Khutba #9 « Le sens et les modalités de la prière rituelle en islam » (Anne-Sophie Monsinay, 27 mars 2020)

Le sens de la prière rituelle

1) La symbolique des gestes

La prière relie à Dieu. Le mot « salat » (sad, lam, wa) est traduit par Maurice Gloton par « action unifiante de graces » et la racine du terme renvoie au fait « d’effectuer la liaison de grâce » et aussi « d’arriver derrière quelqu’un et le rattraper »1. La prière permet de relier notre essence divine immanente à la transcendance de façon à ce que l’Esprit divin en nous « rattrape » la grandeur ou l’inaccessibilité de la transcendance.

Ce lien se retrouve dans la symbolique de la gestuelle de la prière. La station debout correspond au lien transcendant, à la verticalité, au lien entre les cieux et la terre, entre Créateur et créature ; l’inclinaison est un geste de Dieu qui descend vers Ses créatures pour S’incarner en elles, c’est un geste de miséricorde dans lequel Dieu se met au service de l’homme, se penche vers l’homme ; la prosternation correspond à l’immanence divine, Dieu est présent en totalité dans l’être humain qui garde néanmoins une grande humilité par sa posture prosternée, car s’il a la totalité du divin en lui-même, toutes les autres créatures l’ont aussi. Enfin la position à genoux est une station d’écoute, de contemplation de cet état pacifié obtenu par la prière, de cet état divin retrouvé. Ainsi, en un cycle de prière, on vit et revit l’intégralité du cheminement spirituel que nous vivons en temps que créature individualisée et séparée évoluant vers le retour à son état divin.
Dans Un islam pour notre temps, Abdennour Bidar l’exprime ainsi :
« Chacune des différentes stations de la prière rituelle exprime un certain état de la présence divine. La station debout est la permanence de Dieu au-dessus du temps et de l’éternité, la station penchée la descente de Dieu vers les mondes, la station de prosternation est la concentration de Dieu dans chaque être créé, la station assise est la contemplation sereine de Dieu par lui-même dans la totalité des êtres issus de lui. Lorsque l’homme prie, il réalise tous les gestes que Dieu accomplit lui-même en lui-même. L’homme est alors établi dans le divin. »2

Nous retrouvons cette symbolique dans le mot « Allah » (الله) en arabe avec le alif (ا) qui représente la verticalité, la posture debout, la transcendance ; le lam (ل) avec sa boucle, représente l’inclinaison, le lien entre Dieu et l’être humain, l’incarnation en l’être humain ; et le ha (ه), avec sa grande boucle close, correspond à la prosternation et à l’immanence divine. Nous pouvons facilement imaginer que la répétition 5 fois par jour de cette prière avec ses différents cycles, accompagnée de cet état de conscience sur la symbolique de sa gestuelle peut faire des miracles sur l’état spirituel d’un individu.

2) Le sens des paroles

Abdu-l-Karîm Al-Jîlî, un soufi du XIVè siècle, associe au sens symbolique de la gestuelle de la prière une signification symbolique des paroles l’accompagnant.
« La première takbîrah (proclamation de « Dieu est plus grand ») qui constitue l’entrée en l’état sacral de la Prière (ihrâm) veut signifier que la Dignité divine est plus grande et plus vaste que ce par quoi elle pourrait se révéler en fait à l’orant ; celui-ci ne doit pas la conditionner par les limites d’un événement contemplatif (machhad), car la Dignité divine dépasse toute saisie contemplative et toute vision par lesquelles elle pourrait se révéler au serviteur ; elle est infinie. La prescription de réciter la sourate Al-Fâtihah (« Celle qui ouvre ») est une indication que la Perfection divine se trouve dans l’Homme (universel), car l’Homme est ce par quoi est inaugurée l’Existence Universelle (Fâtîhatu-l-Wujûd) et par quoi Dieu a ouvert les cadenas des choses existentielles. La récitation de cette sourate signifie donc la manifestation des mystères seigneuriaux sous les mystères humain. »3
Chaque individus a une perception de Dieu qui lui est propre et qui diffère de celle d’autrui. En répétant durant notre prière « Dieu est le plus grand » à chaque changement de position, nous nous rappelons de l’humilité qui doit nous accompagner pendant notre cheminement spirituel pour nous garder d’essentialiser notre relation à Dieu et nos expériences spirituelles ou nos raisonnements théologiques. La Fatiha, au contraire, met l’accent sur la relation entre Dieu et l’homme.

