Khutba #18 « La symbolique des temps de prière en islam » (Eva Janadin, 2 octobre 2020)

Chères sœurs, chers frères en humanité,

Pour prier, réciter le Coran ou encore glorifier Dieu par le rappel de ses attributs, Dieu nous incite à nous concentrer sur certains moments privilégiés. Il s’agit de savoir pourquoi ces moments sont privilégiés, pourquoi sont-ils propices à la prière et il s’agit aussi de se demander si dans notre monde moderne, ces moments peuvent encore être accessibles avec notre rythme quotidien qui ne se calque plus du tout sur les cycles naturels du jour et de la nuit.

Les périodes coraniques consacrées à la prière

« Et rappelle-toi abondamment ton Seigneur et Immerge-toi dans l’Insondable au crépuscule et à l’aube. » (Coran 3, 41)

« Et invoque ton Seigneur en toi-même, en humilité et crainte, à mi-voix, le matin et le soir, et ne sois pas du nombre des insouciants. » (Coran 7, 205)

« Et accomplis la prière aux deux extrémités du jour et à certaines heures de la nuit. Les bonnes œuvres dissipent les mauvaises. Cela est une exhortation pour ceux qui réfléchissent. » (Coran 11, 114)

« Et invoque le nom de ton Seigneur, matin et soir. » (Coran 76, 25)

Le matin est un premier moment privilégié pour faire la prière. Pour désigner cette période, le Coran utilise une série de termes aussi subtils les uns que les autres. La racine ghadâ signifie le fait de se présenter chez quelqu’un de grand matin, entre l’aube et le lever du soleil. Le mot fajr signifie le fait de faire jaillir de l’eau en fendant un rocher, il sert à désigner l’aurore, le moment où le bord du disque solaire apparaît à l’horizon pour prendre une teinte jaune-orangé ou il peut aussi désigner l’aube, c’est-à-dire la naissance du jour. Le mot ibkâr désigne aussi le moment de l’aube.

D’autres expressions permettent aussi de qualifier l’aube : qabla tulûʿi l-shams, avant le lever du soleil ; ou bien hîna tusbihûna ; le subh désigne le point du jour, la toute première lueur de l’aube ; idbâra al-nujûm désigne le déclin des étoiles, c’est-à-dire le moment où les étoiles passent et partent à la fin de la nuit, pour faire place à l’aube. L’expression ishâr désigne les dernières heures de la nuit ; on retrouve d’ailleurs dans cette racine shr l’idée d’enchantement, de charme, d’ensorcellement et de magie. Cela montre la fascination qu’exerce cette période la journée entre la fin de la nuit et le lever du soleil. Pour les versets sur le ramadan, le Coran parle aussi du moment où le fil noir se détache du fil blanc, désignant aussi précisément la naissance du jour lors de l’aube.

Le Coran se calque ici sur la connaissance fine qu’avaient les Arabes de l’époque de la Révélation des différentes heures de la journée, chacune qualifiée par un terme précis. Nous qualifions ces moments aujourd’hui par d’autres mots plus scientifiques : l’aube astronomique où le soleil est à 18° sous l’horizon lorsque les étoiles les plus lointaines disparaissent ; l’aube nautique où le soleil est à 12° sous l’horizon et où les premières lueurs de l’aube commencent à jaillir ; l’aurore lorsque le bord supérieur du disque solaire apparaît au-dessus de l’horizon suivi du lever du soleil.

Dans une parfaite symétrie, dans le Coran, l’aube est systématiquement associée au crépuscule du soir qui est aussi un temps privilégié pour la prière avec ses différentes étapes. Comme pour l’aube, différents termes servent à décrire cette période : la racine asl, désigne l’arrivée de la soirée. La racine ʿashâʾ désigne le fait de se rendre chez quelqu’un dans la nuit ou de donner à souper à quelqu’un ou encore de ne rien voir à cause de l’obscurité de la nuit.

D’autres expressions viennent décrire ce moment : hîn tumsûna, dont la racine masâ signifie « venir le soir ». Le Coran donne également deux autres expressions : qabla l-ghurûb, « avant le coucher du soleil » ou encore duluk al-shams, « le déclin du soleil ». La racine dlk signifie le faire de descendre du point le plus élevé du ciel et de s’acheminer vers le couchant, elle qualifie aussi le coucher du soleil qui prend alors une teinte dorée et dont la lueur s’affaiblit. On peut dans ces deux expressions y voir soit une courte période précédant le coucher du soleil où ce dernier prend une teinte jaune-orangée et où sa lueur est moins forte. Aujourd’hui, cela correspond scientifiquement à la période appelée l’heure dorée lorsque le soleil se teint d’une couleur jaune-orangé avant de se coucher. Soit on peut y voir une période plus large qui commence le midi où le soleil quitte son zénith.

