Khutba #27 « Le bonheur et le malheur » (15 octobre 2021, Anne-Sophie Monsinay)

L’origine et le sens du malheur et des épreuves

1) L’origine du bonheur et du malheur

Pour la plupart des gens, le bonheur et le malheur dépendent des circonstances de nos vies et des événements que nous traversons. Ainsi, l’annonce d’un événement considéré comme positif sera source de joie, alors qu’un événement jugé comme négatif nous plongera dans une grande tristesse. L’événement en lui-même est neutre. C’est la perception que nous en avons qui nous permettra de le considérer comme positif ou négatif pour nous. Par exemple, une femme désirant un enfant et ayant des difficultés à tomber enceinte sera remplie de joie à l’annonce d’une grossesse. A l’inverse, si cette même femme ne souhaite pas d’enfant, elle sera effondrée de se retrouver enceinte accidentellement.

Dieu indique dans le Coran que le bonheur et le malheur viennent de Lui :

Où que vous vous trouviez, la mort vous atteindra, même si vous étiez dans des tours érigées. Et si un bienfait (hassanat) leur advient, ils disent : « Cela vient de chez Dieu. » Et si un méfait (saiyat) leur advient ils disent : « Cela vient de chez toi. (Muhammad) » Dis : « Tout provient de chez Dieu. » Qu’ont alors ces gens à ne discerner qu’avec peine des événements nouveaux ! (Coran 4 :78)

Dans ce verset, Dieu s’adresse aux croyants qui craignent d’aller combattre par peur de mourir. Il s’agit alors de leur faire comprendre que leur mort est déjà fixée et que l’issue du combat et ses circonstances sont déjà connues de Dieu. Néanmoins, le verset suivant semble contradictoire et énonce :

Le bienfait (hassanat) qui t’atteint provient alors de Dieu et le méfait (saiyat) qui t’atteint provient de toi-même. Et Nous t’avons envoyé aux humains en tant que Messager. Il suffit à Dieu d’être Témoin. (Coran 4 : 79)

Dans ce verset, Dieu indique toujours que le bienfait vient de Lui mais que les méfaits sont les fruits des actions humains, c’est-à-dire du libre arbitre humain et non pas de Dieu. On remarque tout d’abord que le premier verset vise à dédouaner le Prophète Muhammad en cas de défaites lors d’un combat. En effet, si la prescription de combattre vient de Dieu, Muhammad n’en n’est pas responsable. Néanmoins, on ne peut s’arrêter là car le verset 78 indique que tout provient de Dieu, bienfait et méfait, alors que le 79 rend l’être humain responsable de ses malheurs. Quand on trouve des contradictions dans le Coran, on peut généralement les résoudre de deux façons : les contextes de Révélation sont différents et il s’agit de deux prescriptions liées chacune à leur contexte ; il y a un double sens de lecture qui permet d’associer les contraires. Ici, la succession des deux versets permet d’écarter la première possibilité. Par conséquent, les malheurs viennent à la fois de Dieu et sont également notre responsabilité. Il s’agit de concilier le libre arbitre et la prédestination. Une des réponses possibles à ce paradoxe apparent est que bien que nos choix engendrent des difficultés, ces dernières œuvrent avec Sagesse divine pour nous faire grandir. Dieu n’est pas ignorant de ces épreuves vécues et est Maître de leur durée de vie ne serait-ce que par les portes qu’Il ouvre pour nous aider à les résoudre. Lorsque l’épreuve survient, on peut parfois regretter d’avoir fait le « mauvais choix » qui a conduit à cette épreuve. Il est indéniable que nous en sommes responsable car sans ce choix, l’épreuve n’aurait pas été là. Cependant, si un autre choix avait été fait, n’y aurait-il pas eu une autre épreuve ? Probablement. C’est là où la Sagesse divine opère. Dieu envoie les épreuves qui nous sont destinées. Si l’épreuve est nécessaire, elle adviendra quelque soit notre choix. Elle prendra seulement différentes formes et sera peut être différée dans le temps.

2) Le sens de l’épreuve ? L’épreuve est-elle vraiment un malheur ? Ou une étape nécessaire ?

