Khutba #4 « La retraite spirituelle en islam » (Anne-Sophie Monsinay, 11 janvier 2020)

La retraite spirituelle dans le Coran

Pour beaucoup, la retraite spirituelle est une pratique réservée aux soufis, aux initiés, à une sorte d’élite qui aurait choisi de se consacrer à Dieu avec une plus grande ferveur que les autres. Bien que l’orthodoxie sunnite ne l’ai pas retenue comme faisant parti des piliers de pratiques, nous constatons que cette thématique est présente à de nombreuses reprises dans le Coran.

Dans le texte coranique, la retraite est souvent associée à un lieu : la caverne pour les dormants de la sourate « La caverne », la Kaaba ou les mosquées. Les prophètes se sont tous retirés dans divers lieux : la grotte de Muhammad, le désert pour Jésus, Moïse et David, le puit de Joseph, la baleine pour Jonas… Nous remarquons que les lieux peuvent être des lieux isolés dans la nature, à l’écart des hommes, ou des lieux saints, réservés au culte comme la Kaaba ou les mosquées.

C’est alors que Nous fîmes du temple de la Ka`ba un lieu de retraite et un havre de paix pour les hommes, en leur recommandant de faire de la station d’Abraham un lieu de prière. De même que Nous confiâmes à Abraham et à Ismaël le soin de préserver la pureté de Notre temple à l’intention de ceux qui viendront y accomplir des circuits rituels, faire une retraite ou s’incliner et se recueillir. (Coran 2 : 125)

Nous en tirons d’ors et déjà deux modalités : dans un cas elle se fait en solitaire, dans l’autre en communauté (à la Kaaba ou dans les mosquées).

Le Coran fixe également une modalité temporelle pour l’exécution de ces retraites au moment du Ramadan. Il n’y a bien sûr ici nulle obligation religieuse. En réalité, la notion d’obligation religieuse est très peu présente dans le Coran. Le texte propose des pratiques et laisse souvent une grande marge de manœuvre et un libre choix quant à leur application. Le terme arabe « kitâb » (Coran 4 : 103) ne signifie pas « obligation » mais « prescription », c’est-à-dire une recommandation. Dans ses travaux, qui ont fait l’objet d’une thèse de doctorat, le Dr Al-Ajami explique très bien cette distinction lorsqu’il écrit : « Toujours selon la même cohérence coranique, précisons qu’une prescription (kitâb) n’est pas une obligation. […] Aussi, par définition, toute prescription (kitâb) n’a pas un caractère obligatoire, il s’agit seulement d’une recommandation mise par écrit. Ce n’est que sous l’influence de l’exégèse juridique propre aux objectifs de l’Islam qu’a été surimposé au terme (kitâb) le sens d’obligation, voire de Loi divine. »1

Pour la retraite, il n’y a donc nulle obligation, mais une incitation :

Les comportements d’intimité envers vos femmes vous ont été rendus licites pendant la nuit de jeûne. Elles sont un vêtement pour vous et vous êtes un vêtement pour elles. Dieu sait que vous vous êtes trahis vous-même, alors Il a fait retour à vous et vous a pardonnés. Ayez un contact réjouissant avec elles et désirez ardemment ce que Dieu a prescrit pour vous, et mangez et buvez jusqu’à ce que le fil blanc se distingue du fil noir au lever du jour. Puis parachevez le jeûne jusqu’à la nuit, et n’ayez pas de rapports intimes avec elles tandis que vous partagez une retraite dans les mosquées. Voilà les limites que Dieu pose ! Alors ne les approchez point ! C’est ainsi que Dieu rend explicites Ses Signes aux humains ! Puissiez-vous prendre garde ! (Coran 2:187)

