Khutba #29 « Ecologie et solidarité dans le Coran » (10 décembre 2021, Fouzia Oukazi)

Le sujet de l’écologie est sur le devant de la scène médiatique depuis plusieurs décennies et, depuis la publication de l’encyclique du Pape François, Laudato Si, on s’interrogeait au GAIC (groupe d’amitié islamo-chrétienne) pour aborder ce sujet, d’autant que les Etats du monde se sont récemment réunis pour la COP26 sans aucunement faire référence à cette encyclique, alors que le Pape parle au nom de plus d’un milliard de Catholiques de par le monde.

Tout naturellement, du côté musulman, on s’est interrogé sur ce que pourrait bien révéler le Coran à ce sujet ; non pas que l’on puisse comparer Pape et Coran, mais l’Islam n’ayant pas de hiérarchie, il s’agissait d’aller explorer le livre saint de l’Islam.

Bien évidemment,  le terme « écologie » est trop récent pour se retrouver dans le texte coranique. Le mot « environnement » – bī’a – n’existe pas non plus  dans le Coran.

Il n’est pas question ici d’évoquer ce que sont les conséquences des activités humaines sur la nature, ni d’évoquer les répercussions redoutables et destructrices des activités industrielles et militaires sur l’environnement et les écosystèmes. Il s’agit seulement de lire le Coran sur le thème spécifique de ce que pourrait être la question écologique, telle qu’on la comprend de nos jours.

Définition de la nature

Par nature, on comprend, dans le Coran, ce qui est vivant : humains, terre, plantes, eau, animaux, mais également les étoiles, la lune, les astres considérés comme des serviteurs de Dieu et des êtres de conscience. Et comme tout ce qui est vivant, la nature se renouvelle continuellement et pour ainsi dire quotidiennement (55 : 29) par la grâce de Dieu (27 : 64 et 38 : 81) et parce que ce renouvellement est inhérent à l’essence divine.

En 29 : 19, Dieu dit qu’il « renouvelle » cette création ; la création est donc renouvelée, recréée à chaque instant, parce qu’elle est vivante : d’ailleurs, en 99 : 4, azilzal, « la secousse, l’ébranlement » (Gloton), « le tremblement de terre », « la terre sortira ses charges » (Hamidullah, Gloton), le mot en arabe contenant une notion de lourdeurs et en 4, « elle contera ses récits », « elle relatera ses expériences » dit Gloton : versets étonnants sur la personnification, l’humanisation, et la nature quasi-ontologique de la terre.

En 29 : 20 du Coran, il est dit « voyagez sur terre » et « voyez comment Dieu a  commencé la création, puis Dieu crée la création dernière ». Certains islamologues ont posé la question : est-ce que Dieu ne veut pas nous faire comprendre la création de la terre sur le temps long et l’on pense au big-bang…

Dans le Coran,  Dieu s’adresse à la création, comme en 34 : 10 lorsqu’il demande aux montagnes et aux oiseaux de retentir avec David, car la création et la nature sont doués de conscience, tout comme les humains. Le Coran évoque des dialogues entre Dieu et les éléments, notamment en 33 : 72 où Dieu propose le dépôt de la amana, en s’adressant d’abord aux montagnes, à la terre et au ciel.

Qu’est-ce que la amana ? On sait que l’humain a pris en charge cette amana, alors que la montagne et les cieux avaient refusé. Ce qui signifie qu’il existe un parallèle entre l’humain, les montagnes, la terre ou le ciel.

Dans cette affaire de nature qui possède une conscience, l’Islam rejoint les philosophes grecs (Platon, Anaxagore, Empédocle…) qui enseignent que le monde a une âme. Les philosophes musulmans la nomment « l’Âme totale » ou « l’Âme universelle ».

Par ailleurs, le Coran nous incite à considérer la nature comme un extérieur/miroir de notre intérieur. Ainsi, en 41 : 53, « Nous leur ferons percevoir nos signes dans les horizons et en eux-mêmes ». Donc, ce qui se passe à l’extérieur répond à ce qui se passe à l’intérieur de nous-mêmes. On peut aussi établir un parallèle avec les noms divins dhaher/batin : visible/caché.