L’arrivée irrémédiable des épreuves est confirmée par plusieurs versets coraniques :

Ne voient-ils pas que chaque année ils sont éprouvés une ou deux fois ? Mais ils ne font ni retour ni ne se rappellent ! (Coran 9 : 126)

Ainsi, tous les ans, indépendamment de nos choix, Dieu nous éprouvera une ou deux fois. Pourquoi ? Dieu chercherait-il à nous faire souffrir sans raison ? Ne devrait-Il pas être Celui qui nous facilite et soulage nos fardeaux, plutôt que Celui qui en distribue ? Les versets évoquant les épreuves donnent quelques éléments de réponses. Dans le verset 126 de la sourate 9, Dieu déplore que malgré ces épreuves, les humains ne se rappellent pas de Lui et ne reviennent pas à Lui. L’un des objectifs des épreuves serait de nous faire revenir à Notre Créateur, de nous inviter à sortir du rythme effréné de notre quotidien pour nous consacrer à Dieu. Cela n’est possible que lorsque l’issue de l’épreuve ne dépend pas ou plus de nos actions mais de celles d’autrui ou de Dieu (l’attente d’un verdict ou d’une décision, la guérison d’une maladie, la perte d’un être cher…). La tristesse ou la peur ressentie face à ces situations difficiles dans lesquelles nous sommes impuissants, oblige à se tourner vers Dieu, que ce soit pour épancher sa peine ou trouver la force de la patience.

Dans d’autres versets, Dieu insiste sur l’idée que l’épreuve touchera en particulier les croyants :

Les humains estiment-ils qu’on les laissera dire : « Nous avons mis en œuvre le Dépôt confié (nous sommes croyants) » sans être éprouvés ? (Coran 29: 2)

Or, Nous vous éprouverons sûrement par un minimum de crainte et de faim, et par un amoindrissement de biens, et de personnes, et de fruits. Annonce la bonne nouvelle aux endurants. Ceux qui disent, quand un malheur les frappe : « Vraiment, nous sommes à Dieu et vraiment jusqu’à Lui nous revenons ! » Sur ceux-là des grâces unifiantes de leur Enseigneur, et un amour rayonnant. Et ceux-là se laissent guider. (Coran 2 : 155-157)

Ceux qui prétendent que la foi serait un refuge, une aide et un secours voient quelque peu leurs théories mises à mal par ces versets coraniques. Au contraire, le Coran indique que le fait d’être croyant engendre un quota d’épreuves. Non seulement, la foi ne protège pas de la difficulté et effectivement si tel était le cas, tout le monde serait croyant au moins par intérêt. Mais au contraire, le croyant récolte davantage d’épreuves que le non croyant. Les épreuves ont donc un sens et ne sont pas le simple fruit du hasard. Cela rejoint un hadith rapporté par Abu Hureira dans lequel le Prophète aurait dit : « Celui à qui Dieu veut du bien, Il l’éprouve » (Boukhari n°5645). Le verset 155 de la sourate 2 indique que ces épreuves touchent les aspects matériels de nos vies ainsi que notre état intérieur par des situations susceptibles de nous faire réagir négativement. L’épreuve est considérée comme réussie lorsque le croyant fait preuve d’équanimité en s’abandonnant à Dieu et en étant patient face à la difficulté. Cette attitude entraine une élévation de l’âme qui reçoit l’Amour, les grâces et la guidance divine qui mène à l’état paradisiaque présentée dans le Coran :

O toi, âme apaisée, retourne à ton Seigneur, contente et contentée. Aussi, entre parmi Mes adorateurs, et entre dans Mon jardin. (Coran 89 : 27 – 30)

3) Les épreuves chez les Prophètes

Lorsque Dieu aime quelqu’un, il l’éprouve. Les Prophètes étant les élus de Dieu choisis pour accomplir une mission mais aussi pour leurs mérites spirituels, ils ont en toute logique été particulièrement frappés par les épreuves. De la solitude des Prophètes orphelins aux tortures physiques, les exemples ne manquent pas. En cela, les Prophètes incarnent des modèles dans la façon dont ils sortent renforcés de ces épreuves mais sont aussi des figures auxquelles nous pouvons nous identifier lorsque nous traversons des difficultés proches des leurs. Il s’agit à travers ces exemples de donner confiance au croyant, de renforcer notre persévérance et notre foi dans l’issue des difficultés. C’est pourquoi le Coran présente ces récits comme des rappels afin de raffermir le cœur des croyants et leur donner le sens des combats qu’ils affrontent au quotidien et la force d’aller au bout.