Comme pour l’aube, nous distinguons aujourd’hui avec des termes scientifiques le crépuscule nautique où le soleil est à 12° en-dessous de l’horizon et où les premières étoiles apparaissent puis le crépuscule astronomique où le soleil est à 18° en-dessous de l’horizon et où l’obscurité devient la plus sombre lorsque toutes les étoiles apparaissent rendant possible d’observer des nébuleuses et des galaxies lointaines avec des instruments d’observation.

Un autre temps de prière est récurrent dans le Coran : c’est celui de la nuit, un seul terme permet de la désigner : layl ; par exemple l’expression ghasaq al-layl signifie lorsque la nuit commence aussitôt qu’elle succède au crépuscule ; c’est aussi par ce terme layl que la fin des journées du ramadan est marquée (et non par le coucher du soleil).

La nuit a une définition scientifique, elle commence lorsque le soleil est à plus de 18° en-dessous de l’horizon et se termine à l’aube. La nuit est souvent évoquée dans le Coran pour être consacrée aux prières, mais Dieu prend à de multiples reprises en considération la difficulté d’une telle prière nocturne située sur les heures de sommeil car, visiblement, à l’époque de la Révélation, cette prière de nuit a posé des problèmes aux contemporains du Prophète, jugée trop difficile à accomplir.

Dieu précise en 73 : 20 qu’il est impossible de prier toute la nuit, en 32 : 16 il parle du fait de « s’arracher de son lit » pour aller prier. Pour adoucir les prescriptions des prières nocturnes, en 17 : 79, ces prières de la nuit sont qualifiées de surérogatoires (nafîla), à savoir facultatives. Leur durée n’est pas déterminée et elle est multiple, en fonction des capacités de chaque individu : la moitié, les deux tiers ou le tiers de la nuit. C’est donc la liberté personnelle qui prime totalement ici.

Et d’ailleurs le Prophète malgré l’aspect facultatif de ces prières nocturnes continuait à prier la nuit, mais à chaque fois qu’il le faisait, une masse de fidèles s’attroupait autour de lui pour l’accomplir avec lui. D’après Aicha, ces actions d’imitation mécontentaient le Prophète (sws) car il craignait que cette prière ne devienne une obligation, il leur dit :

« Ô hommes, faites les pratiques cultuelles dans la mesure de votre capacité, car Dieu ne se lasse de vous en récompenser avant que vous ne soyez fatigués vous-mêmes. Les meilleures pratiques qui plaisent à Dieu sont celles que le fidèle peut persister à Lui rendre. »

Il y a deux écoles pour déterminer les temps de prière en islam : soit les concevoir comme des périodes où l’on peut prier, non des heures fixes, et donc en prévoyant une certaine souplesse dans le nombre de prières à effectuer dans ces périodes (du début de l’aube au lever du soleil ; d’une période située avant le coucher du soleil jusqu’à la fin du crépuscule et pendant la nuit) ; soit les concevoir comme l’obligation de prier au début et à la fin de chacune de ces périodes. L’obligation des cinq prières vient de la seconde lecture.

L’aube et le crépuscule, une logique spirituelle et théologique

Il y a une logique forte de symétrie pour les prières du matin et du soir qui répond à une logique théologique et spirituelle. La prière en islam vise à nous souvenir de Dieu, à nous immerger dans l’Insondable comme le dit Maurice Gloton pour traduire le terme subhân Allâh, elle est une grâce unitive, selon une autre traduction du même auteur de salât. La prière est donc un lien que l’on fait entre soi, son intériorité et Dieu. En nous donnant des temps de prière propices, Dieu cherche à nous faire prendre conscience de Lui à travers la recherche du sens symbolique de ces moments.

L’aube et le crépuscule sont deux périodes où l’on perçoit le plus clairement la transition et l’alternance du jour et de la nuit ce qui est le signe par excellence de Dieu :

« En vérité, dans la création des cieux et de la terre, et dans l’alternance de la nuit et du jour, il y a certes des signes pour les doués d’intelligence. » (Coran 3 : 190)

Cette alternance, c’est aussi le marqueur de la dualité entre le jour et la nuit, le soleil et la lune, et prendre conscience chaque jour de la permanence de cette alternance est pour nous êtres humains une manière de prendre conscience de Dieu et de son unité, de sa permanence. C’est d’ailleurs par l’observation des astres qu’Abraham a pris conscience de cette permanence au-delà de l’éphémère.

