Khutba #17 « La pudeur en islam et dans le Coran » (Eva Janadin, 4 et 25 septembre 2020)

Chères sœurs, chers frères en humanité,

Selon un hadith, « Dieu est pudique. Il aime la pudeur ». La pudeur est au cœur de l’éthique en islam mais elle n’est pas un simplement une question d’habillement et de vêtements, cette notion va bien au-delà puisqu’elle touche à l’ensemble de nos comportements au quotidien.

La pudeur est un sentiment qui dépasse largement le seul rapport au corps. Elle vient certes d’un rapport au corps, à certaines parties intimes que l’on veut cacher, mais aussi d’un rapport aux émotions que l’on souhaite maîtriser et ne pas dévoiler à n’importe qui. Les émotions, la foi ainsi que les parties intimes ont pour point commun de toucher à l’intériorité d’une personne, c’est-à-dire à la chose la plus précieuse qui puisse être donnée à l’être humain.

Le corps est un don divin, qu’il faut respecter, qu’il ne s’agit pas d’exposer à tout bout de champ mais qu’il ne s’agit pas non plus de couvrir à outrance. En cela, il faut souligner deux excès en Occident et en Orient : d’une part une marchandisation et une survisibilité du corps et de l’intimité sexuelle ; d’autre part une invisibilisation du corps et une inhibition complète de la sexualité. Tous ces excès visent bien souvent à contrôler le corps féminin et à le soumettre.

Lorsque la pudeur corporelle est excessive, elle devient un véritable handicap pour la vie sociale ou médicale d’une personne, ce qui va à l’encontre de la pudeur telle qu’elle est exprimée dans le Coran. L’immense paradoxe de cet islam rigoriste aujourd’hui est de vouloir s’invisibiliser au nom de la pudeur à tel point que cela rend davantage visible les individus qui tombent alors dans des pratiques ostentatoires. Il y a parfois une confusion entre une volonté d’être reconnu comme musulman et le besoin d’être pudique.

La pudeur est le reflet de la culture, elle est relative en fonction des cultures. La pudeur dépend donc aussi de considérations sociales et des coutumes, ses codes varient en fonction des espaces et des époques. Juger l’impudeur d’une civilisation revient à prétendre détenir une seule vérité et à juger l’autre comme étant « barbare » et impur. Ainsi, la pudeur n’est pas un absolu, elle demande une forte capacité d’adaptation à chaque situation, à chaque individu, à chaque société mais elle demande surtout de comprendre le sens et le principe de la pudeur qui est donner à l’être humain un droit fondamental : celui de préserver son intimité corporelle et morale.

Dans le Coran, on trouve un verset directeur pour analyser la manière dont la pudeur est conçue (al-Aʿrāf, 7 : 26) : « Dieu dit : « Ô enfants d’Adam ! Nous avons fait descendre sur vous un vêtement (libās) pour cacher vos nudités (sawʾatikum), ainsi que des parures (rīšan). – Mais le vêtement de la piété (libās al-taqwā), voilà qui est meilleur. C’est l’un des signes de la puissance de Dieu. Afin qu’ils se rappellent. »

À partir de ce verset, la pudeur peut se comprendre à trois niveaux de lecture :

  • La pudeur coranique consiste à couvrir sa nudité (par un vêtement, libās) pour préserver un droit fondamental à la dignité ; autrement dit le Coran nous enseigne une chose : le droit à la pudeur, personne n’a le droit de vous obliger à vous dévêtir et d’atteindre votre pudeur. Nous verrons que le Coran se limite totalement à cette question et ne cherche jamais à considérer que les parties à couvrir vont au-delà des parties intimes et des organes sexuels. Le Coran a cherché par cette règle à corriger une pratique de l’époque préislamique qui obligeait certains individus à se dévêtir pour le culte à la Kaaba et nous verrons pourquoi.
  • La pudeur coranique implique également une recommandation à s’embellir par le biais d’une hygiène corporelle (rīšan) pour préserver l’estime de soi et sa sincérité du lien à Dieu.
  • Enfin, la pudeur coranique, par l’expression libās al-tawqā (le vêtement de la piété), s’étend au-delà de la sphère corporelle et vestimentaire et inclue la préservation des autres par un comportement prévenant et bienveillant.