Al-Jîlî poursuit en disant : « Le ‘redressement’ (al-qiyâm) (après l’inclination) signifie la station de la permanence (al-baqâ) ; c’est pour cela qu’on dit alors : ‘Dieu entend celui qui Le Louange’. Cette parole ne convient pas, à vrai dire, au serviteur, car elle est une information au sujet d’un état divin. Le serviteur, dans cette position droite qui signifie la permanence, est ‘khalîfatu-llah’ ‘lieutenant de Dieu’ ou, si l’on veut, on peut dire qu’il est Dieu Lui-même pour qu’il n’y ait pas de méprise, c’est ainsi qu’alors Il renseigne Lui-même à son sujet, je veux dire qu’Il rend compte que Sa réalité divine entend la louange de Sa créature alors que dans les deux états (divin et créaturel) Il est le Même, non multiple. (…) L’assise sur séant (julûs) entre les deux prosternations est une indication de la réalisation en soi des Noms et des Attributs, car « l’assise » est une position en état d’équilibre, ce qui correspond à la position divine énoncée par le verset ‘Le Tout-Miséricordieux Se tient en équilibre sur le Trône’ (Coran XX,5). »4
La question soulevée ici est de déterminée quel est le statut de l’individu au moment où il récite « Dieu entend celui qui le loue ». Est-il simplement humain ? Dans ce cas, il s’agirait d’une personne rendant grâce et louant son Seigneur à travers sa prière. Ou est-il divin ? S’est-il à ce moment suffisamment relié à son Esprit divin pour effacer son égoité et permettre à cet Esprit de louer la Transcendance, de s’auto-louer ? Al-Jîlî nous répond : les deux. Cette parole est à comprendre avec ce double sens d’un processus en cours de réalisation entre deux états cohabitant.

Le contenu de la prière se fait par des formules de bénédictions et de louange ainsi que de sourates du Coran. Pour permettre de renforcer la puissance spirituelle de la prière, il est important de bien choisir nos sourates (une succession choisie de versets de prière que les prophètes adressent à Dieu dans le Coran, des sourates courtes ou versets qui font sens), d’analyser les versets choisis, voir de les changer si une lassitude se fait sentir. Rien n’empêche d’ajouter des paroles de prières spontanées (qui peuvent être ritualisées ou non) ou d’autres textes (bibliques ou soufis par exemple) dans les postures où il n’y a « rien » (la prosternation par exemple). La forme de la prière rituelle islamique est à la fois très codifiée par ses postures qui s’enchaînent dans un certain ordre et ses paroles fixes. Mais elle laisse aussi une grande marge de liberté qui permet de personnaliser cette prière pour qu’elle nous convienne au mieux et permette à chacun de relier l’immanence à la transcendance.

Mohammed Iqbal fait également le lien entre transcendance et immanence au moment de la prière rituelle : « La prière est, dans son origine, instinctive. (…) La prière, en tant que moyen d’illumination spirituelle, est un acte vital normal grâce auquel la petite île de notre personnalité découvre tout à coup qu’elle est placée dans un plus grand tout de vie. »5

Les modalités de la prière rituelle

1) Les horaires de prière

La prière rituelle est une pratique répétée et espacée dans la journée 5 fois par jour. Le Coran évoque 3 à 4 moments explicites. Des versets utilisent le terme « salat » concernant l’aube, le coucher du soleil et la nuit. Un quatrième moment du zenith est mentionné dans un verset n’utilisant pas le terme « salat » mais nous demandant de louer Dieu (subhanallah) :

