Khutba #28 « Blasphème et liberté de conscience selon le Coran » (19 novembre 2021, Eva Janadin)

Chères sœurs, chers frères en humanité,

Le blasphème désigne toute parole ou autre qui outrage la divinité, la religion ou par extension une personne ou une chose considérée comme sacrée. Dans de nombreux États, critiquer la religion, le Prophète ou le Coran est encore puni de la peine de mort.

On peut déjà se demander si le blasphème a du sens en islam. Comment peut-on envisager qu’une divinité puisse se sentir outragée ? N’est-ce pas de l’anthropomorphisme ?

Considérer qu’outrager le Prophète, le Coran ou la religion, c’est sous-entendre que ces entités sont sacrées. Pourtant, le Prophète était avant tout un être humain, un homme que nous ne devrions pas sacraliser, auquel cas nous tomberions dans l’idolâtrie.

L’idolâtrie, c’est un culte rendu à l’image d’un dieu comme si elle était ce dieu en personne. Idolâtrer quelqu’un ou quelque chose, c’est également vouer un amour passionné, une admiration excessive.

Le blasphème n’existe que parce qu’un ensemble de personnes se sentent insultées, dans leurs croyances, dans leur identité. Il faut humaniser le blasphème pour mieux le comprendre et ne pas le confondre avec l’insulte envers des personnes, ce qui est condamné par la loi.

Et c’est justement dans ce cadre humain que le Coran aborde la question du blasphème que l’on remplacera ici par les termes de moquerie ou d’insultes pour montrer que si l’on ne se sent pas insultés et si l’on ne réagit pas à la violence par la violence, le délit de blasphème n’existe plus.

Qui plus est, le blasphème n’existe pas dans le Coran : nous verrons que ce qui est reproché par Dieu à ceux qui se moquaient des versets coraniques et du Prophète n’était pas tant de L’outrager mais de refuser qu’il existe d’autres croyances, celles des nouveaux musulmans. Autrement dit, blasphémer dans le Coran ne signifie pas « se moquer du Prophète ou des versets du Coran » mais signifie plutôt « refuser la liberté de conscience ».

Quels versets parlent du blasphème ?

Il existe une figure historique récurrente dans le Coran fréquemment associée à des comportements moqueurs et insultants envers les premiers musulmans.

Il s’agissait d’un homme qui s’appelait Nadr ibn al-Hârith. Il avait l’habitude de faire du commerce entre l’Iran et La Mecque. C’était un homme riche, puissant, issu de la tribu des Qurayshites de La Mecque et un grand opposant au Prophète.

Lorsqu’il voyagea en Iran, il ramena un instrument à corde, le luth, ainsi que des chanteuses et des livres religieux zoroastriens. Un jour, alors qu’il revenait de voyage, il entendit les premiers versets du Coran. Ne supportant pas qu’une autre religion s’impose à La Mecque, il acheta les services d’une chanteuse pour réciter des histoires zoroastriennes ; le but était de glorifier les héros du zoroastrisme et de dissuader les personnes qui l’écoutaient de se convertir à l’islam.

C’est précisément de cette anecdote dont parle le verset suivant :

Et, parmi les hommes, il existe quelqu’un qui, dénué de science, achète des histoires divertissantes pour égarer hors du chemin de Dieu et s’en moquer. Ceux-là subiront un châtiment avilissant.

Coran 31 : 6

Pourtant, la tradition a donné un sens très étriqué à ce verset : les exégètes en ont conclu que Dieu interdisait la musique puisque que c’est Nadr ibn al-Hârith, un amateur de musique, qui est ici désigné par l’expression « quelqu’un dénué de science ». Or le terme musique n’est pas employé ici mais « histoires divertissantes » (lahwa al-hadîth).

Pour comprendre la logique coranique, il faut rassembler les versets qui parlent de la même thématique et comprendre l’implicite. Tous les versets qui évoquent Nadr ibn al-Hârith sont associés au fait qu’il estimait que le Coran ne faisait que recopier des « contes d’anciens » (c’est-à-dire les zoroastriens) :

Et lorsque Nos versets leur sont récités, ils disent : « Nous avons écouté, certes ! Si nous voulions, nous dirions pareil à cela, ce ne sont que des légendes d’anciens. »

Coran 8 : 31

Or, ne le dément que tout transgresseur, pécheur : / qui, lorsque Nos versets lui sont récités, dit : « [Ce sont] des contes d’anciens ! »

Coran 83 : 13

L’anecdote sur ces « histoires divertissantes » qui renvoie au fait de conter des « légendes d’Anciens » n’a rien d’anodin. C’est au cours de ces soirées musicales visant à glorifier le zoroastrisme que Nadr ibn al-Hârith faisait preuve de prosélytisme pour éviter les conversions à l’islam.

C’est précisément sur cet événement que le Coran attire notre attention : non pour interdire la musique, mais pour disqualifier une attitude intolérante : celle de refuser l’existence d’autres croyances et l’émergence d’une nouvelle religion.

Que demande Dieu aux musulmans pour réagir face aux railleurs ?

Les premiers musulmans convertis au temps du Prophète subirent à de nombreuses reprises les insultes, les moqueries en raison de leurs croyances. Muhammad lui-même souffrait de ces insultes, le Coran fait maintes fois allusion à la souffrance qu’il endurait.