L’acquisition d’un droit individuel à la dignité humaine

Le Coran est souple concernant les règles de la pudeur corporelle. Dieu ne fait qu’édicter des règles minimales de pudeur en ne s’attardant que sur une seule chose : le droit de recouvrir ses parties intimes. Toutes les règles estimant qu’il faudrait couvrir autre chose que ses parties intimes ont été élaborées dans le cadre de la Sunna et non dans le Coran.

Chaque verset du Coran a été révélé à partir de conditions et de circonstances historiques bien particulières. C’est seulement par la connaissance de ces causes de Révélation que nous pourrons en tirer des principes directeurs et absolus pouvant encore nous guider aujourd’hui au XXIe siècle ; car seul ce contexte de Révélation peut nous permettre de comprendre pourquoi telle règle a été prescrite.

Or dans le Coran, toute règle a été édictée afin de corriger des comportements excessifs de l’époque du Prophète et d’améliorer l’éthique personnelle. Je vous propose d’analyser la question de la pudeur corporelle à travers le passage de la sourate Aʿrāf, les versets 26 à 33 qui revisitent le récit biblique sur la nudité d’Adam et Ève à travers les rites cultuels des Arabes pendant la période préislamique.

« 26. Ô enfants d’Adam ! Nous avons fait descendre sur vous un vêtement pour cacher vos nudités, ainsi que des parures. Mais le vêtement de la piété voilà qui est meilleur. C’est un des signes (de la puissance) de Dieu afin qu’ils se rappellent.

27. Ô enfants d’Adam ! Que le Diable ne vous tente point, comme il a fait sortir du Paradis vos père et mère, leur arrachant leur vêtement pour leur rendre visibles leurs nudités. Il vous voit, lui et ses suppôts, d’où vous ne les voyez pas. Nous avons désigné les diables pour alliés à ceux qui ne croient point,

28. et quand ceux-ci commettent une turpitude, ils disent: « C’est une coutume léguée par nos ancêtres et prescrite par Dieu. » Dis: « [Non,] Dieu ne commande point la turpitude. Direz-vous contre Dieu ce que vous ne savez pas ? »

29. Dis: « Mon Seigneur a commandé l’équité. Que votre prosternation soit exclusivement pour Lui. Et invoquez-Le, sincères dans votre culte. De même qu’Il vous a créés, vous retournerez à Lui. »

30. Il guide une partie, tandis qu’une autre partie a mérité l’égarement parce qu’ils ont pris, au lieu de Dieu, les diables pour alliés, et ils pensent qu’ils sont bien-guidés !

31. Ô enfants d’Adam, dans chaque lieu de prière, portez votre parure. Et mangez et buvez ; et ne commettez pas d’excès, car Il n’aime pas ceux qui commettent des excès.

32. Dis: « Qui a interdit la parure de Dieu, qu’Il a produite pour Ses serviteurs, ainsi que les bonnes nourritures ? » Dis: « Elles sont destinées à ceux qui ont la foi, dans cette vie, et exclusivement à eux au Jour de la Résurrection. » Ainsi exposons-Nous clairement les versets pour les gens qui savent.

33. Dis: « Mon Seigneur n’a interdit que les turpitudes (les grands péchés), tant apparentes que secrètes, de même que le péché, l’agression sans droit et d’associer à Allah ce dont Il n’a fait descendre aucune preuve, et de dire sur Dieu ce que vous ne savez pas. »

À cette époque, le tawaf était parfois exécuté autour de la Kaaba par des personnes nues ; il s’agit de comprendre les raisons de ce comportement. Il faut resituer ces versets dans le contexte littéraire de la sourate : ils s’insèrent juste après un rappel et une relecture coranique du récit biblique de la Genèse et de la Chute du Paradis aux versets 20 à 22 de la sourate 7 (un récit que l’on retrouve aussi dans la sourate 20, v117-121).