Immersion insondable en Dieu quand vous êtes au soir et à l’aube, et à Lui la louange dans les cieux et la terre, et à la tombée de la nuit et au zénith ! (Coran 30 : 17-18)

La prière de l’après-midi (asr’) n’est pas évoquée dans le Coran. Un verset fait référence à une prière « médiane » qui peut être interprété par cette prière mais aussi par celle du zenith qui se trouve au milieu de la journée.
Trois, quatre ou cinq prières quotidienne, qu’importe. L’important n’est pas la quantité mais la qualité du moment quelque soit l’option choisie. En revanche, le Coran accorde une grande importance à ces moments. Chaque prière correspond à une position solaire précise. Nos états d’esprit et spirituel ne sont pas les mêmes à ces différents moments de la journée. Le Coran évoque par l’exemple l’importance spirituelle de la prière de la nuit :

En vérité, la prière de la nuit laisse une profonde empreinte et permet une plus grande concentration. (Coran 73 : 6)

Par son calme et son silence, la nuit offre des conditions propices à la méditation qui s’approche un peu de celles du désert. Il s’agit aussi de s’accorder des pauses à différents moments de la journée pour nous consacrer à Dieu. Ainsi, on peut s’interroger sur la pertinence de rattraper ses prières. Cela n’a pas de fondement coranique et revient en réalité à prier une seule fois puisque la prière est célébrée à un seul moment. Le lien avec les positions solaires ainsi que les cinq opportunités d’adoration journalières ont un sens très profond et ne peuvent être compensées par un « rattrapage ». Ceci dit, le Coran laisse la porte ouverte à cette possibilité et chacun pourra, selon sa sensibilité spirituelle, choisir de rattraper ou de sauter une prière non accomplie à l’heure. Ce lien entre prière et temps peut aussi être envisagé non pas comme une pause dans nos activités quotidiennes mais comme une intention spécifique accordée à Dieu et à la temporalité. C’est l’option que choisi Rumi dans le Mathnawi dans lequel il dit : « O être unique, accomplis les deux rakat afin que le Temps soit orné par toi. »6

2) La prière : une obligation religieuse ?

La prière est souvent considérée comme une obligation religieuse en islam. En réalité, le Coran n’est pas si affirmatif à ce sujet. Le terme arabe « kitâb » (Coran 4 : 103) ne signifie pas « obligation » mais « prescription », c’est-à-dire une recommandation. Dans ses travaux, qui ont fait l’objet d’une thèse de doctorat, le Dr Al-Ajami explique très bien cette distinction lorsqu’il écrit : « Par définition, toute prescription (kitâb) n’a pas un caractère obligatoire, il s’agit seulement d’une recommandation mise par écrit. Ce n’est que sous l’influence de l’exégèse juridique propre aux objectifs de l’Islam qu’a été surimposé au terme (kitâb) le sens d’obligation, voire de Loi divine. »7 Ainsi, Dieu n’« oblige » pas à prier, car une telle action réalisée sous la contrainte n’aurait aucun intérêt ni pour Lui ni pour nous ; une prière ne peut porter ses fruits qu’avec une réelle et pure intention, comme l’affirme si bien Rûmî lorsqu’il évoque la l’importance de la liberté de choix :
« La liberté de choix est ce qui confère de la valeur à la dévotion ; autrement (il n’y aurait pas de mérite) : cette sphère céleste tourne involontairement. Donc, sa révolution ne comporte ni récompense ni punition, car le libre arbitre est considéré comme un mérite le Jour du Jugement. (…) Quand le pouvoir d’agir librement n’existe pas, l’action devient dépourvue de valeur. Prends garde que le Destin ne s’empare de ton capital ! Le pouvoir d’agir librement est ton capital qui te fait gagner du profit. Guette le moment de ce pouvoir et observe-le bien ! L’homme chevauche le coursier que Nous avons ennobli (les fils d’Adam) : les rênes de la liberté sont dans la main de son intelligence. »8

