Prêche #35 « L’histoire du Prophète Yusuf » (30 septembre 2022, Eva Janadin)

Chères sœurs, chers frères en humanité,

J’aimerais aujourd’hui que l’on réfléchisse ensemble sur le sens de l’histoire du Prophète Yusuf dans le Coran.

Les circonstances de la révélation de la sourate

La sourate 12 du Coran, intitulée Yusuf, offre une composition littéraire originale par rapport au reste des récits prophétiques du Coran. C’est en effet le seul récit raconté en détail, de manière linéaire, du début à la fin, à la manière du récit biblique. Il s’agirait, selon la tradition, de l’unique sourate qui fut proclamée d’une seule traite à La Mecque au Prophète Muhammad.

Elle fut révélée alors que les Qurayshites se demandaient s’il fallait tuer ou exiler Muhammad. Ils testèrent le prophète en lui posant une question pour tester ses connaissances sur les révélations antérieures : « Pourquoi les Israélites allèrent en Égypte ? ». Alors pour l’aider, Dieu révéla l’histoire complète du Prophète Yusuf. La tradition estime que le premier objectif de cette sourate était de prouver la Prophète de Muhammad et de prévenir que les Qurayshites auraient la même fin que les frères de Yusuf, jaloux de leur frère jusqu’à essayer de le tuer. Ainsi, cette sourate fait mine de rappeler le sort de Yusuf, alors qu’elle ne fait que décrire en réalité l’expérience vécue à l’époque par le Prophète Muhammad lui-même.

Des versets 4 à 6, Yusuf raconte à son père, Jacob, un rêve qu’il aurait fait. Dans ce rêve, Yusuf confie à son père qu’il a vu en rêve 11 étoiles ainsi que le soleil et la lune se prosterner devant lui. Son père lui demande alors de ne surtout pas dire ce rêve à ses frères, sans quoi ils seraient jaloux et comploteraient contre lui. Le verset 6 précise que Yusuf a été choisi comme celui capable d’interpréter les rêves, comme il l’a fait à la famille de Jacob, et à Abraham et Isaac.

Des versets 7 à 18, ayant écouté le secret révélé par Yusuf à son père, les frères décidèrent, par jalousie, de l’amener avec eux pour chasser et de le jeter dans un puits d’eau. Jacob, le père, accepte bien qu’il reste inquiet que Yusuf se fasse manger par des bêtes sauvages et sans se douter du complot de ses fils contre Yusuf. À leur retour, les frères dirent à leur père que Yusuf avait été dévoré par un loup en lui présentant une tunique tachée de sang (qu’ils avaient tremper dans le sang d’une bête). Jacob se rend compte alors de la supercherie.

Des versets 19 à 22, Yusuf est sauvé in extremis par des voyageurs passant à proximité du puits où était Yusuf. Ils le cachèrent et le vendirent comme esclave en Égypte. Il fut acheté par un notable égyptien qui demanda à sa femme de lui faire bon accueil. Il fut élevé jusqu’à sa majorité dans cette famille et Dieu lui accorda la sagesse (hukm) et la science, notamment la capacité à interpréter les rêves.

Des versets 23 à 32, arrivé à sa puberté, la femme de Potiphar, Zulayka, le tenta de ses charmes. Elle ferme la porte de la chambre et lui fit des avances. Yusuf refusa, par loyauté à son maître. Il courut vers la porte et la femme déchira la tunique de Yusuf par derrière en voulant le rattraper. En ouvrant la porte, Potiphar se trouvait devant la porte, Zulaikha s’écria et dénonça Yusuf en prétendant qu’il lui aurait fait des avances. Elle demande à son mari de le punir soit par la prison soit par la mort. Yusuf se défend en disant que c’est Zulaikha qui l’a tenté. Un témoin le confirma puisque la tunique était déchirée par l’arrière. Le mari demanda à Zulaikha de demander pardon pour son péché de tentatrice. La rumeur se répandit dans la ville, et d’autres femmes défendirent Zulaikha en disant que Yusuf était si beau qu’il était impossible de résister à cette beauté. Zulaikha, pour le prouver, fit préparer des oranges et donna à chacune d’elles un couteau. Puis elle demanda à Yusuf d’entrer dans la pièce où elles se trouvaient. Les femmes présentes le trouvèrent si beau qu’elles se tailladèrent les mains en s’exclamant : « Ce n’est pas un mortel. C’est un noble archange !”. Alors Zulaikha demanda à son mari : elle avoue l’avoir tenté de ses charmes mais il est resté impeccable et sans faille. Elle lui propose alors soit de succomber à ses charmes soit d’être emprisonné.