Ce verset indique qu’au début de l’islam, les musulmans réalisaient une retraite « dans les mosquées » pendant le mois de Ramadan. Cela est confirmé par un hadith qui montre l’importance de cette pratique à l’époque du Prophète : « D’après ‘Aïcha, le Prophète fit la retraite spirituelle pendant la dernière décade du mois de Ramadan jusqu’à sa mort. Ses femmes, après sa mort, continuèrent à faire la retraite spirituelle. » (Sahih Boukhari). Les circonstances de révélation du verset 2 : 187 nous précise que les rapports sexuels étaient au départ interdits durant tout le mois de jeûne. Mais vu que peu de musulmans respectait cela, Dieu a finalement autorisé les relations intimes la nuit et demandé de respecter l’ascèse le jour. A l’exception des jours de retraites dans les mosquées où c’est de nouveau complètement interdit. Ce verset nous montre qu’il y avait des retraites organisées pour tous les musulmans et pas seulement les soufis. Or, aujourd’hui cette pratique a pour beaucoup été abandonnées. Tout d’abord, les mosquées ne le proposent plus forcément et les contraintes professionnelles font qu’il n’est pas toujours aisé de se libérer une semaine pendant le Ramadan. On constate également que dans ce cadre là, la retraite est collective et associée au jeûne ainsi qu’à une certaine ascèse – sexuelle et alimentaire. Elle correspond à un moment spirituel clef qui est le mois de la révélation du Coran. Il s’agit de profiter pleinement du mois de Ramadan pour se consacrer entièrement à Dieu, se couper de la matérialité – symbolisée ici par les besoins du corps alimentaires et sexuels – et de s’approcher des conditions dans lesquelles étaient le Prophète lorsqu’il a reçu la révélation, en retraite dans sa grotte.

Cela nous amène au sens de la retraite. Dans le verset 187 de la sourate 2, le terme akifun de la racine « gayn ka fa » signifie « s’attacher, emprisonner, être assidu, s’adonner à, se vouer à, séjourner, se consacrer, ajuster et réparer, mais aussi le fait de rester constamment en un lieu pour se vouer à quelque chose ». Ainsi, par cet emprisonnement volontaire, la personne se consacre à la fois à Dieu et à réparer ou ajuster en elle-même ses failles et ses manquements.

Dans l’imaginaire musulman, l’idée d’une vie de retraite, coupée du monde et en solitaire, tel que les moines l’ont développés dans le christianisme, est souvent mal vue. Plusieurs raisons expliquent cela. Un verset coranique semble rejeter la vie monacale et est souvent interprété dans ce sens :

Dans le cœur de ceux qui le suivent (Jésus), Nous avons mis bienveillance et rayonnement d’amour et attrait d’une vie monacale qu’ils ont innové – nous ne la leur avions pas prescrite – par seule désir de satisfaire Dieu. Mais ils ne l’observent pas d’une véritable observance. Aussi, nous avons rétribué ceux qui, parmi eux, ont mis en œuvre le Dépôt confié. Or, la plupart d’entre eux se dévoient.(Coran 57 : 27)

En réalité, ce verset ne signifie pas un rejet de la vie monacale mais plutôt une condamnation de ceux qui la vivent de manière hypocrite. Et bien que le texte précise qu’il ne s’agit pas d’une prescription divine, il ne la rejette pas non plus puisque cette innovation vise à « satisfaire Dieu ». L’intention étant pure, il s’agit donc d’une bonne innovation. Le texte coranique ne rejette pas la retraite permanente. Cependant, il ne l’encourage pas non plus car, à l’instar des Prophètes, nous avons tous une responsabilité dans ce monde. Aucun prophète ne s’est retiré définitivement. Leur mission prophétique ne le permettait pas puisqu’elle oblige à délivrer un message dans le monde et donc à enseigner. Cela ne signifie pas pour autant que ce soit interdit. D’ailleurs un certains nombres de soufis ont vécu dans l’ascétisme, le plus souvent en pérégrination. Malgré cela, ils restaient toujours investis dans le monde, ne serait-ce que par les enseignements qu’ils délivraient aux personnes qui croisaient leur chemin.

Les retraites des Prophètes

Si la vie monacale n’est pas au cœur du cheminement islamique, en revanche les retraites ponctuelles sont plus qu’encouragées. En dehors de la prescription du mois de Ramadan, les biographies des Prophètes nous ont montré qu’ils ne se limitaient pas à une retraite collective annuelle et « obligatoire ». Tous ont expérimenté, souvent à plusieurs reprises, des retraites selon diverses modalités.