Lorsque tu te trouves au milieu des combattants et que tu te disposes à diriger la salât, qu’une partie des troupes vienne prier avec toi, tout en gardant ses armes , et pendant que ceux qui prient se prosternent, les autres devront se tenir derrière eux, prêts à intervenir en cas de danger. Puis un deuxième groupe qui n’a pas encore prié viendra accomplir sa salât avec toi, tandis que le premier groupe qui a déjà effectué sa salât assurera la garde, toujours en armes. En vérité, Dieu se charge de réserver aux négateurs un châtiment avilissant. (Coran 4 : 102)

Et quand vous avez accompli la prière, alors rappelez vous de Dieu, debout, assis, et sur le côté. Une fois tranquilisés, accomplissez (normalement) la prière prescrite ! Vraiment, la prière est une prescription temporelle/limitée à la charge de ceux qui mettent en œuvre le Dépôt confié. (Coran 4 : 103)

En cas de danger, il vous est permis d’accomplir vos prières en marchant ou en étant sur le dos de vos montures. Dès que la sécurité est rétablie, reprenez votre prière comme Dieu vous l’a enseignée lorsque vous ne le saviez pas encore. (Coran 2 : 239)

Aujourd’hui, nous ne sommes plus dans des situations de mises en danger qui justifieraient d’appliquer ces prescriptions. En revanche, nous sommes confrontés à d’autres situations – qui n’existaient pas du temps du Prophète – dans lesquels on peut, par analogie, adapter et appliquer cette idée de « prescription limitée » (kitâban mawqûtan) (Coran 4 : 103). Par exemple, l’impossibilité de prier au travail faute de temps et de lieux, ou encore lorsque nous sommes dans les transports en commun. Cela ne relève pas de l’ego mais d’une adaptation aux circonstances, comme le Prophète l’a fait lorsque les combats ne lui permettaient pas d’accomplir sa prière. Vaut-il mieux, dans ces situations, reporter et « rattraper » ses prières en fin de journée ce qui, on l’a vu, revient à rater le moment et donc sauter la prière ? Ou peut on envisager une adaptation afin de prier à l’heure et ainsi d’honorer le moment comme nous le recommande le Coran ? Il est en effet tout à fait envisageable de prier intérieurement et sans les postures à son bureau ou dans le métro. Reste à convenir de la solution à adopter lorsqu’il n’est pas non plus possible de faire ses ablutions.

3) Les ablutions

La purification par l’eau permet nous préparer à entrer dans un acte et un temps sacré. L’eau vise à sacraliser notre corps, notre âme et notre esprit (un des sens que l’on peut attribuer aux 3 répétitions de chaque partie du corps issues de la tradition islamique). L’eau est la source de la vie : « Et de l’eau, Nous avons fait toute chose vivante » (Coran 21 : 30).

« L’ état de pureté rituelle (at-tuhr) (exigé pour accomplir valablement la Prière) exprime la purification des défauts de l’existence contingente (an-naqâis al-kawniyyah) ; le fait que la purification doive être faite avec de l’eau est une indication que les défauts dont il s’agit ne sauraient cesser que par l’apparition des effets des Qualités divines (al-sifât) qui constituent la ‘vie de l’existence’ (hayâtu-l-wujûd), car l’eau est le ‘secret de la vie’. (Coran 21 : 50 ‘Et Nous avons fait de l’eau toute chose vivante’). »9

L’eau symbolise le souffle divin, l’Esprit divin qui est présent en toute chose. L’eau est aussi ce qui nettoie, au sens littéral comme au sens symbolique. La pureté de l’intention au moment des ablutions est indispensable pour le nettoyage et la purification intérieure. Concernant l’aspect extérieur, nous constatons que les parties du corps citées dans le Coran pour les ablutions sont celles qui étaient exposées à l’air libre à l’époque de la révélation coranique (le visage, les mains jusqu’aux coudes par le port de tuniques à manches courtes liées aux pays chauds, la tête, les pieds). Si nous nous retrouvons dans la même situation en été, ce sera moins le cas en hiver où nos bras et nos pieds sont généralement couverts. Nous pouvons alors nous interroger sur la pertinence de maintenir le nettoyage de ces parties du corps lorsqu’elles sont recouvertes, d’autant plus lorsque nous sommes hors de chez nous. Des décisions de jurisprudence ont déjà été prise concernant par exemple la possibilité de faire son ablution « par dessus des chaussettes ».