Ainsi, au même titre que le Coran, Dieu fait de la nature « un livre révélé » qu’il faut « lire ». D’ailleurs, la première sourate de la révélation, classée en 96, dis dans son premier verset : « lis au nom de ton seigneur qui a tout créé », car la création est faite de « signes/versets (ayates) » tout comme le Livre sacré. La nature constitue ici une dimension horizontale et la « lecture » de ces signes constitue la dimension verticale, qui permet à l’humain de s’élever. Les deux dimensions sont intrinsèquement liées, comme s’il y avait une interaction entre elles. Et en 2 : 115 c’est clair : « où que vous vous tournez, là se trouve la face de votre seigneur ». En tous ces versets, on comprend la nature, le vivant et l’humain forment un tout, une unité. En un sens, le salut de l’humain dépend de sa manière de comprendre cette unité, de traiter la nature et de comprendre son enseignement.

La nature appartient à Dieu

L’idée principale dans le Coran est que Dieu est possesseur (malik) des univers, c’est Dieu qui met à la disposition de l’humain, mais aussi des animaux, leur nourriture (2 : 172). L’humain est donc là pour louer son seigneur et se conformer à l’harmonie créée par Dieu et ce, afin de garantir l’équilibre de la création, l’Islam se voulant religion de l’équilibre en tout domaine. Rien n’échappe à la volonté divine « même pas le poids d’un atome ou plus infime » (10 : 61).

Dieu est maître des univers et lui seul connaît « ce qui est dans la terre et dans la mer », nous dit le Coran. « Aucune feuille ne tombe sans qu’il le sache, ni aucune semence dans les ténèbres de la terre, ni d’humide, ni de sec sans que cela soit une Ecriture explicite » (6 : 59). Dieu a « déployé » la terre dont il a fait sortir des fruits comme provision pour l’être humain (2 : 22 et 2 : 267). L’être humain n’est là que pour glorifier Dieu et rendre grâce. S’éloigner des prescriptions divines, c’est se détourner de l’ordre et de l’harmonie divine créés par Dieu pour la vie.

Malgré la désobéissance d’Adam et sa chute, Dieu réhabilite constamment l’être humain par sa guidance, qui permet à l’humain de revenir vers le divin et vers l’Unité. La création du vivant est donc régie par Dieu dans le but de guider l’être humain vers son créateur, dans le chemin qui l’élève. D’où bien évidemment l’immense miséricorde de Dieu.

Selon la tradition, Dieu était « un trésor caché », il a voulu « être connu », il a « créé le monde ». La nature et la terre sont donc des épiphanies multiples et constituent un dévoilement continu et constant de la réalité et de la puissance divine. Il faut que l’humain en prenne conscience, répète le Coran.

Ainsi, c’est cette amana qui doit réguler les rapports de l’humain avec lui-même, avec les autres humains, mais aussi entre les humains et la nature. Si cette amana n’est pas utilisée à bon escient, les humains « trahiraient les dépôts qui (leur) ont été confiés » (8 : 27).

Pourtant, Dieu a « asservi » la terre (terme que l’on retrouve en Genèse 1). Le terme « asservir » ou « assujettir » (racine sa-kha-ra en arabe) est utilisée dans quelques versets : 16 : 14  « assujettir la mer » et en 2 : 164, « les nuages assujettis ». Mais cet « assujettissement » relève de l’ordre de Dieu qui seul en le pouvoir et il le fait pour le bien du vivant.

En 7 : 85, le Coran est explicite : « Ne semez pas le désordre sur la Terre après que l’ordre y a été établi ! Cela vous sera profitable, si vous avez la foi », « Car Dieu n’aime pas ceux qui sèment le désordre » (28 : 77) et l’humain ne doit pas « semer la corruption/désordre sur terre » (2 : 11, 2 : 60 et 7 : 56). Et le Coran met en garde : 

Et au moment où la terre revêt ainsi sa plus belle parure et s’embellit, les hommes s’imaginent qu’ils en sont les maîtres incontestés (Coran 10 : 24)

On peut également dire que lorsque Dieu s’adresse au prophète ou aux gens en employant le pluriel de majesté, c’est probablement pour signifier que Dieu reste solidaire de l’ensemble de la création, qu’il en fait partie et que la sauvegarde de cette création et de cette vie, est dans l’intérêt de tout le monde, Dieu y compris, que le fait de prier Dieu ne peut s’accomplir sans le respect dû au reste de la création. Ainsi, le respect de la nature fait partie intégrante de la foi.