  • Les retraites dans le désert : Moïse, Jésus, David.2
  • Les retraites dans une grotte : Muhammad et les compagnons de la caverne

Nous savons très peu de choses sur les retraites de Muhammad. Le Coran est presque muet concernant son messager alors qu’il relate les récits des prophètes antérieurs et que la Bible regorge de détail sur leurs vies. Muhammad est volontairement caché et dissimulé, comme si son accès, sa connaissance, ne pouvait se faire qu’après une profonde recherche intérieure, recherche qu’il a lui-même mené. Cependant, le Coran nous indique l’essentiel : « Sachez que le Messager de Dieu est en vous ! » (Coran 49 : 7). Comme si Muhammad était destiné à être un mystère qui en se révèle qu’à ceux qui mettent en œuvre, par lui, le Dépôt confié. Bien sûr nous avons la sîra, les récits biographiques du Prophète. Mais malheureusement elle est difficile à authentifier et de toute façon elle évoque très peu sa vie spirituelle. Néanmoins, nous savons qu’il s’isolait très fréquemment dans sa grotte dans le désert. Il s’arrachait durant un très long mois pour se recueillir et méditer loin du bruit de la ville.

Les compagnons de la caverne (sourate 18) étaient aussi en retraite dans leur grotte et probablement dans un état de méditation. Le verset 18 est assez explicite :

« Tu les aurais crus éveillés alors qu’ils dormaient. Et Nous les retournions à droite et à gauche tandis que leur chien se tenait sur le seuil (de la grotte) les pattes étendues. Si tu les avais découverts, tu te serais écarté d’eux en fuyant, et tu aurais été rempli de frayeur par eux. » (Coran 18 : 18)

Nous avons souvent réduit l’état de ces compagnons à l’endormissement ou à un coma, dont Dieu les réanime pour prouver la résurrection. Mais nous pouvons aussi l’envisager comme un état de méditation profonde, qui correspond à un état de veille proche du sommeil (« tu les aurais cru éveillé alors qu’ils dormaient »). Ils seraient restés ainsi en retraite méditative pendant plus de 300 ans. Nous retrouvons des récits similaires dans le bouddhisme où de grands saints sont restés en méditation durant des années. Il s’agit par ailleurs d’un exemple de retraite permanente. Ce passage coranique évoque ainsi une pratique rarement associée à l’islam : la méditation. Cela pourrait expliquer en partie l’emploi de cette pratique dans certaines voies soufies.

  • Les retraites forcées dans les ténèbres : Joseph et Jonas

Joseph est resté enfermé plusieurs jours dans un puits lorsqu’il était jeune (ses frères l’ont jeté dans un puits car il jalousait l’amour que leur père Jacob avait pour lui) puis 7 ans en prison. De ces deux retraites forcées et coupées de la nature, il en a tiré une force incommensurable. Ces retraites enfermées et dans le noir sont de véritable mises à l’épreuve. Il n’y a plus que nous et notre mental, notre ego. Parfois, elles sont associées à une perte du lien à la transcendance divine car cette dernière se manifeste en partie par la grandeur et la puissance de la nature. Quand vous en êtes privés, vous êtes livrés à vous même, à l’inactivité, à l’ennui, à la solitude. En réalité, c’est la porte ouverte à la liberté car c’est l’occasion rêvée de dompter cet ego que nous ne pouvons plus nier et d’accéder à l’immanence divine. Dieu n’étant plus accessible en dehors de soi, nous n’avons d’autre choix que de Le trouver en soi. Joseph a ainsi pu arriver à cet état de perfection et de maîtrise absolue de lui-même.
Le prophète Younes (Jonas) passa un séjour dans le silence et l’obscurité du ventre du poisson au fond de l’océan. Dieu lui inspira dans cet isolement les plus belles paroles traduisant son état spirituel et son évolution. Après avoir été confronté à sa difficile mission d’appeler un peuple obstiné dans son infidélité, cette retraite forcée permis à Jonas de parfaire son éducation et de revenir vers son peuple armé des meilleures forces.

Dû-n-Nûn (l’homme au poisson) lorsqu’il partit en colère. Il était alors convaincu que Nous n’aurions jamais de pouvoir sur lui. Alors, il implora ainsi dans les ténèbres : « Nul Dieu adoré si ce n’est Toi ! Immersion insondable en Toi ! Vraiment, moi, j’ai été parmi ceux qui s’enténébraient d’injustice ! » Alors Nous l’exauçâmes et Nous le délivrâmes de la sombre angoisse. C’est ainsi que Nous sauvons ceux qui mettent en œuvre le Dépôt confié ! (Coran 21 : 87-88)

Dans le sens ésotérique, les ténèbres du poisson désignent l’ego, le sentiment de séparation avec Dieu dû ici à la colère de Jonas. Cette colère provoque l’entrée dans le poisson. Ce n’est qu’une fois le lien rétablit avec Dieu que Jonas sortira de « la sombre angoisse ». Le double sens est ici intéressant : l’hostilité du lieu physique de la retraite (les ténèbres du poisson, un puits, dans le noir, en prison) renvoie à l’hostilité interne, aux mauvaises émotions, à toutes les pensées qui vont littéralement nous attaquer dans ce type de retraite.

