Prêche #70 « La taqwa : une éthique en émoi » (Marie-Laure Bousquet, 12 décembre 2025)

O fils d’Adam, nous avons fait descendre pour vous une vêture pour cacher votre nudité et une parure mais la vêture de la taqwa est meilleure. (Coran 7 : 26)

Voilà! Et qui magnifie/honore les rites d’Allah, eh! Bien, il préserve son cœur. (Coran 22 : 32)

Dans le dictionnaire encyclopédique de l’islam de Cyryl Glassé, préfacé par Jacques Berque (1), le mot taqwa est défini par une formule lapidaire : « piété née de la crainte de Dieu ». Point final. Cette définition a la concision d’une évidence communément partagée, semble-t-il, et donc non questionnée.  Ce serait par « crainte »/ »peur » d’Allah qu’on Le prie. Il est cependant permis de s’interroger sur le sens de cette affirmation. Si l’on se réfère à ce hadith cité par Asma Lamrabet dans son article sur « le concept de taqwa dans le Coran » (2) : « le prophète l’a définie », dit-elle, « comme une qualité intériorisée. : at taqwa est ici, at taqwa est ici, en faisant un signe de sa main vers son cœur ». La taqwa serait donc cette vêture d’un cœur à la fois  aimant, et inquiet qui sait qu’ « il faut trembler pour grandir » comme le dit le poète et résistant français René Char. (3).

Limites  inter–dites

Taqwa est construite sur la racine W Q  Y (258 fois dans le texte coranique dans toutes ses différentes formes), dont les sens donnés par Khaled Roumo (4) sont les suivants : garder, conserver,  (se)prémunir:  prendre garde, garantir, abriter, réparer; veiller, défendre. Il précise que la traduction habituelle de taqwa  par piété / crainte est restrictive et Asma Lamrabet la commente en disant qu’elle l’enferme dans, je cite, « la pratique du culte et la peur du châtiment », ce qui évoque la sévérité d’un divin menaçant en cas de non-respect des rituels imposés par Allah.  Cette interprétation de la taqwa réduirait en effet le rapport au divin à une sorte de contrat d’assurance tout risque, une sorte de vêtement protecteur nous maintenant dans  un enclos sécuritaire, comme une armure défensive qui nous mettrait à l’abri de tout écart transgressif.

Cette première approche de la taqwa comme éthique de ce qui ressemblerait à un rapport marchand  serait en lien avec  la notion de limite au sens de protection étanche, respectueuse de celles posées par Allah dont parle le Coran  : les hudud, et que M.Gloton traduit par « les tranchants d’Allah ».  Mais au-delà de l’image sévère de ces limites couperets, une autre dimension de la taqwa est étudiée par Roumo, celle dont parle le prophète et que l’on retrouve dans le verset 22 : 32 qui fait référence à « la taqwa des cœurs ». Cette autre dimension  nous amène à méditer sur le sens du lien mystérieux que ce verset suggère entre  la crainte et le cœur. Qu’est-ce que la crainte du cœur ?

Cette question renvoie à un autre sens des limites vues ici non plus comme barrières étanches mais  come tensions entre séparation et union, tranchant et alliance, comme le souligne le philosophe Roger-Pol Droit dans son ouvrage « le sens des limites » (5) où il dit ceci : « Curieusement, en hébreu, contracter une alliance se dit littéralement « trancher une alliance » (likhrot berit) . Cette fluidité  dans le tranchant qui sépare et unit à la fois fait penser au barzakh de l’entre-deux mers coranique évoqué dans les versets 25 : 53 et 57 : 19-20.  L’on sait les nombreuses interprétations dont il a fait l’objet, des plus imaginales aux plus physiques mais qui toutes  nous font méditer sur l’inter-dit de ces tranchants aquatiques. Se rencontrer sans se confondre, tel serait le sens de cette « barrière » /limite qui fait exister tout en épousant le sens du courant et du repect des rites d’Allah. La taqwa serait là l’éducation du cœur à veiller sur la séparation dans cette alliance, cœur attentif et  inquiet de cette sorte d’inquiétude inhérente à tout amour, à la fois vigilant et fragile.