Réfléchissons bien : que voit-on au moment de l’aube et du crépuscule ? Quand le temps est dégagé : de magnifiques jeux de lumière, ces moments subliment les paysages et les bâtiments. Ce sont des moments où l’on peut admirer la naissance et la disparition du jour, la naissance et la disparition de l’obscurité. Ces Signes naturels sont censés nous évoquer et nous faire vivre concrètement la création perpétuelle, qui se répète chaque jour car chaque jour nous sommes incités à prier à ces moments précis. Ces Signes sont censés nous rappeler la naissance du jour et sa mort, l’idée du temps qui passe, l’idée du changement mais derrière ce changement : la permanence de Dieu. C’est donc d’excellents moments pour prendre conscience de Dieu et de Sa Création et ainsi alimenter sa foi.

La prière est donc conçue comme un exercice de la raison et de l’intelligence à voir les Signes (ayât). Le terme signe (âya, pl. ayât) apparaît 382 fois dans le Coran associé à des verbes comme « réfléchir, méditer, penser et raisonner ». Comme le dit Mohamed Talbi :

« Le Coran refuse la conviction par les miracles. Il refuse l’écrasement de l’esprit et sa démission sous le poids des prodiges. Les temps avaient changé. À la pensée magique s’est substituée la pensée rationnelle : « Ceux qui ne savent pas disent : Si seulement Dieu nous parlait ! Ou bien que vienne à nous un signe miraculeux ! Ainsi disaient leurs prédécesseurs et ils tenaient des propos semblables. Leurs cœurs se ressemblent. Or Nous avons exposé clairement les Signes pour des gens de certitude. » (II, 118) La certitude ne s’obtient plus par l’écrasement de l’esprit, mais par son exercice. Or, même pour les époques précédentes, les prodiges avaient perdu leur efficacité : « Rien, en fait, ne Nous empêche d’accumuler les signes-prodiges, si ce n’est que les Anciens les traitaient déjà de mensonges. » (XVII, 59). Dorénavant, les signes ont changé de nature. Ils ne désarment plus la réflexion pour entraîner la conviction, ils la suscitent. »

Et Mohamed Talbi ajoute :

« Toute réflexion ne débouche pas forcément sur la lecture pertinente des signes. Le savant qui plonge son regard dans l’immensité (…) ou dans la profondeur de nos gènes peut s’émerveiller sans aller plus loin que l’émerveillement. Il peut s’abandonner à la quiétude de sa science, et s’arrêter là, au présent, sans autre souci. Le Coran est une invitation faite à l’homme, à tout homme, pas forcément homme de science, à aller plus loin. » (Mohamed Talbi, Universalité du Coran, pp. 28-29)

Ces temps de prière que sont l’aube et le crépuscule sont ainsi des Signes à voir pour comprendre que Dieu ne se démontre pas, mais qu’Il est, dans toute Sa puissance créatrice et Sa Miséricorde. Ces moments de prière sont donc un exercice spirituel quotidien qui invite avec une prédisposition du cœur à rejeter l’arrogance et à rencontrer Dieu.

Prier la nuit, travailler le jour : une logique de bien-être pour l’individu en société

Aujourd’hui, nous sommes soumis à des heures de travail, d’étude ou d’éducation des enfants qui ne coïncident plus avec les heures du jour et de la nuit. La modernité nous a déconnecté des rythmes naturels du soleil et de la nuit. La question de la difficulté de prier pendant la journée pour les prières du zhuhr et du ʿasr se pose donc de plus en plus fréquemment chez les musulmans. La situation géographique des musulmans dans le monde a également chamboulé les rites de l’islam. Ainsi chaque année la question des journées interminables du jeûne du mois de ramadan se pose pour les pays du Nord à tel point que des accommodations ont déjà été prévues par les juristes musulmans pour pallier ce problème.

En France, nous sommes dans un contexte temporel et géographique totalement différent de celui que connaissaient les Arabes de l’époque de la Révélation. Il faut donc se remettre dans le contexte social et anthropologique de l’époque avec un peu de bon sens : l’absence d’électricité nécessitait de calquer ses rythmes de travail sur les horaires naturels du jour et de la nuit ; mais aussi les températures excessives de la péninsule Arabique incitait à l’époque à travailler davantage le matin et à davantage se reposer après le zénith jusqu’au retour de la fraîcheur du soir, rendant possible et logique de consacrer ces temps de repos et d’intimité à la prière.