Des versets 33 à 42, Yusuf se démarque une nouvelle fois en préférant être jeté en prison plutôt que de commettre un péché. Il est donc jeté en prison. Deux adolescents furent ses codétenus. L’un d’eux lui dit qu’il s’était vu en songe en train de broyer du raisin ; l’autre lui dit qu’il s’était vu portant sur sa tête des pains et des oiseaux picorant ce pain. Ils demandent à Yusuf d’interpréter leur rêve. Le premier sera l’échanson de son maître, le second sera crucifié et les oiseaux lui picoreront la tête.

Des versets 43 à 54, Yusuf interprète le rêve du roi égyptien. Il voit en rêve sept vaches grasse que mangent sept vaches maigres et sept épis verts et sept épis desséchés. L’un des codétenus proposa au roi de consulter Yusuf : « Vous sèmerez durant sept années selon la coutume, et ce que vous moissonnerez, laissez-le en épis, sauf une petite part que vous mangerez. Ensuite viendront sept années de disette qui dévoreront ce que vous aurez amassé, en prévision d’elles, sauf une petite part que vous vous réserverez. Puis, après cela, viendra une année où les gens seront secourus et iront au pressoir ». Alors le roi décida de convoquer à nouveau les femmes qui étaient à l’initiative de sa peine de prison. Zulaikha avoua qu’elle l’avait tenté et qu’il était parmi les véridiques.

Des versets 54 à 56, le roi demanda qu’on lui amène Yusuf et le libéra de prison. Yusuf lui demanda d’être placé à la tête des magasins du pays.

Des versets 58 à 92, les frères de Yusuf arrivent en Égypte pour recevoir leur part de blé et découvrent ce qui est arrivé à leur frère. Yusuf refusa de leur donner leur part sauf s’ils retournent au pays et ramène leur frère Benjamin. Jacob n’accepta que si les frères s’engagent à le ramener en vie. Ils découvrent ce qui est arrivé de bon à Yusuf et finissent par avouer leur tort.

Enfin, des versets 93 à 100, Yusuf demanda à ses frères de ramener à leur père sa tunique pour l’appliquer sur sa face et recouvrer la vue. Il demanda qu’on lui ramène toute sa famille. Le rêve initial de Yusuf se réalise, puisqu’il règne désormais sur ses frères.

La diffusion de préjugés misogynes

Trois genres littéraires ont littéralement avili la figure de Zulaikha (tafsir, qisas al-anbiya et qayd al-nisa).

Vivant sous le même toit que l’homme le plus beau du monde, le désir pour Yusuf de la femme d’Al Aziz ne cesse de croître pour devenir indomptable, à tel point qu’elle prend la décision de commettre l’acte grave de l’adultère. Découvrant la ruse de son épouse, al Aziz affirment en visant les femmes en général dans le v28 : « C’est bien votre ruse de femmes ! Vos ruses sont vraiment énormes ! ». Cette parole, bien qu’attribuée par le Coran à un homme ordinaire, a été le fondement coranique pour l’essor du genre littéraire des « ruses des femmes » (qayd an-nisa) dont le contenu misogyne n’a fait que renforcer plus encore le patriarcat.

Cette représentation de la femme comme source funeste de tentation et d’infortune pour l’humanité est en réalité irriguée par des siècles d’exégèse. Dans la tradition biblique déjà, la faute est imputée à Ève qui supporte le poids du péché originel en ayant tenté Adam. Déjà dans les religions polythéistes ces préjugés existaient : désobéissant à Zeus, Pandore ouvre une jarre d’où s’échappent tous les maux de la terre : la vieillesse, la mort et la souffrance.

Dépeinte comme une créature faible et inapte à dominer ses passions, l’image de la femme dans ces traditions est essentiellement péjorative.