Une éthique du « care » ou le souci du bien commun

La taqwa coranique tout comme l’éthique des grecs a deux dimensions, l’une intérieure, spirituelle et individuelle, l’autre extérieure et sociale. Avec, dans les deux cas, une conception de notre responsabilité envers nous-mêmes et envers autrui, souci de soi et souci des autres. On peut citer le verset 49 : 13 dans l’optique ce cette éthique sociale où il est dit :

O vous les humains, vraiment nous vous avons crées d’un mâle et d’une femelle et nous vous avons constitués en peuples et en sociétés afin que vous vous entre-connaissiez. Vraiment le plus digne/noble/magnanime d’entre vous  est quiconque parmi vous le plus dévoué (traduction d’A. Lamrabet), qui se garde davantage (Gloton), le plus pieux/vertueux (Hamidullah), le plus intègre (Y. Ali), le plus profondément conscient de Dieu( Assad). (Coran 49 : 13)

Une diversité de traductions nous est ainsi donnée pour le attaqakoum de ce verset qui décrit une société « en utopie », pourrait-on dire, de connaissances mutuelles entre individus qui ne pratiquent aucune forme de violence les uns envers les autres, où est spécifiée l’égalité entre femmes et hommes et où les membres se distinguent les uns des autres par leurs qualités morales de dignité, dévouement, piété, magnanimité, intégrité etc. La taqwa serait au fondement d’une sorte de déclaration universelle des droits et devoirs d’une humanité « vertueuse » , « consciente d’Allah« . On peut comprendre ici aussi, ces qualificatifs dans le sens restrictif de piété craintive corsetée dans les plis d’un vêtement protecteur du mal faire. On peur également les entendre comme actes du « bel-agir » d’humains libres par gratitude envers Allah comme le disait l’imam Ali : « certains adorent Dieu par calcul ; c’est là un culte du marchandage. D’autres adorent Dieu par crainte ; c’est là un culte de servitude. D’autres adorent Dieu par gratitude ; tel est le culte des hommes libres ». (6)  Le mot « vertueux » par exemple, vient du mot « vertu » que l’on peut entendre comme « dame habillée de noir et vitupérant contre les excès et les défauts au nom d’une morale bien-pensante. On peut aussi l’apparenter au mot « virtus », virtuosité des artistes, qui mobilise un entrainement et un équilibre des contraires qui s’appuie sur la sagesse. » (7)

Dans une étude sur ce concept de taqwa, Allamé Tabatabaï parle « d’une lumière du cœur » (8) dont l’image, loin de cette dame sévère « habillée de noir » renvoie davantage au très beau verset 2 : 187. On pourrait le lire comme en écho au 49 : 13 cité plus haut sur la connaissance mutuelle car il évoque les rapports amoureux comme vêtements mutuels, à la fois protections et parures entre émotion et séduction et qui font méditer sur le lien à  tisser entre éthique et esthétique.

« L’effroi  du beau »(9)

Parmi les traductions de muttaqi (d’où vient  le mot taqwa) que l’on rencontre dés le verset 2 de la sourate 2, celle d’André Chouraqui donne à ce vocable plus d’ampleur vibratoire, pourrait-on dire, en suggérant « les frémissants ». Ce choix conjugue crainte et ferveur, effroi et émoi, ce qu’Eva de Vitray-Meyerovitch appelait « crainte reverentielle », awe en anglais, ajoutait-elle.

Un exemple de ce frémissement révérentiel nous est donné dans la sourate 19, versets 17 à 19. Devant la beauté fulgurante de ce qu’elle voit, cette « flexion de la lumière » selon le poète Rilke (10) en parlant de l’ange, Marie, à la fois émue et effrayée, veut la tenir à distance avec l’aide d’Allah :

Je cherche refuge contre toi auprès du rayonnant d’amour si tu es taqian. (Coran 19 : 18)

Elle ne sait pas qui est cette apparition soudaine, d’un grand pouvoir d’attraction. Elle s’adresse à elle comme à un être humain inconnu et lui demande s’il est taqian. On peut lire ce verset comme  témoignant  de la crainte d’une jeune fille vierge de se faire violenter par un inconnu dangereusement séduisant. On peut néanmoins y voir le lien entre éthique et esthétique mentionné plus haut. Pour se protéger de l’emprise aveuglante de cette beauté terrifiante, Marie  pose une distance éthique  avec elle en prenant refuge en Allah et en lui disant  : « Je cherche refuge contre toi auprès du Rayonnant d’amour  si tu es taqian« . On pourrait comprendre « si tu es taqian« , vu son attitude de recours à Allah, comme une possibilité qui sous-entendrait  : « si toi aussi tu  préserves, avec l’aide d’Allah, cette même distance éthique avec ta propre beauté, qu’Ibn Arabi qualifie de numineuse. »(11) Autrement dit, si tu as le sens des limites dont la parure de la taqwa revêt nos solitudes respectives. Ici, l’on pourrait revenir sur deux traductions de ce mot qui aident à méditer sur un possible dé-enlisement  du sens de crainte paralysante d’un divin sans rahma et sur une possible alliance entre élan du cœur et vigilance protectrice. Il s’agit de celles de Mohamad Assad et d’A. Chouraqui. 