Le Coran fait preuve d’une grande souplesse au sujet des ablutions en permettant le remplacement de l’eau par de la terre pour se purifier lorsque l’eau n’est pas accessible. Le terme « ṣa‘îd » signifie « sol, terre, chemin ».10

« Si vous êtes malades ou en voyage ou que l’un de vous revienne du lieu d’aisance ou que vous ayez “caressé” des femmes, mais que vous ne trouviez point d’eau, alors ayez-en l’intention en recourant à un sol propre dont vous toucherez votre visage et vos mains. » (Coran 5 : 6)

Ce verset à lui seul démontre la grande considération et la primauté accordée au sens symbolique et ésotérique plutôt qu’à l’exotérique et à la forme. En effet, contrairement à l’eau, l’utilisation de la terre revient à se salir davantage. L’intention de l’ablution est donc plus importante que l’ablution en tant que telle. Ainsi, nous pouvons également envisager une adaptation par rapport aux contraintes de nos vies modernes comme par exemple ne purifier que les parties qui sont à l’air libre mais aussi, lorsque l’eau n’est pas accessible, envisager de se contenter d’une purification symbolique avec le geste et l’intention pour pouvoir accomplir sa prière à l’heure.

4) Les femmes peuvent-elles prier pendant leurs règles ?

La tradition considère qu’il est interdit pour une femme de prier pendant ses menstrues. Là encore, chacune fera son propre choix selon ses convictions et ses besoins spirituels. Toujours est-il que le Coran est loin d’être explicite à ce sujet. Le Coran déconseille les rapports sexuels pendant les règles d’une femme en considérant cela comme une indisposition.

Ils t’interrogent quant aux règles. Réponds : « C’est une indisposition (adhâ). Écartez-vous donc des femmes durant les règles et ne les approchez qu’une fois qu’elles ne les ont plus (yathurna). Et, lorsqu’elles se sont nettoyées (tatahharna), venez à elles comme Dieu vous l’a ordonné. Certes, Dieu aime ceux qui se repentent et Il aime ceux qui se purifient (al–mutahhirîn). (Coran 2 : 222)11

Le Dr Al Ajami, à qui nous devons cette traduction, précise que « yathurna » (racine « tahara ») signifie « s’éloigner, écarter, être propre, être non souillé » plutôt que « purifier » que nous trouvons dans la plupart des traductions. Ainsi ce terme renvoie davantage à l’idée d’un nettoyage plutôt qu’à une purification symbolique à laquelle renverrait par exemple les ablutions. Les juristes musulmans ont fait une surinterprétation de ce verset en considérant que cette indisposition entraînerait un état d’impureté indépendamment des rapports sexuels, qui interdirait aux femmes de jeûner et de prier pendant leurs règles. Il est bien sûr possible d’adhérer à cette interprétation mais rien ne prouve de sa véracité. Or, en instaurant une interdiction sur cette question, on impose une éventuelle erreur d’interprétation à toutes les femmes, qui aboutit à une rupture du contact avec Dieu par l’impossibilité de réaliser la « liaison de grâce » auquel il nous enjoint. Cela est bien sûr inadmissible. Chaque femme doit être libre de choisir si elle souhaite interrompre quelques jours ses prières et ses jeûnes (peut être que certaines y voient une pause bénéfique) ou si elle préfère maintenir son lien avec Dieu.