Cette idée d’un tout harmonieux et interdépendant a été évoquée par un maître soufi qui a rappelé la force du lien qui unit tout le vivant, en plus de l’air que tout le vivant respire. Ce sont les lettres de l’alphabet qui contiennent l’univers tout entier : ainsi si une lettre existe dans notre nom, elle existe aussi pour les éléments de la création, l’alphabet contient donc l’univers tout entier. Et ce lien unit également les opposés d’une certaine manière.

Sur cette terre créée par Dieu pour ses vicaires khalife, l’eau est une création sacrée par excellence, puisque le « trône » de Dieu est sur l’eau (11 : 7) et qu’il « a créé à partir de l’eau toute chose vivante » (21 : 30). Etant donné que l’un des noms de Dieu est « le vivant », l’eau participe entièrement à la vie divine en permettant le cycle de la vie, mais peut également devenir l’objet d’une sanction divine, comme dans l’histoire de Noé et du déluge. Il faut noter que l’arche de Noé ne sauvait pas uniquement des humains.

Grâce à cette eau, si rare en milieu désertique, la végétation pousse : palmiers, jardins, vignes, oliviers, grenadiers, dont les fruits, arrivés à maturité, sont aussi des signes divins (6 : 99). Cette eau est apportée par Dieu pour en abreuver les humains, mais ils n’en sont pas « les  thésauriseurs/dépositaires » (15 : 22).

Autres signes vivants, les animaux sont des bienfaits de Dieu pour les êtres humains : ils leur servent d’aliments, de vêtements, de transports…, mais ils sont considérés comme des humains puisqu’ils constituent, tout comme les humains, des communautés (oumma) semblables à celle des humains (6 : 38) et que la subsistance des bêtes, tout comme celle des humains,  incombe à Dieu (11 : 6). Tout comme l’eau, ils peuvent être utilisés par Dieu pour une sanction, comme les sauterelles ou les grenouilles qui s’abattent sur l’Egypte.

Il faut noter que le sacrifice d’un animal est soumis à des conditions (le fameux hallal). Il s’agit d’invoquer le nom de dieu sur la vie de l’animal, comme pour demander la permission de sacrifier ce que Dieu a créé. A ce propos, hay, le vivant, est un des noms de dieu et a la même racine que le mot hayawan qui signifie « animaux ».

Peut-on avoir une lecture symbolique/spirituelle du verset 16 : 66 :

Nous vous faisons boire un lait pur de ce qui est dans leur ventre entre les excréments et le sang » (16 : 66)

Doit-on considérer les animaux comme une pépite d’or que l’on trouve dans la boue ?

En 16 : 68-69, Dieu parle aux abeilles et leur demande d’habiter les montagnes, les arbres, les ruches. Au verset suivant, il demande à l’humain de consommer ensuite de tous produits, puis de cheminer sur les chemins de (ton) seigneur.

De leur ventre, poursuit le verset, sort une liqueur où il y a la guérison pour les gens. C’est un signe pour ceux qui réfléchissent. (16 : 69)

Doit-on se comparer aux abeilles qui font du miel alors que les paroles humaines peuvent parfois blesser ?

Le Coran évoque dans ses versets des noms d’animaux, du plus petit, le moustique, au plus gros, comme l’éléphant, et comme la fourmi qui parle (seul le Prophète Salomon la comprend) ou le chameau qui a le droit de boire au même titre que les humains. Six chapitres sur un total de 114 sourates, portent un nom d’animal. Le chapitre 6 du Coran porte le nom « les bestiaux », al an’am, dans une globalité spécifique.

Quant est-il de l’interdiction du porc dont parle le Coran ? Peut-on faire un parallèle avec les « perles aux pourceaux » ?

En 29 : 60, il semble que les animaux fassent plus confiance à Dieu que les humains et le texte explique que les animaux et les plantes ont été créés (31 : 10) avant les humains, ce qui devrait inciter au respect, comme pour un droit d’aînesse, de la part des humains. Car c’est un animal, qui n’est pas décrit, mais qui vient « de la terre », qui avertit de notre mort, comme il est écrit en 34 : 14. Dans l’esprit soufi, les animaux peuvent devenir des saints, au même titre que les humains.

Le rôle de l’humain

Tout comme la nature et ce qui la compose, on comprendre que l’être humain est « recréé » également à chaque instant. Comment comprendre cela sans penser à l’évolution de notre cheminement personnel, à notre simple voyage dans l’âge, à notre changement d’opinion ou de pensée envers les autres, envers nous-mêmes, envers notre famille…L’humain est donc dans l’unité du vivant.