Sens et bénéfices des retraites

Le Coran utilise le terme « khalwa » pour évoquer les lieux abritant les retraites. La racine « kha, lam, wa » renvoie à l’idée d’être vide, seul, disponible, inoccupé, libre, abandonné, isolé, retiré. Ainsi, le lieu renvoie à l’état intérieur du pratiquant qui entre en retraite. La retraite signifie un retrait du monde dont le but est d’être libéré, disponible, vidé intérieurement afin de s’abandonner pleinement et librement à Son Créateur. C’est un moment, d’une durée choisie, où on ne se préoccupe plus des affaires du monde pour se consacrer à soi et à Dieu. Dans un cadre spirituel, ce moment privilégié vise à quitter l’action pour se consacrer à être. Il s’agit de ne plus être dans le faire mais dans l’être. Sur le plan du ressenti, on peut distinguer deux façons de vivre sa retraite :

  • Les retraites dévotionnelles qui rechargent : elles permettent de nous relier pleinement à Dieu, de nous nourrir de Sa lumière, de Son amour dans le but de conserver cet état d’adoration, de dévotion, de lien privilégier lors de notre retour dans le monde, afin de pouvoir agir non plus comme des robots inconscients et coupés de Dieu, mais comme des êtres spirituels, des serviteurs de Dieu et d’avoir toujours conscience de Sa présence avec nous et en nous.
  • Les retraites introspectives qui réparent : ces retraites peuvent être vécues comme des épreuves. L’absence d’activités entraine un surdéveloppement des pensées et parfois des remontés d’angoisses dont nous n’arrivons parfois pas à nous défaire. L’objectif d’une retraite est ici d’observer ces structures mentales pour en prendre conscience, chose que nous pouvons difficilement faire dans le flux quotidien de nos occupations. En prendre conscience, le voir, est déjà un grand pas. C’est le début du contrôle. La pensée n’est pas un problème si elle est contrôlée par l’observateur (notre conscience, notre Esprit divin (rûh), le Dépôt confié (amânâ) ou le Dieu immanent). Elle est un problème quand elle nous contrôle car elle devient une peur, une frustration, une colère, une douleur… Observer ces attaques de notre mental aide à nous y désidentifier. Qui observe ? S’il y a un observateur et quelque chose à observer, c’est qu’il y a « deux » en nous. En islam, cette conscience observante est appelée l’Esprit divin et la chose observée, l’âme ou l’ego (nafs). Ce n’est pas pour rien que l’âme et l’ego sont la traduction d’un même terme arabe « an-nafs ». Le nafs n’est pas mauvais en soi, il est neutre, mais il s’éduque. Lorsque le nafs est éduqué et maîtrisé par le rûh (l’Esprit divin), l’âme devient pacifiée et purifiée. Par la suite, il est nécessaire de travailler sur ces peurs et ces émotions négatives observées. Cela fait aussi parti du travail de retraite sous la forme de méditations et de visualisations.Il est important de ne pas juger ces deux expériences de retraites car toutes deux permettent un travail sur soi et une évolution spirituelle. Certains prophètes ont vécu des retraites très difficiles (Jonas ou Jésus) et en sont sortis réalisés.

Typologies des retraites

Dans les voies soufies, on observe plusieurs formes de retraites qui permettent de travailler différentes choses, à différents niveaux. Elles sont bien sûr réalisables en dehors des voies soufies et par tous les musulmans.

La retraite dans la nature seul ou en groupe

Ces retraites visent à nous couper du travail et des distractions pour nous consacrer à Dieu et à un travail d’introspection. Elles rejoignent l’idée du shabbat dans le judaisme que nous retrouvons dans le Coran avec la prière du vendredi. Ce dernier nous demande une fois la prière du vendredi accomplie de rechercher Dieu partout et abondamment et de fuir le négoce et la distraction. Dans le cadre d’une retraite, nous prolongeons simplement ce moment. Si la retraite se fait en groupe, on ajoutera au lien à Dieu et à soi, le lien aux autres, qui est aussi un travail spirituel. Ces retraites renforcent également le lien à la nature, qui manifeste la majesté et la beauté divine. Nous entrons alors dans une autre pratique très coranique et malheureusement délaissée en islam : la contemplation.