Aujourd’hui, il y a deux écoles : d’une part, le report des prières non faites pendant la journée, d’autre part, l’attachement aux temps de prière. Il existe donc déjà des aménagements juridiques en islam consistant à reporter et regrouper ses prières. Certains le font mais ont souvent l’impression, à juste titre, de transformer leur prière en une pratique comptable où ils se perdent dans le calcul du nombre de rakʿât bien effectuées. Ils craignent de privilégier la quantité à la qualité, c’est-à-dire à la disponibilité de l’esprit et à l’intention. D’autres restent profondément attachés aux temps de prière. Ils se fondent notamment sur un hadith prophétique rapporté par Bukhari et Muslim disant qu’Ibn Masʿûd aurait demandé au Prophète (sws) :

« Quelle est l’œuvre la plus méritoire ? La prière à son heure fixée. »

Ou encore un autre hadith :

« Quiconque néglige la prière du ʿasr, c’est comme s’il avait perdu sa famille et ses biens. »

Cet attachement extrême à l’accomplissement des temps de prière tend à culpabiliser celle ou celui qui ne peut pas prier comme il le souhaiterait voire à excommunier de l’islam celui qui délaisse la prière. Ces traditions ont de quoi nous culpabiliser au XXIe siècle compte tenu de nos contextes géographiques et temporels.

Dieu est Miséricordieux et n’impose à aucune âme un fardeau qu’elle ne peut pas supporter. La religion doit être synonyme de facilité, d’apaisement et de tranquillité et non amener des difficultés quotidiennes empêchant toute transformation intérieure positive. Il nous faut donc trouver des solutions en accord avec le Coran pour éviter ces culpabilisations qui empoisonnent la vie des fidèles. Pour cela, rien de mieux que de revenir au Coran, aux principes directeurs et à l’esprit que Dieu semble donner à tous ces versets sur les temps de prière. Deux versets en particulier peuvent nous aider :

« Vraiment, la prière de la tombée de la nuit est plus féconde et plus claire pour la Récitation coranique / Vraiment, pendant le jour, tes occupations t’absorbent. » (Coran 73 : 6-7)

Pour expliquer ces versets, il faut préciser qu’il s’agissait là de recommandations faites au Prophète de prier la nuit car, selon Ibn Kathîr, elle laisse une empreinte plus forte et touche plus profondément le cœur. La nuit facilite également la récitation plus claire et compréhensible car pendant la journée, il y a toujours du bruit au moment où les hommes vaquent à leurs occupations et travaillent pour assurer leur subsistance.

La nuit est l’opportunité de penser, de prendre de la distance avec le flux de la journée et de nos activités quotidiennes qui peuvent être envahissantes. Ces moments nocturnes comportent beaucoup de bienfaits spirituels. La nuit a beaucoup d’importance aussi pendant le ramadan, c’est la nuit que le Coran a été reçu par Muhammad, ce qui montre bien que c’est à ce moment-là que la disposition du cœur est la plus importante, là où l’on peut réellement faire appel à Dieu :

« Et quand Mes adorateurs t’interrogent sur Moi, alors Je suis proche ! Je réponds favorablement à l’appel de celui qui appelle quand il M’appelle. Qu’ils se disposent alors à Me répondre favorablement et qu’ils mettent en œuvre par Moi le Dépôt confié ! Puissent-ils suivre la bonne direction ! » (Coran 2 : 186)

Ce verset implique donc d’être disposé à prier, d’être disponible et de se mettre dans les conditions les plus favorables possibles, sans aucune interférence.

Quel pourrait être le principe directeur de ces versets 6 et 7 de la sourate 73 incitant à prier plutôt la nuit qu’en journée ? Trois périodes sont bien déterminées dans le Coran et doivent susciter notre réflexion et cela peu importe le nombre de prières que l’on place dans ces périodes : de la fin de la nuit au lever du soleil, d’une période située avant le coucher du soleil jusqu’à la tombée de la nuit et la nuit en elle-même. Le point commun de ces trois périodes est d’être des moments de tranquillité, de repos et sont situées en dehors des heures de travail (sauf exceptions bien sûr) (cf. ce lien pour plus d’informations). Le Coran distingue ainsi la vie privée et la vie sociale, ce qui se retrouve dans la symétrie des prescriptions de la prière (salât) et de l’aumône (zakât), la première vise à prendre soin de son lien à Dieu et l’aumône à prendre soin des autres. Ces périodes de repos en période nocturne ou intermédiaires sont des moments propices au recueillement et à la disponibilité intérieure justement car ils n’interfèrent pas avec nos activités profanes comme le travail et cela évite d’être dérangés pendant ces moments par nos activités profanes.