Assad la rend par « conscience de dieu » : « Les traductions conventionnelles par les craignants dieu ne restituent pas le contenu positif de cette expression, à savoir la prise de conscience de son Omni-Presence et le désir de façonner, modeler son existence à la lumière de cette prise de conscience ». Ceci est une note de la sourate 2 verset 2 à propos du mot muttaqi. Il s’agit donc pour lui, non pas de passivité craintive mais de « participation active d’un sujet à l’édification de sa propre existence. Prendre conscience du divin implique, non seulement d’en acquérir la connaissance mais aussi une vigilance à partir de ce que l’on vit, vigilance qui nous oriente intimement et socialement ». Ces lignes font penser au concept de « conscientisation », forgé par le grand penseur, philosophe et pédagogue brésilien Paolo Freire pour mettre en œuvre sa pédagogie de l’émancipation (12) qui « développe la conscience et l’estime de soi ainsi que des attitudes, des valeurs et des habiletés de créativité et de raisonnement critique (…) Elle vise à faire connaître (au sujet) ses droits, ses libertés, ses responsabilités à l’égard de soi-même et de sa communauté. » Ce concept très inspirant pourrait-il entrer en résonnance avec la traduction du mot taqwa par Assad,  comme processus de conscientisation du divin chez l’être humain ?

La traduction d’André Chouraqui , qui parcourt le Coran de ses « frémissements », lui fait préciser dans la note sur le verset 2 de la sourate 2 que les « muttaqi correspondent aux frémissants de YHWH dans la bible », et qu’il s’agit du « frémissement de l’homme mis en face du sacré ». Il s’agirait de ce mysterium tremendum, sorte de terreur sacrée soulevant une émotion à la fois spirituelle et esthétique devant ce qu’ Ibn Arabi qualifiait de « beauté numineuse » en parlant de l’apparition angélique à Marie. Le mot latin numen d’où vient l’adjectif numineux dirait ce tremblement à la fois éthique et esthétique que pourrait signifier la taqwa coranique.

Dans un entretien avec Laure Adler pour l’émission « tropismes » sur France Ö(13), le poète, philosophe et romancier Edouard  Glissant disait ceci dans un article scientifique sur les sismographes qui étudient les tremblements de terre : « Adopter des pensées de tremblements et non penser avec des pensées de certitudes, de fixité, de doctrines . Une pensée de tremblement, ce n’est pas une pensée de la peur ni de la crainte ou de l’hésitation ; c’est la pensée qui refuse les systèmes raidis sur eux-mêmes. Ce ne sont pas des tremblements de faiblesse, ce sont des tremblements de celui ou celle qui vit la vie du monde ; encore faut-il s’y accorder et trouver les voies, les failles, les énergies pour faire trembler les tremblements. Nous laisser être tremblées. »

La taqwa qui se tient à la limite entre les deux mers du monde sensible et spirituel, pourrait-elle être ce « tremblement de la vie » où l’on chemine entre « les voies », « les failles », « les énergies », autant  de limites poreuses d’une vertueuse/virtuose attention au divin, où l’on veille à fleur de cœur.


1- Cyril Glassé, Dictionnaire encyclopédique de l’Islam, Bordas, Paris 1991

2- Asma Lamrabet, Le concept de taqwa dans le Coran, Les cahiers de l’Islam, 7/O4/2013

3- René Char, Feuillets d’Hypnos dans « fureur et mystère », Gallimard, 1967

4- : Khaled Roumo, Le Coran déchiffré selon l’amour, Eds. Alphée, 2009

5- Roger-Pol Droit, Le sens des limites, Ed. de  l’observatoire, 2021

6- Imam Ali cité par Khaled Roumo, op.cité.

7 – Définition  de vertu/virtus/virtuose en lien avec l’italien, Wikipedia

8 – Amélie Neuve-Eglise, La taqwa ou l’esprit de la religion ; la piété selon le Coran d’après le commentaire d’A. Tabataba, La revue de Tehéran, n°70, septembre 2011

9 – Jean-Louis Chrétien, L’effroi du Beau, Le Cerf, 2008

10 – R.M.Rilke, Elégies de Duino, 2éme élégie, p. 37, Poésie Gallimard, 1994

11 – H.Corbin, L »imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn Arabi, p. 240 note 99, Flamarion, 1958

12 – Paolo Freire, Pédagogie des opprimés, Maspéro, 1974

13 – Laure Adler / Edouard Glissant, émission « tropismes », France Ô juin, 2007