Prenons l’exemple du Prophète Job qui a supporté une succession d’épreuves cumulées l’amenant à perdre ses biens, ses proches et tomber malade :

Et rappelle-toi Notre serviteur Job quand il appela son Seigneur : « Vraiment, Satan m’a infligé adversité et correction ! » (Coran 38 : 41)

Lorsque Job appela son Seigneur : « Vraiment, l’adversité m’a touché ! Or, Tu es le plus Rayonnant d’Amour de ceux qui rayonnent d’Amour ! » Alors, Nous l’exauçâmes et le délivrâmes de la nuisance qu’il éprouvait. Et Nous lui rendîmes ses affiliés, et avec eux autant qu’eux, par un Amour rayonnant venant de chez Nous et comme un rappel pour les adorateurs. (Coran 21 : 83-84)

Les récits de vie des Prophètes montrent qu’en général ils finissent non seulement par sortir de leur difficulté mais ils en sortent grandis. Job a récupéré le double de ce qu’il avait perdu. Malgré la tentation de désespoir qui aurait pu le détourner de Dieu, Job a conservé la confiance lui permettant de renforcer son lien à Dieu. Ainsi, Satan, symbole de l’ego lorsque ce dernier agit hors des sentiers divins, tente les créatures mais il ne pourra jamais faire faillir les rapprochés de Dieu. En effet, il dit dans le Coran :

Il (Satan) dit : « Mon Enseigneur ! Parce que Tu m’as fourvoyé, je leur (les êtres humains) rendrai sûrement attrayant ce qui est sur la terre, et je les fourvoierai tous, à l’exception de Tes adorateurs rendus purs parmi eux. » (Coran 15 : 39-40)

Ce verset peut sembler étonnant. Pourquoi Satan choisirait de ne pas tenter les adorateurs de Dieu. Ne serait-ce pas plus intéressant de chercher à détourner ces personnes ? Peut être simplement parce qu’il n’en est pas capable car ces adorateurs n’en sont pas capables. Le diable étant notre ego coupé de Dieu, les adorateurs de Dieu s’en étant libérés, ils n’y sont plus soumis. Par conséquent, ils ne sont plus dominés par cet ego mais en sont maître. Les épreuves et tentations de Iblis ne les atteignent donc plus.

Pourtant, Job a bien été tenté par Satan. Cette ultime épreuve était son rite de passage vers la réalisation spirituelle. Une fois cette épreuve affrontée, il est « rendu pur », mourlasina, comme le traduit Maurice Gloton dans le verset 40 de la sourate 15. La racine kha – lam – sad signifie l’idée de fin d’un processus (catharsis), être blanc, pur, sans tache, sans mélange, être sincère.1 Les « adorateurs rendus purs » sont donc ceux qui sont arrivés à l’aboutissement de leur cheminement spirituel et ont atteint la Réalisation, un état de pureté intérieure.

Autre exemple, celui du Prophète Joseph qui a souffert de longues années en prison, accusé à tord d’avoir séduit la femme de Potiphar. A sa sortie de prison, Joseph devient intendant en Egypte en obtenant un poste élevé auprès de Pharaon. Cette fonction lui permettra de retrouver sa famille et de la faire prospérer en Egypte. Au-delà de ces considérations matérielles, la solitude et la souffrance des années passées en prison ont permis à Joseph une profonde introspection afin de pacifier et purifier son âme. Sans cette épreuve, Joseph n’aurait pas eu le temps et les circonstances nécessaires pour travailler sur son ego et acquérir ses facultés spirituelles.

Djalal od-Din Rûmi illustre l’absolue nécessité des épreuves à travers un récit dans le Mathnawi :

