nous prolongeons simplement ce moment. Si la retraite se fait en groupe, on ajoutera au lien à Dieu et à soi, le lien aux autres, qui est aussi un travail spirituel. Ces retraites renforcent également le lien à la nature, qui manifeste la majesté et la beauté divine. Nous entrons alors dans une autre pratique très coranique et malheureusement délaissée en islam : la contemplation.
Nous avons placé dans le ciel des constellations zodiacales et Nous l’avons embelli pour le plaisir de ceux qui veulent le contempler. (Coran 15 : 16)
C’est Lui qui a étendu la terre, y a implanté des montagnes, y a placé des rivières, c’est Lui qui a établi deux éléments de couple dans chaque espèce de fruits, et qui fait que la nuit couvre le jour. N’y a-t-il pas là des signes pour des gens qui réfléchissent ? (Coran 13 : 3)
La beauté et la complexité de la nature sont des sources permanentes d’inspiration et de méditation pour l’être humain. Il y a dans la nature des clefs sur la compréhension de notre propre intériorité que ce soit par les notions de cyclicité ou d’impermanence. Le lien à la nature aide à relativiser les difficultés que nous pouvons rencontrer dans nos vies quand on sait que tout se régénère mais que rien ne meurt, que tout passe mais rien ne change fondamentalement.
Les retraites associées à une ascèse : le jeûne, le silence et l’isolement
Dans ce type de retraite, le lien à la nature est toujours présent. Nous ajoutons néanmoins une plus grande ascèse qui vise à nous couper des besoins du corps (pas de rapports sexuels, engagement au silence, jeûne du lever au coucher du soleil, solitude). Ces retraites offrent un plus grand détachement à la matérialité afin de développer des facultés spirituelles. Cela renforce la dévotion et affaiblit l’ego et le mental. Nous apprenons ainsi à dominer notre corps qui incarne un des aspects de l’ego. Le jeûne amène à un état de conscience différent, détaché du corps dans lequel on va beaucoup plus facilement à l’essentiel, à l’essence des choses. Le jeûne renvoie à l’idée d’un retrait du monde et de notre quotidien. Saoum signifie « jeûner, s’abstenir, faire abstinence, chômer, se taire, se calmer ». De part sa racine, il est naturel d’associer le jeûne aux retraites. En réalité, un jeûne complet – au sens étymologique du terme arabe – est une retraite. C’est pour cela que le mois de Ramadan est idéal pour effectuer des retraites, car leur accomplissement à ce moment est naturel. En se privant d’un élément vital pour le corps, nous l’affaiblissons et nous apprenons à le maîtriser. Nous sommes donc moins soumis à notre corps, à ses désirs, à notre mental, à notre ego et plus en phase avec notre état divin. En délaissant notre corps, on délaisse ce qui contient notre incarnation et nous ancre dans ce monde. Nous favorisons des états spirituels plus poussés et propices à nous relier à l’Unité. Le jeûne renforce également le lien à la nature puisque les repas sont calés sur les horaires du soleil. Enfin, le terme saoum renvoie à l’idée de retraite, de jeûne mais aussi de silence. La sourate Myriam associe directement le terme de jeûne (sawman) au silence que Marie consacre à Dieu alors qu’elle vient d’accoucher de Jésus et se nourrit de dattes.
Ces retraites liées à une ascèse permettent un travail plus approfondit que la retraite collective par son ascèse mais aussi et surtout par la solitude. En effet, une fois l’engagement au jeûne alimentaire, au silence vis à vis des humains et à l’abstinence de travail et de distraction contracté, nous consacrons notre temps aux pratiques spirituelles et dévotionnelles, à la prière, au dhikr, à des lectures spirituelles, à la méditation, à la contemplation et essayons d’être dans un état de présence permanent. Nous pouvons aussi ajouter l’écoute de musique sacrée, des temps de chant de louange et des promenades silencieuses dans la nature.