5) Le choix de la langue

Cette question se pose pour les non arabophones. L’orthopraxie considère qu’il est obligatoire de prier en arabe et que la prière n’est valable qu’à cette seule condition. Or, le caractère obligatoire de la prière rituelle en arabe n’est théologiquement pas fondé. Rien dans le Coran n’oblige à prier en arabe. Le texte insiste au contraire sur le choix de cette langue pour la révélation du simple fait que le peuple récipiendaire la comprenait. Ainsi, le Prophète Muhammad et les premiers musulmans priaient dans leur langue maternelle. Autre élément intéressant, tous les prophètes priaient dans leur langue maternelle, en hébreu pour Moïse et en araméen pour Jésus ; c’est à dire une langue qu’ils comprenaient parfaitement. Si l’arabe avait la suprématie spirituelle sur les autres langues, toutes les révélations antérieures seraient en arabe. Interdire à un musulman d’accomplir sa prière rituelle dans une autre langue que l’arabe revient à privilégier la forme au détriment du fond, de la compréhension et de la pureté de l’intention. Aujourd’hui, beaucoup de musulmans français ne maîtrise pas l’arabe. Pourtant, la plupart d’entre eux prient tout de même en arabe, parfois sans comprendre le sens de leur propos. Nous pouvons tout à fait considérer que l’accès direct au texte coranique dans sa langue d’origine étant préservé, la beauté poétique des versets en arabe agit sur le croyant et le transforme dans sa pratique même s’il n’en comprend pas le sens. Cet argument est pertinent pour certaines personnes mais le sera moins pour d’autres. En effet, la prière étant une pratique offrant l’opportunité de nous relier à Dieu intimement, nous pouvons nous interroger sur l’intérêt de nous adresser à Dieu sans comprendre ce que nous lui disons. Le plus grand obstacle à l’emploi de la langue vernaculaire est qu’elle implique de traduire le texte, ce qui revient à l’interpréter et donc altérer son sens originel et complet. Néanmoins, un musulman arabophone attribue de fait un sens à un terme arabe et interprète ainsi intérieurement les versets en récitant sa prière. Si en prononçant « rahim » il entend miséricorde, il ne comprend l’entièreté du sens du terme arabe « rahim » qui va bien au-delà de la notion de miséricorde. En réalité, la seule perte engendrée par la traduction est la beauté poétique du texte coranique accessible uniquement par la langue arabe. A chacun de mesurer ce qui aura le plus d’effet, d’efficacité et d’importance dans sa façon de prier : la compréhension du texte ou la beauté poétique.

Le poète soufi Jalâl al-Dîn Rûmî (m. 1273) souligne l’importance de la pureté de l’intention dans le Mathnawî par une tradition reprochant au premier muezzin de l’islam, Bilal, de mal prononcer l’arabe :
« Le véridique Bilal, en faisant l’appel à la prière, avait coutume, à cause de son sentiment fervent, de prononcer « hayya » comme « hayya » (deux « h » différents), / De sorte que des gens dirent : « Ô Messager de Dieu, cette faute n’est pas permise, à présent que c’est le début de l’instauration de l’islam. / Ô Prophète et Messager du Créateur, prends un muezzin qui parle plus correctement. / Au commencement de la religion et de la piété, c’est une honte que de mal prononcer hayy la l-falah. / La colère du Prophète bouillonna et il donna une ou deux indications des ferveurs cachées octroyées à Bilal, / Disant : « Ô hommes vils, aux yeux de Dieu, le hayy de Bilal vaut mieux qu’une centaine de ha et de kha et des mots et des phrases. / Ne me mettez pas en colère, de peur que je divulgue votre secret – à la fois votre fin et votre commencement. » / Si tu n’as pas une douce haleine dans la prière, va implorer une prière de ceux qui ont le cœur pur. »12

« La prière n’est pas la demande de quelque chose : c’est l’expression d’un mode d’être, un moyen d’exister et de faire exister, c’est-à-dire de faire apparaître, « voir » le Dieu qui se révèle, non pas, certes, de le voir dans son Essence, mais de le voir sous la forme que précisément il révèle en se révélant par cette forme et à elle. »13

1 Maurice Gloton, Une approche du Coran par la grammaire et le lexique, Al Buraq.

2 Abdennour Bidar, Un islam pour notre temps, Seuil, 2001

3 Abdu-l-Karîm Al-Jîlî, De l’homme universel.

4 Abdu-l-Karîm Al-Jîlî, De l’homme universel.

5 Mohammed Iqbal, Reconstruire la pensée religieuse de l’islam, Paris, Éditions du Rocher, 1996, p. 90

6 Rûmî, Mathnawî, La Quête de l’absolu, trad. Eva de Vitray Meyerovitch et Djamchid Mortazavi, Monaco, Éditions du Rocher, 2014.