« Un certain prédicateur, chaque fois qu’il montait en chaire, commençait par prier pour les bandits de grand chemin. Il levait les mains, disant : « O Seigneur, que la miséricorde tombe sur les hommes méchants, les corrupteurs et pécheurs insolents, sur tous ceux qui tournent en dérision les gens de bien, sur tous ceux dont les cœurs sont incroyants. (…) »
Il ne priait pas pour ceux qui sont purs, il ne priait que pour les pervers.
On lui dit : « C’est là une chose incroyable : ce n’est pas de la générosité que de prier pour les gens mauvais. »
Il répondit : « J’ai reçu des bienfaits de la part de ces gens : c’est la raison pour laquelle j’ai choisi de prier pour eux. Ils se sont livrés à tant de méchanceté, d’injustice et d’oppression qu’ils m’ont fait passer du mal au bien. Chaque fois que je tournais mon visage vers ce monde, je subissais des coups et des attaques de leur part, et je prenais refuge contre ces coups dans l’au-delà : les loups me ramenaient toujours dans le droit chemin. Puisqu’ils ont été les moyens de mon bien-être spirituel, il convient que je prie pour eux, ô homme intelligent.
Le serviteur de Dieu se plaint à Lui de la souffrance et des blessures : il se plaint cent fois de sa peine.
Dieu dit : « Après tout, le chagrin et la souffrance t’ont rendu humblement implorant et juste. Plains-toi de la bonté qui t’est octroyé et t’éloigne de Mon seuil et fait de toi un réprouvé. En réalité, chacun de tes ennemis est ton remède : c’est un élixir, il est bénéfique et est pour toi un vrai ami ; car tu t’enfuis loin de lui dans la solitude et implores le secours de la grâce de Dieu. Tes amis sont en réalité tes ennemis, car ils t’éloignent de la Présence divine et te rendent occupé avec eux. Il existe un animal dont le nom est hérisson : il est rendu fort et gros par les coups de bâton. Plus on le frappe, plus il grandit et grossit (sort ses piquants). Assurément, l’âme du vrai croyant est semblable au hérisson, car elle est rendue forte par les coups de la tribulation.
Pour cette raison, les épreuves et les humiliations subies par les prophètes sont plus grandes que celles éprouvées par toutes les autres créatures du monde. De sorte que leurs âmes sont devenues plus fortes que toutes les autres âmes ; car aucune autre catégorie d’hommes ne subit de telles afflictions. » » 2

Qu’est-ce que le bonheur selon le Coran ?

1) La relativité du bonheur

Le Coran affirme la relativité du bonheur terrestre lorsqu’il dépend des circonstances extérieures, des êtres ou des choses qui nous entourent. Dans la sourate 4, le Coran encadre les mariages en protégeant les femmes contre les mariages forcés et en leur donnant le droit au divorce. Le divorce est vécu par la plupart des gens comme une épreuve difficile. Pourtant, le Coran indique que cette situation et les conflits qui naissent au sein du couple peuvent trouver une issue positive que ce soit par la réconciliation du couple ou par les bienfaits de la séparation si elle est nécessaire. L’important n’est donc pas le choix opéré, même si la réconciliation est toujours encouragée, mais l’état d’esprit dans lequel est vécu l’épreuve. Il s’agit du verset 19 de la sourate 4 :

O vous qui avez mis en œuvre le Dépôt confié, il ne vous est pas permis de recevoir des femmes en héritage contre leur gré ! Et ne les empêchez pas de se remarier dans le but de leur soustraire une part de ce que vous leur aviez donné, sauf si elles agissaient avec une turpitude explicite. Et comportez-vous avec elles d’une manière convenable. Ainsi, si à leur égard vous aviez de l’aversion, il se pourrait que vous ayez de l’aversion pour une chose dans laquelle Dieu met un grand bien (jaira). (Coran 4 : 19)

Dans ce verset, le terme « jaira » signifie « obtenir quelque chose de bien, être favorable, propice ».3 Ce verset peut être élargit à d’autres situations dans lesquels une difficulté apparente peut en réalité être le meilleur pour nous sans que nous le sachions lorsque nous vivons la situation. Il est fréquent que la sagesse d’une épreuve soit divulguée des années plus tard.

2) Le bonheur en Dieu

Bien qu’il soit relatif, la recherche du bonheur n’est pas rejetée par le Coran, y compris le bonheur terrestre. Cependant, le texte invite chaque croyant à chercher un autre type de bonheur, une joie spirituelle. Plusieurs versets l’évoquent :

Quand la prière est achevée, alors dispersez-vous sur la terre et recherchez ardemment quelque faveur de Dieu et rappelez-vous Dieu abondamment ! Puissiez-vous être prospères. (Coran 62 : 10)

Alors, donne le dû au proche, à l’indigent, et au voyageur. Cela est meilleur pour ceux qui cherchent la Face de Dieu. Et ce sont ceux-là qui prospèrent ! (Coran 30 : 38)

O vous qui avez mis en œuvre le Dépôt confié ! Soyez endurants et encouragez-vous à l’endurance et la fermeté, et prenez garde à Dieu ! Puissiez-vous prospérer ! (Coran 3 : 200)

Ces trois versets finissent par le même aphorisme : « Puissiez-vous prospérer ». Il s’agit du terme falaha qui signifie « fendre, couper, labourer, cultiver (pour faire prospérer la terre), déchirer, tromper quelqu’un ».4 Dans son acception aflaha, il signifie « prospérer, réussir, avoir du succès, être heureux ». D’après ces versets, le rappel de Dieu, c’est-à-dire les différentes pratiques de dévotion comme la prière ou le dhikr, ainsi que l’aumône et la patience dans les épreuves seraient donc la source du bonheur.