« 20. Puis le Diable, afin de leur rendre visible ce qui leur était caché – leurs nudités – leur chuchota, disant : « Votre Seigneur ne vous a interdit cet arbre que pour vous empêcher de devenir des Anges ou d’être immortels. »

21. Et il leur jura : « Vraiment, je suis pour vous deux un bon conseiller. »

22. Alors il les fit tomber par tromperie. Puis, lorsqu’ils eurent goûté de l’arbre, leurs nudités leur devinrent visibles; et ils commencèrent tous deux à y attacher des feuilles du Paradis. Et leur Seigneur les appela: « Ne vous avais-Je pas interdit cet arbre ? Et ne vous avais-Je pas dit que le Diable était pour vous un ennemi déclaré ? » »

Dans ces passages, on note une différence frappante dans la tenue d’Adam et Ève entre le récit coranique et le récit biblique : dans le Coran, l’état paradisiaque n’est pas du tout associé à la nudité, au contraire, Adam et son épouse sont habillés dans le Paradis (20 : 118-119) et ce n’est qu’après avoir mangé le fruit défendu que le couple se retrouve déshabillé de force par Satan qui leur enlève leurs vêtements pour rendre visible leur nudité (20 : 121).

« 117. Alors Nous dîmes: « Ô Adam, celui-là est vraiment un ennemi pour toi et ton épouse. Prenez garde qu’il vous fasse sortir du Paradis, car alors tu seras malheureux.

118. Car tu n’y auras pas faim ni ne seras nu,

119. tu n’y auras pas soif ni ne seras frappé par l’ardeur du soleil. »

120. Puis le Diable le tenta en disant: « Ô Adam, t’indiquerai-je l’arbre de l’éternité et un royaume impérissable ? »

121. Tous deux (Adam et Eve) en mangèrent. Alors leur apparut leur nudité. Ils se mirent à se couvrir avec des feuilles du paradis. Adam désobéit ainsi à son Seigneur et il s’égara. »

Ainsi, nous sommes dans le cas d’une nudité forcée qui est présentée dans le Coran comme un désordre et la pudeur des parties intimes comme une condition nécessaire pour préserver son état originel, à savoir sa dignité et sa spécificité humaine. On peut y voir ici la revendication d’un droit à la pudeur, puisque Satan agit comme celui qui atteint à la pudeur d’Adam et Ève en les forçant à se déshabiller comme pour les humilier et les déshumaniser afin de les punir.

Dans la sourate al-Aʿrāf, les versets de 26 à 32, s’adressent désormais aux fils d’Adam, les Arabes de l’époque préislamique, pour qu’ils tirent la leçon de ce qui est arrivé à leurs ancêtres : Dieu leur a donné des sous-vêtements décents pour couvrir leurs parties intimes (libās) et pourtant, certains d’entre eux, les polythéistes arabes qui dominent La Mecque, se livrent au culte de la Kaaba en se mettant nus.

Il s’agit là d’une allusion à une coutume arabe préislamique. Certaines tribus comme les Ḥums (les « Rigoristes ») et d’autres tribus voisines (Bahirah, Saʾibah, Wasilah) s’adonnaient à des pratiques sacrales particulières. Elles interdisaient de tourner autour de la Kaaba avec des vêtements venant de territoires non sacrés : les pèlerins devaient donc soit emprunter des vêtements fournis par les Ḥums sur place, soit mettre à la poubelle leurs propres vêtements jugés profanes et impurs car venant de l’extérieur du territoire sacré et ainsi tourner autour de la Kaaba en se mettant totalement nus.

D’autres pratiques cultuelles étaient imposées par ces tribus : elles refusaient également de quitter le territoire sacré pour aller accomplir la station au mont ʿArafa lors du pèlerinage ; elles ne permettaient pas aux autres Arabes d’apporter leur nourriture avec eux pour le pèlerinage et elles déclaraient que certaines nourritures étaient interdites dans l’espace sacré (interdiction de traire certaines chamelles consacrées aux idoles, réquisition de pâturages et de chamelles consacrés aux idoles, etc.). Toutes ces interdictions s’apparentent à un monopole tyrannique du territoire sacré de La Mecque par certaines tribus qurayshites afin de contrôler le pèlerinage.