Nous avons placé dans le ciel des constellations zodiacales et Nous l’avons embelli pour le plaisir de ceux qui veulent le contempler. (Coran 15:16)

C’est Lui qui a étendu la terre, y a implanté des montagnes, y a placé des rivières , c’est Lui qui a établi deux éléments de couple dans chaque espèce de fruits, et qui fait que la nuit couvre le jour. N’y a-t-il pas là des signes pour des gens qui réfléchissent ? (Coran 13 : 3)

La beauté et la complexité de la nature sont des sources permanentes d’inspiration et de méditation pour l’être humain. Il y a dans la nature des clefs sur la compréhension de notre propre intériorité que ce soit par les notions de cyclicité ou d’impermanence. Le lien à la nature aide à relativiser les difficultés que nous pouvons rencontrer dans nos vies quand on sait que tout se régénère mais que rien ne meurt, que tout passe mais rien ne change fondamentalement.

La retraite associée à une ascèse : le jeûne, le silence et l’isolement

Dans ce type de retraite, le lien à la nature est encore présent au moins visuellement. Nous ajoutons néanmoins une plus grande ascèse qui vise à se couper des besoins du corps (pas de pratiques sexuelles, engagement au silence, jeûne du lever au coucher du soleil). C’est un plus grand détachement de la matérialité qui permet de développer des facultés spirituelles. Cela renforce la dévotion et affaiblit l’ego et le mental. Nous apprenons ainsi à dominer notre corps (un des aspects de l’ego). Le jeûne amène à un état de conscience différent, détaché du corps dans lequel on va beaucoup plus facilement à l’essentiel, à l’essence des choses. Le jeûne renvoie à l’idée d’un retrait du monde et de notre quotidien. « Saoum » signifie « jeûner, s’abstenir, faire abstinence, chômer, se taire, se calmer ». De part sa racine, il est naturel d’associer le jeûne aux retraites. En se privant d’un élément vital pour le corps, nous l’affaiblissons et nous apprenons à le maîtriser. Nous sommes donc moins soumis à notre corps, à ses désirs, à notre mental, à notre ego et plus en phase avec notre état divin. En délaissant notre corps, on délaisse ce qui contient notre incarnation et nous ancre dans ce monde. Nous favorisons des états spirituels plus poussés et propices à nous relier à l’Unité. Cela ne doit être qu’occasionnel car si nous sommes sur terre c’est pour vivre notre incarnation et pour nous réaliser dans notre corps. Néanmoins, c’est un bon outil pour développer des facultés spirituelles. Le jeûne renforce également le lien à la nature puisque les repas sont calés sur les horaires du soleil. Enfin, le terme « saoum » renvoie à l’idée de retraite, de jeûne mais aussi de silence. La sourate Myriam associe directement le terme de jeûne (sawman) au silence que Marie consacre à Dieu alors qu’elle vient d’accoucher de Jésus et se nourrit de dattes.

Cette retraite permet un travail plus approfondit que la première par son ascèse mais aussi et surtout par la solitude. Une fois l’engagement au jeûne, au silence et à l’abstinence de travail et de distraction contracté, nous consacrons notre temps aux pratiques spirituelles et dévotionnelles, à la prière, au dhikr, à des lectures spirituelles, à la méditation, à la contemplation et essayons d’être dans un état de présence permanent. Selon les modalités, nous pouvons ajouter l’écoute de musique sacrée et/ou des promenades silencieuses dans la nature.