La dévotion relie le croyant à son Créateur et nourrit son Souffle intérieur, ce qui permet une régénérescence et un apaisement certain : N’est-ce pas par le souvenir de Dieu que s’apaisent les cœurs ? (Coran 13 : 28)

Paradoxalement, donner de ses biens plutôt que de chercher à accumuler des plaisirs matériels et passagers rendent plus heureux. La quête perpétuelle vers davantage de biens entraine une insatisfaction grandissante et fait naître la crainte de perdre ces biens. A l’inverse, donner et faire du bien à autrui engendre un apaisement intérieur par le lien qui nous unie à l’autre, cet autre n’étant que le miroir de nous-même.

Paradoxalement, apprendre à être patient et endurant dans les épreuves fortifie et aide à mieux les supporter et les appréhender. L’angoisse et la tristesse de l’épreuve font peu à peu place à la paix intérieure, comme l’exprime Rumi : « fais preuve de patience, car la patience est la clé de la joie ». La racine de falaha qui signifie « fendre, couper, déchirer, tromper quelqu’un » tout en évoquant la prospérité et le bonheur renvoie à cette idée. La douleur de l’épreuve qui déchire, nous trompe et nous coupe le cœur peut être une source de bonheur lorsqu’on trouve refuge en Dieu.

3) Le bonheur ultime : le Paradis

Pour les soufis, le croyant doit dépasser les joies terrestres qui sont illusoires et trompeuses pour atteindre le véritable bonheur : un état d’être qui va au-delà des joies et des peines de ce monde. Pour Rûmi, les joies de ce monde sont équivalentes aux épreuves. Il n’y a pas de différence en nous sur le fait de vivre une joie ou un malheur. Il s’agit simplement de deux expériences permettant de mettre en œuvre nos facultés divines. Pour cela, il faut garder un certain détachement face aux joies et aux épreuves, et se désidentifier des choses qui nous arrive. Cela paraît pour les épreuves mais des joies vécues avec trop d’attaches se transformeront en douleur quand elles cesseront d’être. Il dit : « Le cœur qui est enchaîné par la tristesse et le rire, ne dis pas qu’il est digne de Te voir.  Celui qui est enchaîné par la tristesse et le rire, celui-là vit au moyen de ces deux choses empruntées. Dans le jardin verdoyant de l’Amour, qui n’a point de limites, il y a bien d’autres fruits que le chagrin et la joie. L’amour est plus haut que ces deux états : sans printemps et sans automne, il est toujours frais et vert. (…) Notre émotion ne provient pas du chagrin et de la joie ; notre conscience ne se rattache pas à l’imagination et à l’illusion. Il existe un autre état de conscience qui est rare ; n’en doute pas, car Dieu est très puissant. Ne tire pas d’analogie de l’état normal de l’homme, ne demeure pas dans les bonnes actions et les mauvaises actions. Mal faire et bien faire, le chagrin et la joie sont des choses qui viennent de l’existence ; ceux qui viennent à l’existence meurent : Dieu est leur héritier. »5
« Le jardin verdoyant de l’Amour » dont parle ici Rumi n’est autre que le Paradis coranique qui, avant d’être un lieu, est surtout un état intérieur de plénitude et de paix. Dieu promet cet état à ceux qui cheminent vers Lui et œuvrent dans Ses sentiers. C’est ainsi que « la vie future » – qu’elle advienne dès notre existence terrestre ou après notre mort – nous réserve plus de joies que la vie actuelle (Coran 93 : 4). Selon al-Ghazâlî, l’islam offre des outils pour arriver à « l’Alchimie du Bonheur, en montrant comment mettre notre cœur dans la forge du combat intérieur, perdre les caractères blâmables et atteindre les voies de la pureté spirituelle. »6

1 Maurice Gloton, Une approche du Coran par la grammaire et le lexique, Al Bouraq

2 Djalâl-od-Dîn Rûmi, « Mathnawi », Livre IV

3 Maurice Gloton, Une approche du Coran par la grammaire et le lexique, Al Bouraq

4 Maurice Gloton, Une approche du Coran par la grammaire et le lexique, Al Bouraq

5 Djalâl-od-Dîn Rûmi, « Mathnawi », Livre Ier

6 Al-Ghazâlî, « L’Alchimie du Bonheur »