Aux versets 31 et 32 de la sourate 7, le Coran lève ces interdits que les Qurayshites de La Mecque faisaient peser sur les vêtements et la nourriture des autres Arabes :

« Ô vous les enfants de Adam ! Prenez vos parures (zīnatakum) dans chaque lieu de prière. Et mangez et buvez ; et ne commettez pas d’excès, car Dieu n’aime pas ceux qui commettent des excès. / Dis : « Qui a interdit les vêtements de Dieu (libās), qu’Il a produits pour Ses serviteurs, ainsi que les bonnes nourritures ? » Dis : « Elles sont destinées à ceux qui ont la foi, dans cette vie, et exclusivement à eux au Jour de la Résurrection. » Ainsi exposons-Nous clairement les versets pour les gens qui savent. »

Au verset 199 de la sourate 2, Dieu demande aux Qurayshites d’aller à ʿArafa comme toutes les autres tribus arabes et donc de cesser leur monopole sur le territoire sacré de La Mecque.

On est donc là face à une stratégie coranique habituelle : corriger les comportements excessifs des contemporains de la Révélation qui avaient multiplié les interdictions ! Voici donc dans quel contexte l’interdiction de la nudité dans le culte se place et dans quel contexte, elle doit se comprendre pour en tirer un principe directeur ! Mais est-ce là une interdiction de se mettre nu ? Non, il s’agit d’une autorisation, d’un droit à couvrir ses parties intimes et d’une interdiction d’atteindre la pudeur d’autrui comme le faisaient les Qurayshites. Le Coran est donc intrinsèquement un texte permissif qui a cherché à lever les interdits de l’époque et non à les multiplier.

Dieu opte ici pour une attitude permissive et non pas restrictive. La prohibition de la nudité n’est pas à voir dans ce cadre comme une restriction de la liberté mais au contraire comme l’affirmation d’une liberté individuelle à pouvoir disposer de son corps et de préserver sa dignité.

Mais qu’est-il précisément reproché aux polythéistes arabes ayant imposé ces règles cultuelles discriminantes ? Est-ce l’impudeur ou bien le comportement des Qurayshites ayant multiplié des interdits vestimentaires et alimentaires ?

Cette nudité n’était pas liée à une impudeur volontaire des Arabes préislamiques, mais à l’existence d’habitudes ancestrales humiliantes, absurdes, injustes et tyranniques, à cause de la supériorité d’un groupe social dominant La Mecque. En effet, bien que les Arabes aient pratiqué ce nudisme cultuel sous la contrainte, ils considéraient la nudité comme une chose honteuse mais pratiquaient un rite dont ils avaient totalement perdu le sens en pensant que cela avait été prescrit par Dieu.

Imposer cette nudité était une forme d’humiliation et on le voit grâce aux commentaires des exégètes comme Ibn Kathir. Ce dernier rapporte des paroles que les femmes contraintes de faire le tawaf totalement nues (notamment de nuit pour ne pas être vues) devaient prononcer pour éviter que l’on ne pense qu’elles ne faisaient cela que pour inciter à la turpitude, al-fāḥiša, c’est-à-dire inciter à l’adultère, la débauche ou à la prostitution, voire au viol : « Aujourd’hui, que tout mon sexe apparaisse ou une partie de lui. / Mais ce qui apparaîtra, je ne tolèrerai à quiconque de le toucher. » Pour répondre à ces humiliations, Dieu recommande aux croyants au v29 de la sourate 7 la droiture, l’équité et l’action juste (qisṭ) pour rappeler la nécessité de respecter la dignité humaine dans son intimité corporelle.