La sourate la plus emblématique de ce rapport entre l’humain et la nature en tant que création englobante est la sourate 55 al rahmane, qu’on traduit par le bienfaiteur dans ce cas, mais on sait que rahmane est plus souvent traduit par miséricordieux, une sourate très rythmée, avec un verset qui revient régulièrement comme un refrain à 31 reprises, basé sur une dualité (« vous deux », « deux orients/deux occidents »…).

Dans cette sourate qui décrit les bienfaits de Dieu et comme par ailleurs dans le Coran, Il s’agit d’établir un équilibre entre l’humain et la nature et en définitive, selon l’orientation divine, que l’humain puisse vivre en harmonie avec la nature.

Dans la tradition musulmane, l’harmonie entre l’humain à qui a été confié « al amana » et la nature fait partie du plan divin, avec une fin et un but précis de ramener l’humain à Dieu. Ainsi, la création divine est-elle l’objet fondamental de l’enseignement coranique qui tourne autour de l’unicité divine et de la puissance créatrice de Dieu. Qu’est cette amana ? Est-ce la conscience, Gloton traduit « le dépôt confié », est-ce le pacte primordial entre Dieu et l’humain lorsque Dieu demande aux humains « ne suis-je pas votre seigneur », est-ce la création qui aurait été confiée à l’humain pour qu’il en prenne soin ? Dans tous les cas, le terme comporte les notions de « sûreté » et de « confiance », mais aussi de « vertu ».

En 2 : 30, le Coran a, à sa manière, évoqué le désordre dont est responsable l’humain, lorsque les anges dirent à Dieu : « Vas-tu désigner celui qui sèmera le désordre et répandra le sang ? ». Mais Dieu savait, dit le Coran, ce que les anges ne savaient pas. Dieu « a donné pour éprouver les humains » (6 : 116 et 18 : 7) et il sait que « la corruption apparut sur la terre ferme et sur la mer » (30 : 41).

En tant que représentant ou vicaire de Dieu sur terre (khalife), l’être humain est responsable mandataire, gestionnaire… de cette harmonie créée sur terre par Dieu (18 : 7, 37 : 6, 50 : 6) et doit se comporter selon un bel-agir (ihsane) : l’humain doit exceller avec les autres comme Dieu a excellé avec (lui) 28 : 77. Exceller sans oublier notre part de bonheur, précise le Coran.

Même en religion, il ne faut pas que l’humain soit dans l’excès.

« Qui vous procure du ciel et de la terre votre nourriture ? Qui est le Maître de l’ouïe et de la vue ? Qui fait sortir le vivant du mort et le mort du vivant ? Qui règle la marche de l’Univers ?» Ils répondront : «C’est Dieu ! » Dis-leur alors : « Qu’attendez-vous donc pour Le craindre ? » (10 : 31)

Il y a donc dans le Coran une relation étroite entre les animaux, les végétaux et l’être humain. Ceci dit, toute la lecture du Coran nous persuade que si l’humain a décidé de prendre al amana, c’est parce que Dieu l’a bien voulu et si Dieu a voulu confier cette amana à l’humain c’est que l’humain tient une place et un rôle spécial dans la création. A l’inverse des animaux ou des végétaux ou même des anges, l’humain qui est un microcosme, continuellement perfectible. Il peut aller vers le mieux et ça Dieu le sait (c’est peut-être le pari de Dieu), mais il peut également aller vers le pire.

Le Coran fait toujours appel à « ceux qui ont la foi et font le bien », ce qui signifie que la foi et le bien sont intrinsèquement liés à l’équilibre de la création. Cependant, si les humains ne sont pas responsables de leurs faits et gestes, s’ils pratiquent la corruption sur terre, s’ils s’échinent à la « transpercer et à vouloir atteindre les montagnes » (17 : 37), Dieu décidera de remplacer cette terre par « une terre différente et de même les cieux » (14 : 48).  Si les humains estiment qu’ils ont pouvoir sur la terre, Dieu pourrait décider de la « raser, comme si la veille, elle n’avait jamais été florissante » (10 : 24). Un verset confirme cette donnée : « toute chose périt, sauf sa face » (28 : 88).

Et un hadith proclame : « à la veille du jugement dernier, plante un arbre ».