C’est finalement exactement la même question à laquelle les juristes du droit de la guerre au temps des califats ainsi que le Prophète lui-même lors des guerres contre les Mecquois ont dû répondre. La guerre est une activité profane, elle implique aussi pour les soldats de s’y consacrer entièrement et d’être disponibles pour cette activité. Au temps du Prophète, lors de la bataille du Fossé (Khandaq), les armées islamiques furent empêchées de célébrer la prière jusqu’à une heure tardive de la nuit. De la même façon, lors de la guerre des Coalisés (Ahzâb), le Prophète avait reporté quatre offices. Le verset 239 de la sourate 2 fait référence à ces épisodes guerriers :

« Mais si vous êtes en péril, alors priez, à pied ou monté… »

Les juristes ont eu des avis différents pour savoir ce qu’il convenait de faire en cas de danger pour la prière : soit reporter l’office si l’on est occupé aux combats ; soit le célébrer en esprit (imâʾ) si l’on est à pied ou à cheval en situation de voyage comme le préconise le juriste hanafite al-Sarakhsī (m. 1106) dans son commentaire du Kitâb al-siyar al-kabîr d’al-Shaybânî (m. 805) :

« Car, si l’on n’est pas en mesure de faire l’inclination et la prosternation rituelles, on peut les remplacer par des gestes en esprit, ce qui suffit. » (Al-Shaybânî com. al-Sarakhsî, Le grand livre de la conduite de l’État. Kitâb al-siyar al-kabîr, trad. M. Hamidullah, Ankara, 1989, p. 157)

Bien évidemment, il s’agissait là d’un contexte guerrier où il était évident que prier sur le champ de bataille n’était pas une bonne idée pour des raisons stratégiques. Ce contexte ne nous concerne plus mais que montrent ces versets et ces commentaires ? D’une part, que les temps de prière n’ont rien d’absolu et que selon certaines circonstances il est impossible de prier à l’heure ce que Dieu accepte totalement ; d’autre part, que certains juristes ont évoqué la possibilité de prier en esprit mais à l’heure, c’est-à-dire de s’imaginer faire la gestuelle de la prière par un court temps de méditation sans s’astreindre aux gestes ! On voit donc que la jurisprudence islamique s’est sans cesse adaptée à de nouveaux contextes en fonction des conditions profanes des sociétés humaines, ce qui permet aujourd’hui d’envisager des solutions pour nous adapter à notre temps.

Évidemment rien n’empêche de prier plus et de se consacrer des temps de recueillement à n’importe quel moment de la journée puisque justement le Coran reste souple sur cette question et laisse une entière liberté au fidèle ! Ces perspectives montrent que la prière a une dimension personnelle, intimiste et pragmatique et qu’elle vise l’accommodement au rythme des sociétés humaines et donc le bien-être de l’être humain. Un seul moment de prière est censé nous détourner du négoce et des affaires profanes : c’est le vendredi qui est avant tout un jour de rassemblement de la communauté, de jumuʿa, où la dimension sociale prend le pas sur l’aspect intimiste de la prière, à travers l’entretien des liens sociaux et l’entraide dans le cheminement spirituel. En dehors du vendredi, rien ne semble justifier dans le Coran une interruption du travail par la prière et une interférence du sacré dans le profane et inversement du profane dans le sacré. Autrement dit, il y a un temps pour tout et la séparation entre profane et sacré se fait sentir jusque dans l’organisation du culte musulman.

Par ailleurs, le Coran souligne bien que seuls les Anges prient de manière continue :

« Ils exaltent Sa Gloire nuit et jour et ne s’interrompent point. » (Coran 21 : 20)

Les temps de prière pour les humains sont donc justement conçus en des périodes bien délimitées propices au calme, à la sérénité et à la disponibilité d’esprit pour mieux cloisonner ce qui relève du profane et du sacré. Cette souplesse du Coran peut nous aider à affronter la modernité qui certes ne s’adapte plus aux cycles naturels de la lumière et de la nuit mais à laquelle les prescriptions du Coran peuvent s’adapter !