Ce qui est donc reproché aux Arabes préislamiques n’était donc pas l’impudeur mais de suivre des règles cultuelles absurdes, humiliantes et tyranniques sous prétexte de suivre des traditions ancestrales en pensant que Dieu l’avait ordonné :

« Quand ils font une chose honteuse, ils disent : « Nous avons trouvé nos pères ainsi, et Dieu nous l’a ordonné. » Dieu ne recommande jamais une chose honteuse (fāḥiša). » (Coran 7 : 28)

Ce qui est reproché aux Qurayshites, c’est d’avoir perdu le sens de leurs rites ! Il leur est reproché l’idolâtrie de leurs règles ancestrales, c’est-à-dire le suivisme aveugle de leurs ancêtres en mentant sur Dieu et en Lui attribuant des interdictions qui ne venaient pas de Lui ; autrement dit une confusion de ce qui relève d’habitudes culturelles et sociales injustes et ce qui relève des règles de Dieu ; mélanger la Sunnat Allāh, la Loi de Dieu, et la sunnat al-awwālīn, la Loi des prédécesseurs. Cette erreur existe encore malheureusement aujourd’hui !

Ces mensonges sur Dieu proférés par les idolâtres qurayshites de La Mecque ont concerné ces règles vestimentaires mais aussi la question de l’alimentation. Dans les v116 et 117 de la sourate 16, Dieu les accuse justement d’avoir menti sur Lui :

« Et ne dites pas devant le mensonge que vos langues profèrent : « Ceci est licite, ceci est interdit ! » De la sorte, vous forgeriez le mensonge sur Dieu. Vraiment, ceux qui forgent le mensonge sur Dieu ne prospèrent pas ! / Piètre profit éphémère ! Et pour eux une correction douloureuse ! » (Coran 16 : 116-117)

Ainsi, le Coran contient en lui-même une profonde modernité qui peut totalement nous parler au XXIème siècle : il met au premier plan un droit à l’intimité de l’individu, alors que celui-ci n’existait pas au temps préislamique puisque l’individu était toujours inséré au sein d’une tribu et ne pouvait pas exister par lui-même, n’ayant aucun droit personnel en dehors de ses liens de parenté tribaux et biologiques.

Par exemple, il est demandé de ne pas déranger les personnes en pénétrant dans leurs appartements à trois moments de la journée consacrés au déshabillement : avant la prière de l’aube (lors du lever), le midi au moment de la sieste et après la prière de la nuit (au moment du coucher) (24 : 58-60).

De la même manière, il est demandé aux femmes de rabattre un tissu sur leurs poitrines (24 : 31), l’espace de leur intimité. On ne le dira jamais assez, mais rien n’est dit dans ce verset ni ailleurs dans le Coran sur le fait de couvrir ses cheveux ou son visage par un voile, qui ne sont pas considérés comme des parties intimes. Seule la Sunna incite à couvrir ces dernières car ce corpus est inscrit dans un contexte historique totalement différent de celui de la période de la Révélation. Ce même verset (24 : 31) insiste aussi sur la nécessité de baisser son regard autant pour les femmes que pour les hommes pour ne pas importuner, ne pas atteindre la pudeur d’autrui en se montrant insistant ou intrusif avec son regard sur l’autre qui ne le consent pas forcément.

Dans le Coran, le hijab (33 : 53) est non pas un voile féminin mais un rideau qui permettait de préserver l’espace privé des femmes du Prophète qui étaient régulièrement importunées dans leurs appartements. Il était demandé à toute personne voulant les questionner de s’adresser à elles de derrière un rideau. Dans la sourate 24, versets 27-29, il est aussi demandé aux croyants de ne pas entrer dans les maisons sans demander la permission pour respecter leur vie privée et de bien saluer les habitants par politesse et attention.

En faisant exister ce droit à la pudeur et à l’intimité pour les individus, le Coran fait émerger la dignité de la personne et son droit à être protégée ; chose tout à fait universelle, nouvelle et novatrice pour l’époque.

La beauté, une forme de pudeur

« Ô enfants d’Adam ! Nous avons fait descendre sur vous un vêtement pour cacher vos nudités, ainsi que des parures (rīšan). » (Coran 7 : 26)

« Ô vous les enfants d’Adam ! Prenez vos parures (zīnatakum) dans chaque lieu de prière. » (Coran 7 : 31)

En plus de demander de cacher les parties intimes dans la prière, Dieu autorise et recommande aux fidèles de se revêtir de beaux vêtements et de parures (rīšan, zīna). L’étymologie de ces termes désignent de belles parures qui embellissent. Cet état originel et paradisiaque qui caractérisait les tenues d’Adam et Ève est bien loin d’un état de nature primitive dénuée de tout bien matériel où l’humanité n’aurait pas atteint des formes esthétiques exprimant la beauté physique des humains.