7 Dr Al-Ajami : « La prière obligatoire selon le Coran et en Islam » : https://www.alajami.fr/index.php/2018/01/23/la-priere-obligatoire-selon-le-coran-et-en-islam/

8 Rûmî, Mathnawî, Paris, Éditions du Rocher, 2014, vol. III, p. 734.

9 Abdu-l-Karîm Al-Jîlî, De l’homme universel.

10 Dr Al Ajami, « Les ablutions selon le Coran et en islam », https://www.alajami.fr/index.php/2018/07/27/les-ablutions-selon-le-coran-et-en-islam-s5-v6/

11 Coran 2 : 222 ; traduction par Dr Al-Ajami, « L’impureté, et l’impureté des femmes selon le Coran et en islam », Que dit vraiment le Coran ? : https://www.alajami.fr/index.php/2018/06/01/s2-v222/

12 Rûmî, Mathnawî, La Quête de l’absolu, trad. Eva de Vitray Meyerovitch et Djamchid Mortazavi, Monaco, Éditions du Rocher, 2014, vol. III, p. 540-541.

13 Ibn Arabi cité par Henry Corbin, L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn Arabi

  • BADAOUI

    merci!

  • mahi

    salam aleykoum, magnifique synthèse explicative de la prière alliant savoir, raison, intelligence et sagesse que je n'ai entendu, malheureusement, dans aucune mosquée où il m'a été donné de prier. Puisse Dieu nous accorder Sa miséricorde.

  • Julien Bouhitem

    Merci, une approche moins culpabilisante et très douce qui prone l'amour de Dieu . Merci pour les références ça donne de belles idées de lecture. Que Dieu vous bénisse

    • Eva Janadin

      Merci à vous :) Que Dieu vous bénisse !

  • Jam

    Bonjour, Merci pour cet article tout a fait interessant. Faire la prière dans une autre langue pour favoriser la comprehension et soutenir la pureté de l'intention, pourquoi pas. D'un autre coté il est aussi claire que certaines langues, et ce dans toutes les traditions (sanskrit, hébreux, etc..), ont des valeurs sacrées du fait meme de la connection entre le son, la vibration, la signification et l'état vécu. Donc 2 questions: 1 ) Pensez vous qu'il y a d'autres valeurs a utiliser l'arabe dans les prières en plus de l'aspect poétique? 2) Qu'en est il du Dikhr peut il se faire dans d'autre langue que l'arabe? Merci!!

  • Anne-Sophie Monsinay

    Bonjour, 1) Le son, les vibrations et la cantillation de la langue arabe sont bien sûr uniques. Tous ces aspects là sont donc perdus avec la traduction. La notion de "beauté poétique" que j'utilise ici est à comprendre au sens large et englobe ce que vous décrivez. 2) Pour le dhikr, il est plus facile de le faire en arabe car ce sont de courtes formules ou des mots dont il est facile d'apprendre la traduction (à regarder éventuellement avant de faire le dhikr). Mais c'est la même chose que pour la prière. Si la phrase est trop longue ou la prononciation difficile, mieux vaut le faire en français et comprendre le sens que l'inverse.

  • Ibrahim Abdou

    Maintenant, j'ai des bonnes raisons de faire la première au 2 ou 3 fois par. Merci pour votre publication : c'est très précieux à nous autres paresseux des rites et retissant aux obligations qui n'ont pas de sens pour nous. Il me reste à apprendre à faire la première dans une langue plus compréhensive pour moi, ne se reste que pour avoir la traction complète de la prière principale 😉

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