À partir de Zulaikha, le motif de la ruse des femmes s’est profusément développé dans la littérature islamique, il en est même le fil conducteur de l’œuvre la plus importante de l’Orient, à savoir Les Mille et Une Nuits. Trompé par son épouse, le roi Shahriar en veut à tout le genre féminin. Après avoir ordonné la mort de sa femme, il épouse chaque jour une vierge destinée à mourir une fois la nuit de noces passée. Subissant le même sort que son frère Shahriar, le roi Shahzaman met en place la même stratégie de vengeance. Faisant écho à la parole d’Al Aziz, Shahriar dit alors à son frère : « Ne convenez-vous pas que rien n’est égal à la malice des femmes ? » Victime une fois de la ruse de sa première épouse, Shahriar tombera à nouveau sous la ruse d’une autre femme, Shéhérazade. D’une ruse, cette fois, qui enchantera ses nuits, l’attendrira et lui redonnera espoir en la femme, si bien qu’il décidera d’épouser Shéhérazade. Par ses récits et son agissement, Shéhérazade démontre que la ruse est une arme formidable au service des faibles. Dans Les Mille et Une Nuits, hommes comme femmes l’utilisent à l’envie pour arriver à leurs fins, en détrônant avec délicatesse les puissants de ce monde.

Yusuf dans la poésie soufie

Au contraire, la littérature soufie et mystique est allée bien au-delà du sens littéral de cette anecdote. Non plus considérée comme une tentatrice diabolique de Yusuf, Zulaikha est présentée comme celle qui progressivement réussit à se débarrasser de l’idolâtrie amoureuse pour en faire un amour pur et divin. Il est intéressant de voir comment d’une tentation charnelle condamnable, la mystique a fait du lien entre Zulaikha et Yusuf une histoire d’amour exemplaire.

Dans le Coran, Zulaikha avoue sa culpabilité deux fois, et Yusuf, quant à lui, ne s’innocente pas non plus. Par une parole pleine de sagesse, Yusuf rappelle que l’âme est très incitatrice au mal et, s’il n’a pas succombé au charme de Zulaikha, ce n’est que grâce à la Miséricorde de Dieu. Quant à Zulaikha, les femmes de la ville affirment que Yusuf a rempli son cœur d’amour.

De même, dans son commentaire, le célèbre exégète Tabari utilise le mot « amour » pour caractériser le sentiment de Zulaikha à l’égard de Yusuf.

Ainsi, peintures, chants, contes et poèmes récupérant ce thème ont inondé l’imaginaire artistique de l’Orient musulman. De nombreux poètes ont été inspirés par Yusuf et Zulaikha, en particulier la version du célèbre poète persan Nur ad-Dīn Abd ar-Rahmān Jami « Yusuf et Zulaikha », chef d’œuvre de la poésie mystique soufi, écrit au XIXe siècle, qui inspira même le poète allemand Goethe.

Le poème de Jami est centré sur les thèmes de l’amour (ishq) et de la beauté (jamal). Dans la symbolique soufie, Yusuf par le concept de « Jamal » (beauté) symbolise le Divin tandis que Zulaikha est le symbole de l’amour, de l’amant brûlant du désir de l’union divine. Parmi tous les êtres aimés, jamais personne n’a égalé Yusuf, sa beauté dépassant tout ; et parmi les amants, Zulaikha est sans pareil, sa passion excédant tout. En renonçant à la figure ambivalente de Zulaikha, et en transformant l’amour terrestre de Zulaikha en un amour transcendantal, manifestation de l’amour pour Dieu, Jami va offrir une image renouvelée de Zulaikha. Il va l’humaniser, justifier ses ruses, la purifier et la récompenser par le mariage avec Yusuf. En effet, la passion de Zulaikha occupe l’intrigue du début à la fin. Il est intéressant de voir que c’est la femme qui devient dans cette reprise du texte coranique le personnage principal de l’intrigue.

Si une partie de l’histoire de Jami est similaire à celle du Coran, sa fin en diffère à plusieurs égards. L’emprisonnement de Yusuf cause un chagrin terrible à Zulaikha qui en perd sa beauté, donne en aumône sa richesse et se convertit à l’islam. Bien des années plus tard, Yusuf la revoit. Très étonné de sa conversion et ému par la constance de son Amour, Yusuf entreprend de l’épouser. C’est alors qu’elle recouvre jeunesse et beauté.