Ibn Kathīr insiste pour commenter le v31 de la sourate 7 :

« Ce verset et les textes de la Sunna qui vont dans son sens montrent qu’il est recommandé de s’embellir, de mettre du parfum, d’utiliser le siwak, de porter des habits blancs pour la prière en général, et en particulier le jour du Vendredi et de fête. »

Ainsi, il n’est pas fait mention dans ce verset d’une quelconque allusion au voile féminin dans la prière mais à la nécessité de bien s’habiller pour un événement cultuel.

La ritualité préislamique était fondée sur une forme d’ascèse incarnée par cette nudité imposée pour éviter de porter des habits profanes dans l’espace sacré de la Kaaba. Avec le Coran, la parure et le droit de s’embellir fait son entrée dans l’espace sacré, ainsi que de nouvelles normes esthétiques : autoriser à se rendre beau et belle devant Dieu. C’est une autre forme de sacralité et de ritualité qui s’exprime par l’ornementation et non par le dénuement.

Mais attention, là n’est pas une incitation à tomber dans un matérialisme excessif, pour se faire bien voir des autres croyants, autrement dit mettre ses plus beaux vêtements pour montrer sa richesse et mépriser ceux qui n’ont rien. Il s’agit plutôt de prendre soin de ce moment qu’est la prière par l’intention intérieure et extérieure que l’on accorde à ce rendez-vous avec Dieu.

« Ô vous les enfants d’Adam ! Prenez vos parures (zīnatakum) dans chaque lieu de prière. Et mangez et buvez ; et ne commettez pas d’excès, car Dieu n’aime pas ceux qui commettent des excès. » (7 : 31)

Le v31 de la sourate 7 évoquent trois règles d’hygiène corporelle : bien manger, bien boire et s’habiller dignement pour protéger sa nudité mais aussi pour s’embellir. Bien manger, bien boire, s’apprêter et s’embellir pour un événement sacré et solennel comme le culte font partie de ces éléments qui permettent d’entretenir un lien à Dieu, de prendre soin de ce rendez-vous intime et personnel avec Dieu ; c’est aussi se respecter et s’accorder de la dignité.

Ibn Hibban (m. 965) rapporte que le Prophète, même seul, portait de beaux vêtements lorsque « durant la nuit, il voulait s’entretenir seul à seul avec son Bien-Aimé, c’est-à-dire son Seigneur. » Le fidèle qui en a les moyens est invité à porter ses plus beaux vêtements pour aller prier, collectivement mais aussi individuellement pour éviter l’hypocrisie et la recherche de l’admiration d’autrui.

Se faire beau même seul dans la prière est considéré comme un signe de sincérité pour garantir une belle relation avec Dieu et le faire seul permettait aussi que cette beauté physique ne soit pas faite pour les autres mais avant tout pour Dieu ; cela afin d’éviter toute ostentation et désir de reconnaissance sociale pour montrer sa richesse extérieure.

Ces incitations coraniques sont en réalité pleines de bon sens et peuvent totalement nous parler encore aujourd’hui : porter une certaine attention à son apparence physique fait partie de l’hygiène de vie, du respect des autres et de soi-même. Les vêtements jouent un rôle primordial sur notre moral, ils participent à la construction de notre identité personnelle, de notre singularité, de la confiance et de l’estime de soi. Bien s’habiller agit aussi positivement sur notre santé car une mauvaise hygiène vestimentaire et physique entraîne la propagation des maladies. Les ablutions vont par ailleurs dans le même sens de cette hygiène de vie.