Shihab al-Din Sohrawardi, grand mystique iranien, a indiqué les modalités des retraites qu’il pratiquait lui-même et qu’il organisait pour ses disciples. Henry Corbin en rapporte ici les propos : « Avant de se mettre à l’étude du livre, l’aspirant doit pratiquer une retraite spirituelle de quarante jours, s’abstenant de tout aliment carné, se contentant d’un minimum de nourriture, délaissant tout autre soin que celui de méditer la Lumière de Dieu, et se conformant à tout ce que prescrira le Mainteneur du Livre. (…) Observer au préalable une hygiène médicale du corps ; choisir un ermitage à l’abri de toutes les rumeurs et préoccupations des hommes, un oratoire ne recevant qu’une lumière discrète ; observer un régime végétarien ; ne rompre le jeûne qu’après la Prière du soir, par une nourriture prise en petite quantité mais délicatement préparée (pain blanc, céréales, herbes assaisonnées, amandes, noix, huile de sésame). Le retraitant devra répandre des parfums choisis aussi bien sur sa personne que dans son oratoire. Par le dhikr, soit purement mental, soit articulé avec la langue, il aura jour et nuit la pensée occupée par la présence de Dieu, des Anges et des Archanges des hiérarchies célestes supérieures. Ailleurs, dans le « Symbole de foi des philosophes », le shaykh suggère que la méditation peut s’aider de mélodies chantées d’une voix douce, de la contemplation d’images appropriées etc. Que le retraitant consacre de longs moments à se considérer soi-même, « son âme », comme ayant déjà quitté les dimensions du temps et de l’espace sensible, et comme s’il avait retrouvé l’immatérialité (tajarrod) de sa pure essence. Sohrawardi a eu ainsi maintes visions (…) : visions des êtres du monde spirituel sous des formes dont la beauté surpasse toute autre beauté. »3
Les retraites dans le noir
Ces retraites visent à reproduire les conditions dans lesquelles étaient Joseph et Jonas, à la différence près qu’elles sont ici choisies. En plus de l’ascétisme évoqué dans la retraite précédente, nous ajoutons un isolement complet dans une pièce ou une grotte et coupé de la lumière. Nous perdons ici le lien à la nature et la possibilité de lire des textes sacrés. Les activités sont encore davantage limitées et nous sommes livrés à nous-mêmes, à notre intériorité. Ce type de retraite oblige à aller chercher en soi les clefs de l’apaisement car il n’y a plus aucune distraction possible et l’absence de lumière est propice à la remontée d’angoisses.
La nature reste une forme de distraction dans le sens où elle nous projette hors de nous-même. Avec l’obscurité, la contemplation ne peut être qu’intérieure. Le Mathnawi de Djalâl ad-Dîn Rûmî se fait écho de cette distraction de la nature qui peut encore être une fuite si elle n’est pas vécue intérieurement : « Dans le verger, un certain soufi posa son visage, à la manière des soufis, sur son genou, dans le désir d’obtenir un état mystique. Puis, il s’enfonça profondément en lui-même. Un individu impertinent fut agacé par son apparence de sommeil.
« Eh ! Quoi, dit-il, dors-tu ? Allons, regarde les vignes, contemple ces arbres, ces signes de la Miséricorde divine, ces plantes vertes. Obéis à l’ordre de Dieu, car Il a dit : « Regarde » ; tourne ton visage vers ces signes de la miséricorde. »
Il répondit : « O homme vain, ses signes sont dans le cœur ; ce qui est à l’extérieur n’est que les signes des signes. Le véritable verger et la verdure se trouvent dans l’essence même de l’âme : leur reflet sur ce qui est à l’extérieur est comme le reflet dans l’eau courante. Dans l’eau, il n’y a que l’image reflétée du verger, qui tremble à cause de la qualité subtile de l’eau. Les vergers et les fruits véritables sont dans le cœur ; le reflet de leur beauté tombe sur cette eau et cette terre. Si les cyprès du monde extérieur n’étaient pas le reflet des cyprès du cœur, Dieu n’aurait pas appelé ce monde extérieur le monde de l’illusion. Cette illusion consiste en ceci : cette image (le monde extérieur) tire son existence du reflet du cœur et de l’esprit des hommes. Tous ceux qui sont leurrés considèrent ce reflet en pensant que c’est le lieu du Paradis. Ils s’enfuient loin des origines des vergers ; ils se réjouissent d’une image. (…) Oh, heureux celui qui est mort avant de mourir, car il a perçu le parfum de l’origine de ce verger. » »4
1 Dr Al-Ajami : « La prière obligatoire selon le Coran et en Islam » : https://www.alajami.fr/index.php/2018/01/23/la-priere-obligatoire-selon-le-coran-et-en-islam/
2 Henri Gougaud, Contes des sages soufis
3 Henri Corbin, « En islam iranien – Sohrawardi et les platoniciens de Perse »
4 Djalâl-od-Dîn Rûmi, « Mathnawi », Livre IV

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