Qu’est-ce que le Coran lui suggérait de faire ? De patienter, d’endurer et de persévérer dans la délivrance de son message ! Une chose est sûre, aucune réponse humaine violente n’est demandée par Dieu !

Pourtant, les terroristes utilisent le verset suivant pour justifier qu’il serait obligatoire de tuer celui ou celle qui blasphème car Dieu assimile le fait d’insulter le Coran et le Prophète à un acte d’apostasie :

Dis : « Est-ce de Dieu, de Ses versets et de Son messager que vous vous moquiez ? » / Ne vous excusez pas : vous avez bel et bien rejeté la foi après avoir cru. Si Nous pardonnons à une partie des vôtres, Nous en châtierons une autre pour avoir été des criminels.

Coran 9 : 65-66

Ce verset blâme effectivement celles et ceux qui se moquent de Dieu, de Son message et de Ses messagers. Mais il précise que Dieu peut pardonner ces railleurs, sauf s’ils étaient accusés d’un crime, et surtout, ce verset ne donne aucun droit aux être humains de punir eux-mêmes les railleurs.

Cette punition est le monopole exclusif de Dieu dans le Coran qui demande au Prophète lui-même de continuer à transmettre le Coran sans jamais chercher à dominer ceux qui refusent le message :

Eh bien rappelle ! Tu n’es qu’un rappeleur, et tu n’es pas un dominateur sur eux. Celui qui tourne le dos et ne croit pas, alors Dieu le châtiera du plus grand châtiment. Vers Nous est leur retour. Ensuite, c’est à Nous de leur demander des comptes.

Coran 88 : 21-26

Cette recommandation faite au Prophète est d’ailleurs cohérente avec un principe fondamental du Coran : Dieu a donné la liberté de croire et de ne pas croire ; et aucun être humain ne peut contraindre la foi qui doit être sincère et solide. Ce droit est énoncé par plusieurs versets, notamment celui-ci :

Quiconque le veut, qu’il croie, quiconque le veut qu’il mécroie.

Coran 18 : 29

La logique est simple : chacun est responsable sa propre croyance, et non de celle d’autrui :

Dis : « Chercherais-je un autre Seigneur que Dieu, alors qu’Il est le Seigneur de toute chose ? Chacun n’acquiert [le mal] qu’à son détriment : personne ne portera le fardeau d’autrui. Puis vers votre Seigneur sera votre retour et Il vous informera de ce en quoi vous divergez.

Coran 6 : 164

Comment réagir face aux moqueries et aux insultes ?

Les conseils de Dieu pour réagir aux insultes et aux moqueries sont très clairement énoncés : il faut ignorer, se mettre à distance et ne pas prendre part aux polémiques stériles. La raison est simple : plus la réaction sera forte voire violente, plus elle incitera les railleurs à continuer.

Qui plus est, toute réaction de la part des musulmans face aux moqueries ne ferait qu’engendrer encore plus de moqueries : il est ainsi demandé par Dieu de ne pas se moquer des idoles des polythéistes pour éviter que ces derniers ne s’attaquent aux versets du Coran ou au Prophète :

N’injuriez pas ceux qu’ils invoquent, en dehors de Dieu, car par agressivité, ils injurieraient Dieu, dans leur ignorance. De même, Nous avons enjolivé aux yeux de chaque communauté sa propre action. Ensuite, c’est vers leur Seigneur que sera leur retour ; et Il les informera de ce qu’ils œuvraient.

Coran 6 : 108

Aujourd’hui, l’on sait que toute réaction verbale ou violente de la part des musulmans face aux railleries ne fait qu’encourager la production journalistique et artistique caricaturant les religions. L’ignorance est donc sans doute la meilleure des armes !

Mais attention, il ne s’agit pas non plus de nier ou de laisser passer certaines attaques racistes sous prétexte d’une liberté d’expression, qui, elles, sont punies par la loi. Il s’agit d’être solide dans sa foi pour ne pas se sentir blesser par les attaques qui ne concernent que les symboles religieux.

Si l’on entend un discours contraire à sa religion, Dieu nous suggère tout simplement de se détourner en disant :

À nous notre manière d’agir, et à vous la vôtre ! Que la paix soit avec vous !

Coran 28 : 55

Dans le Livre, Il vous a déjà révélé ceci : lorsque vous entendez qu’on renie les versets de Dieu et qu’on s’en raille, ne vous asseyez point avec ceux-là jusqu’à ce qu’ils entreprennent une autre conversation. Sinon, vous serez comme eux. Dieu rassemblera, certes, les hypocrites et les mécréants, tous, dans l’Enfer.

Coran 4 : 140

Lorsque tu vois ceux qui dénigrent Nos versets, évite de te mêler à eux, jusqu’à ce qu’ils changent de sujet.

Coran 6 : 68

Face à la moquerie ou au blasphème, le Coran recommande donc la patience, de ne pas réagir, et de s’en remettre simplement au jugement de Dieu dans la vie future :

Dis-leur : « Libre à vous de vous moquer ! »

Coran 9 : 64

Il ne s’agit donc pas de se laisser faire, de s’humilier, mais de montrer son désaccord en prenant ses distances avec les railleurs, en ne s’abaissant pas à leurs attaques, et en continuant à tracer sa propre route.