Le terme utilisé dans le verset 31 de la sourate 7 est zīna, zāna signifie « orner, embellir, parer, décorer, pavoiser ». Alors que les vêtements (libās) ont pour fonction unique de cacher les parties intimes, les zīna ont au contraire pour rôle de montrer la beauté et d’ajouter des ornements (bijoux, parfum, belles parures).

Au contraire, aujourd’hui, la tendance rigoriste de l’islam est plutôt de dire qu’il ne faudrait surtout pas être jolie, surtout pour une femme, pour éviter d’attirer les regards concupiscents, qui plus est dans le culte, et éviter de susciter le désir chez les hommes. L’incitation fondamentaliste vise ici à se couvrir entièrement et de manière austère et informe, comme si la beauté, pour cet islam conservateur, était devenue signe d’impudeur. Et pourtant, dans le Coran et la Sunna, cet embellissement et ces gestes de beauté ne sont absolument pas synonymes d’indécence ou de débauche. À l’homme qui questionna le Prophète au sujet de l’amour des beaux vêtements et des belles chaussures, le Prophète répondit « Dieu est Beau et Il aime la Beauté ».

Dans une autre parole prophétique, la pudeur est synonyme de Beauté : « Chaque fois que l’indécence se trouve dans une chose, elle l’enlaidit. Et chaque fois que la pudeur se trouve dans une chose, elle l’embellit. » La pudeur, lorsqu’elle est juste et bien exprimée, communique de la Beauté à notre conduite générale, parce que cette pudeur nous apporte une forme de noblesse, de distinction et de subtilité physique mais aussi morale.

La pudeur, une attention aux autres et une préservation de la foi

Dans le Coran, le vocable « beauté » est aussi évoqué par la racine ḥsn. Les muḥsinūn et les muḥsināt sont traduits par les « bel-agissants », c’est-à-dire ceux qui agissent de manière décente, de manière noble et distinguée, subtile et pudique. Souvent on prend ce terme de décence en le réduisant à sa dimension sexuelle, à la chasteté, mais il implique bien plus que cette dimension, il incite une véritable beauté du bel-agir et une noblesse de caractère, une éthique que le Prophète essayait de parfaire (al-akhlāq) qui n’a rien à voir avec la sexualité.

Le vêtement sert à couvrir ses parties intimes, à s’embellir mais aussi il existe un vêtement spirituel et éthique : libās al-taqwā traduit par le « vêtement de la piété » (Coran 7 : 26). Ce vêtement est considéré par Dieu comme étant le meilleur de tous : il consiste à se prémunir de Dieu par la piété et la foi, c’est-à-dire à préserver, prendre soin de quelqu’un ou de quelque chose, comme l’évoque la racine de taqwā, waqaʿa.

Le Coran incite par cette notion de pudeur à respecter autrui, à respecter son intimité par une qualité morale : celle de la prévenance, c’est-à-dire faire preuve de délicatesse, de politesse et de soin envers autrui pour ne pas l’importuner ou le déranger. Être pudique c’est être capable d’aller au-devant des besoins et des désirs d’autrui. Être pudique, ce n’est pas seulement ne pas tomber dans l’exhibition, ce qui est par ailleurs condamné par la loi de notre pays, mais c’est aussi faire preuve d’attention à autrui.

La pudeur n’est pas une simple convention sociale relative à chaque culture, elle est aussi et surtout une question d’éducation : celle qui nous apprend à faire attention à l’autre, à avoir du tact pour respecter ce que l’autre peut entendre ou voir. Cette qualité implique de montrer une forme de retenue, de réserve, de délicatesse et de discrétion pour ne pas blesser, indisposer ou offenser.

La pudeur implique de bien cerner l’évolution d’une relation entre deux personnes, que ce soit dans le cadre de l’amour ou de l’amitié : lorsque je décide de me confier à quelqu’un, c’est parce que je sens que l’autre est digne de cette révélation, qu’il peut l’entendre, grâce à une confiance mutuelle.