Dans sa composition littéraire, Jami se permet de grandes libertés afin de pénétrer l’âme de son lecteur. En effet, s’éloignant du texte coranique, Jami l’étoffe, le romance et n’hésite pas à convoquer sa propre imagination. Si Jami se permet cette liberté d’imagination et d’invention, c’est qu’il n’est pas tenu par les règles d’authenticité de la discipline du tafsir. Son but est tout autre : en proposant une vision renouvelée de l’histoire telle qu’elle a été comprise et interprétée par bon nombre de commentateurs orthodoxes, Jami choisit de célébrer la beauté et l’amour à travers la manifestation d’un amour absolu pour Dieu.

En effet, la littérature et la poésie, contrairement à la discipline du tafsir, n’obéissent pas à des règles strictes en matière d’authenticité. L’objectif d’élévation morale pourrait ainsi justifier cette prise de liberté. Car la littérature sans altérer fondamentalement les enseignements moraux du Texte peut proposer de nouvelles grilles d’interprétation permettant d’en dégager l’Esprit.

La Beauté de Yusuf et l’Amour de Zulaikha

L’histoire de Yusuf et de Zulaikha est l’incarnation, sur le plan humain, de la Beauté et de l’Amour. La manifestation de la Lumière divine qui sort du voile se trouve imagée dans l’apparition de Yusuf en ce monde, laquelle éveille un amour éblouissant. L’apparition de Yusuf évoque le dévoilement de l’être aimé, Dieu. Dans l’ouvrage de Jami, l’auteur offre plusieurs détails très évocateurs ; Yusuf est une pure lumière, « libre du pourquoi et du comment, qui se tient hors de la tunique du comment ; quand l’Être sans comment, voulut apparaître dans le comment, Il couvrit sa face sous les apparences de Yusuf. »

Yusuf est le voile de la lumière divine qui revêt la forme de Yusuf pour se manifester le plus purement possible. C’est pourquoi tout œil qui voit Yusuf voit « une beauté inconcevable, pure, comme l’âme, de la souillure de l’eau et du limon, telle qu’aucun œil n’en a jamais vu, aucune oreille n’en a entendu décrire ». C’est pourquoi tous l’aiment, à commence par son père, Jacob, ce qui provoquera la jalousie de ses frères.

Les frères de Yusuf décident d’éliminer leur rival incomparable. Ils l’emmènent dans le désert et l’abandonnent au fond d’un puits. C’est d’ailleurs la première scène où, dans l’œuvre de Jami, est évoquée la nudité : l’enfant est ligoté par les poignets, puis dépouillé par ses frères de sa chemise, puis plongé dans un puits. Par chance, une pierre saillante permet à l’enfant de s’asseoir : dans l’obscurité du puits, ce « soleil du monde » éclipse tous les maléfices de l’eau putrice, les bêtes malfaisantes sont dispersées par le « rayonnement de son visage ». Quatre jours durant, l’enfant demeure dans ce puits. Enfin passent des caravaniers.

Dans Jami, l’archange Gabriel apparaît : “Allons, va-t-en verser sur les assoiffés l’onde pure de la miséricorde. Prends place dans le seau et, pareil au soleil rayonnement, hâte-toi de l’Occident vers l’Orient. Fais du bord du puits le cercle flamboyant de l’horizon et rends, par la splendeur de ton visage, la lumière au monde”.

Cette scène de Yusuf sortant du puits, durant tout le Moyen Âge occidental, fut le symbole de la résurrection du Christ : Jâmi lui donne ici un sens très proche.

Les deux moments où Yusuf se trouve nu, dans le roman de Jâmi, sont en rapport avec l’eau et l’obscurité, ce qui amène des images de soleil levant jaillissant de l’ombre et de la mort. Le premier se déroule dans l’obscurité du puits. Le deuxième est lorsque Yusuf se baigne dans les eaux du Nil. Le caravanier qui a trouvé Yusuf l’amène à la cour du roi d’Égypte qui, alerté par la réputation de beauté du jeune homme, veut absolument le voir. Le caravanier, avant d’arrivée, propose à Yusuf de se baigner dans le Nil pour se laver de la poussière du voyage. D’abord il sort sa main de dessous sa chemise et cache les reins dans un pagne bleu. Puis il ôte de sa tête sa calotte dorée, ce qui fait apparaître “le corbeau noir de sa chevelure”. Il commence à enlever sa chemise en la passant par-dessus sa tête : dans ce geste, il cache sa tête qui est alors comme la lune à son couchant ; son épaule et sa poitrine apparaissent comme la clarté de l’aurore au matin. Lorsque Yusuf entre dans le fleuve, un cri s’élève de la voûte céleste pour célébrer la chance qu’a le Nil de recevoir Yusuf et le soleil se couche dans le Nil : “Quand son corps nu dans l’eau s’immergea, par ce corps, la vie pénétra dans l’eau courante”. L’eau courant est symbole de la vie. Ce que Jâmi veut suggérer par ce récit : c’est ce frisson qui parcourt tout l’univers, à partir du corps nu de Yusuf, depuis les profondeurs de l’eau jusqu’au ciel et aux astres.