Shihab al-Din Sohrawardi, grand mystique iranien, a indiqué les modalités des retraites qu’il pratiquait lui-même et organisait pour ses disciples. Henry Corbin en rapporte ici les propos : « Avant de se mettre à l’étude du livre, l’aspirant doit pratiquer une retraite spirituelle de quarante jours, s’abstenant de tout aliment carné, se contentant d’un minimum de nourriture, délaissant tout autre soin que celui de méditer la Lumière de Dieu, et se conformant à tout ce que prescrira le Mainteneur du Livre. (…) Observer au préalable une hygiène médicale du corps ; choisir un ermitage à l’abri de toutes les rumeurs et préoccupations des hommes, un oratoire ne recevant qu’une lumière discrète ; observer un régime végétarien ; ne rompre le jeûne qu’après la Prière du soir, par une nourriture prise en petite quantité mais délicatement préparée (pain blanc, céréales, herbes assaisonnées, amandes, noix, huile de sésame). Le retraitant devra répandre des parfums choisis aussi bien sur sa personne que dans son oratoire. Par le dhikr, soit purement mental, soit articulé avec la langue, il aura jour et nuit la pensée occupée par la présence de Dieu, des Anges et des Archanges des hiérarchies célestes supérieures. Ailleurs, dans le « Symbole de foi des philosophes », le shaykh suggère que la méditation peut s’aider de mélodies chantées d’une voix douce, de la contemplation d’images appropriées etc. Que le retraitant consacre de longs moments à se considérer soi-même, « son âme », comme ayant déjà quitté les dimensions du temps et de l’espace sensible, et comme s’il avait retrouvé l’immatérialité (tajarrod) de sa pure essence. Sohrawardi a eu ainsi maintes visions (…) : visions des êtres du monde spirituel sous des formes dont la beauté surpasse toute autre beauté. »3

Les retraites dans le noir

Ces retraites visent à reproduire les conditions dans lesquelles étaient Joseph ou Jonas. En plus de l’ascétisme évoqué dans la retraite précédente, nous ajoutons un isolement complet et coupé de la lumière. Nous perdons ici le lien à la nature et aux textes sacrés. Les activités sont de nouveau limitées et nous sommes livrés à nous-mêmes, à notre intériorité. Ce type de retraite oblige à aller chercher en soi les clefs de l’apaisement car il n’y a plus aucune distraction possible. La nature reste une forme de distraction dans le sens où elle nous projette hors de nous-même. Avec l’obscurité, la contemplation ne peut être qu’intérieure.

Le Mathnawi de Djalâl ad-Dîn Rûmî fait echo de cette distraction de la nature qui peut encore être une fuite si elle n’est pas vécue intérieurement.

« Dans le verger, un certain soufi posa son visage, à la manière des soufis, sur son genou, dans le désir d’obtenir un état mystique. Puis, il s’enfonça profondément en lui-même. Un individu impertinent fut agacé par son apparence de sommeil. « Eh ! Quoi, dit-il, dors-tu ? Allons, regarde les vignes, contemple ces arbres, ces signes de la Miséricorde divine, ces plantes vertes. Obéis à l’ordre de Dieu, car Il a dit : « Regarde » ; tourne ton visage vers ces signes de la miséricorde. » Il répondit : « O homme vain, ses signes sont dans le cœur ; ce qui est à l’extérieur n’est que les signes des signes. Le véritable verger et la verdure se trouvent dans l’essence même de l’âme : leur reflet sur ce qui est à l’extérieur est comme le reflet dans l’eau courante. Dans l’eau, il n’y a que l’image reflétée du verger, qui tremble à cause de la qualité subtile de l’eau. Les vergers et les fruits véritables sont dans le cœur ; le reflet de leur beauté tombe sur cette eau et cette terre. Si les cyprès du monde extérieur n’étaient pas le reflet des cyprès du cœur, Dieu n’aurait pas appelé ce monde extérieur le monde de l’illusion. Cette illusion consiste en ceci : cette image (le monde extérieur) tire son existence du reflet du cœur et de l’esprit des hommes. Tous ceux qui sont leurrés considèrent ce reflet en pensant que c’est le lieu du Paradis. Ils s’enfuient loin des origines des vergers ; ils se réjouissent d’une image. Quand s’achève leur sommeil de l’insouciance, ils voient en vérité – mais à quoi leur sert cette vision ? Alors dans le cimetière s’élèvent des cris et des gémissements : en raison de cette erreur, ils crient : « Hélas ! » jusqu’à la Résurrection. Oh, heureux celui qui est mort avant de mourir, car il a perçu le parfum de l’origine de ce verger. » »4

1 Dr Al-Ajami : « La prière obligatoire selon le Coran et en Islam » : https://www.alajami.fr/index.php/2018/01/23/la-priere-obligatoire-selon-le-coran-et-en-islam/

2 Anne-Sophie Monsinay, « Le sens de la pérégrination et du désert en islam », Voix d’un islam éclairé, janvier 2020.

3 Henri Corbin, « En islam iranien – Sohrawardi et les platoniciens de Perse »

4 Djalâl-od-Dîn Rûmi, « Mathnawi », Livre IV

 

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