Je dois ainsi prendre garde à ne pas l’embarrasser par ma confidence ou ce que je veux montrer de mon corps. Une confession abusive ou une grande familiarité risque de dévoiler une partie de notre intimité qui ne devrait pas être exposée aux yeux d’un trop grand nombre. Cette éthique de la pudeur demande une grande exigence d’attention à autrui. Autrement dit, on ne peut pas tout dire à n’importe qui et à n’importe quel moment. La pudeur implique donc de se respecter soi-même, de s’estimer et de se soucier d’autrui et de ses propres limites.

La pudeur est une valeur, un comportement, une éthique générale. Par exemple, le Prophète est décrit dans les traditions comme quelqu’un de très pudique et très discret. Il refusait de se mettre en avant, il détestait être visible dans une assemblée et ne voulait pas se faire remarquer. Tout le paradoxe pour un Prophète et tout le paradoxe aussi des dérives actuelles amenant à vénérer la figure prophétique alors qu’il cherchait lui-même à tout prix à empêcher cela, car comme le dit le Coran, il n’était qu’un messager, un homme et en aucun cas un être parfait.

Un dernier exemple peut nous permettre de comprendre ce qu’est ce libās al-taqwā, ce vêtement de la piété : la foi en Dieu est quelque chose d’intime, qu’il est parfois difficile de communiquer et d’expliquer même à ses coreligionnaires. Ainsi, même la Révélation à Muhammad est décrite dans le Coran comme le fruit d’une relation pudique avec Dieu :

« Il n’a pas été donné à un mortel que Dieu lui parle autrement que par Révélation ou de derrière un voile, ou qu’Il lui envoie un message qui révèle, par Sa permission, ce qu’Il veut. Il est Sublime et Sage. » (Coran 42 : 51).

Le voile ici est un symbole, une métaphore, qui rappelle que le secret du divin est bien gardé, finalement inaccessible et que le Prophète lui-même n’a pu le toucher que du bout du doigt. Le Mystère divin, al-Ghayb, fait partie de ce qui est indicible ; non seulement ce que l’on ne doit pas dire mais ce que l’on ne peut pas dire car aucun mot ne peut le décrire. La pudeur ontologique vient de cette expérience avec le sacré, avec Dieu, que seul l’individu peut expérimenter avec lui-même, une expérience grandiose, mais qui n’appartient qu’à nous. Or, la pudeur est justement ce sentiment qui nous incite à garder pour nous notre jardin secret, nos aspirations les plus intimes et les plus profondes, nos sentiments les plus subtils.

Ainsi être impudique dans la foi reviendrait à vouloir trop montrer avec ostentation sa foi, avec prétention. Le Coran nous enseigne notamment d’accomplir les rites de l’islam de manière pudique et de s’écarter de toute tentative d’ostentation. Il s’agit de se montrer discret dans ses pratiques, que ce soit le jeûne, la prière ou l’aumône.

« Si vous donnez l’aumône en public, c’est bien, mais si vous le faites en toute discrétion et si vous la donnez aux pauvres, c’est encore mieux. » (Coran 2 : 271)

De même pour la prière : « Et dans ta prière, ne récite pas à voix haute ; et ne l’y abaisse pas trop, mais cherche le juste milieu entre les deux. » (17 : 110). Il s’agit là de faire preuve de modération et de justesse dans la manière d’élever sa voix pendant la prière.

L’impudeur dans le rite est aussi parfois comparée à un manque de sincérité et à de l’hypocrisie dans la foi :

« Les hypocrites cherchent à tromper Dieu, mais Dieu retourne leur tromperie (contre eux-mêmes). Et lorsqu’ils se lèvent pour la prière, ils se lèvent avec paresse et par ostentation envers les gens. À peine invoquent-ils Dieu. » (Coran 4, 142)

Toute pratique rituelle être discrète, est censée fuir les regards, et ne jamais désirer être vue pour recevoir les honneurs de ses coreligionnaires. La discrétion préserve la sincérité ; au contraire, l’ostentation détruit cette intention pure qui est censée diriger tout rite en islam. Selon une parole prophétique : « Si le cœur est sain, le corps entier est sain. »

Bibliographie

  • Abdennour Bidar, Quelles valeurs partager et transmettre aujourd’hui ?, Paris, Albin Michel, 2016.
  • Ibn Kathir, Tafsîr.