Sorti de l’eau, Yusuf revêt une parure dorée et remonte dans le palanquin de la caravane jusqu’aux abords du palais. Là, le roi et ses esclaves attendent l’apparition de Yusuf.

Quand Yusuf descendit du palanquin, l’on pensa que l’éclat venait du soleil encore caché par un nuage, mais l’éclat venait du visage de Yusuf. Tous s’écrièrent : “O Dieu ! Quel est donc cet astre fortuné dont la splendeur fait honte à la lune et au soleil ?” C’est donc à nouveau une apparition qui ouvre le voile de la nuée et dissipe l’obscurité. Du visage de Yusuf émane une lumière divine, rayonne la divine Beauté.

Zulaikha le voit à cette occasion. Elle ne le connaît qu’en rêve et en vision et tombe éperdument amoureuse de lui. Elle soulève le rideau du palanquin et le reconnut dès qu’elle le vit et s’évanouit. Sous le choc de ce dévoilement, elle tombe sans connaissance. De retour chez elle elle s’exclama : “Il est la qibla de mon âme, je lui ai fait sacrifice de ma vie, il est mon bien-aimé. C’est son visage charmant que j’ai vu en songe, c’est lui qui a ravi la quiétude à mon âme éperdue. C’est par lui que mon corps est en proie à la fièvre, que mon cœur est embrasé.”

Un voile vient de se lever pour elle. Le dévoilement de l’être aimé apporte l’espoir. Ce n’est qu’une première étape. Zulaikha fait tout un cheminement pour comprendre qu’il faut lever les voiles de l’illusion qui consiste à se consumer d’amour et de désir pour une beauté plus qu’humaine et prendre conscience que cette radieuse image vient du monde de la lumière. C’est une invitation à outrepasser les apparences, à déchirer le voile. Le message passé derrière toute cette histoire est toujours de montrer que l’objet de tout amour dévotionnel est, en réalité, la source d’où émane toute beauté et tout amour, un Dieu qui n’est pas une idole.

La chemise de Yusuf, qu’elle déchirera dans la scène fameuse où il échappe à son étreinte, est un symbole sans cesse repris par Jâmi sous diverses métaphores. Cette insistance sur la déchirure de ce vêtement si près du corps montre à quel point le corps intervient dans la déchirure de l’âme, dans la déchirure qui s’interpose entre l’humain et le divin. Elle montre aussi que l’aspiration la plus profonde de l’être humain est de déchirer le voile qui le sépare de l’Aimé, et que l’union ardemment désirée est une hiérogamie.

Après être tombée dans la détresse, pauvre, décrépie, aveugle, consumée, Zulaikha prendra soudain conscience que son amour était de l’idolâtrie, elle brisera son idole.

Pour la remercier, Yusuf, ému par la profondeur et la sincérité de sa dévotion envers la divine source de la beauté et de l’amour, lui fait construire un pavillon doré où elle peut aller prier. C’est un second parallèle que fait Jâmi pour établir l’équilibre entre Yusuf et Zulaikha, qui sont désormais sur un pied d’égalité : le pavillon qu’autrefois Zulaikha fit construire pour y entraîner Yusuf et le faire céder par des images séductrices peintes sur toutes les parois, trouve son pendant, mais métamorphosé, dans ce palais de prière.

Yusuf prend tendrement Zulaikha par la main, s’assoit à côté d’elle dans ce temple, offre sa reconnaissance à Zulaikha puis à Dieu car Il a accompli en elle son œuvre de résurrection et d’union.

Liens bibliographiques :

https://books.openedition.org/pup/2538?lang=fr
https://www.saphirnews.com/La-figure-de-Zulaikha-de-l-anti-heroine-au-symbole-de-l-Amour-divin_a24355.html