Khutba #3 « Transmettre l’islam au XXIe siècle » (Eva Janadin, 29 novembre 2019)

« Trois traditions prophétiques permettent d’introduire le sujet de la transmission et de l’enfance en islam :

(Le Messager de Dieu) priait. Quand il effectua la prosternation, Hassan et Hussein sautèrent sur son dos. Quand les gens essayèrent de les arrêter, il leur fit signe de les laisser. Après avoir terminé sa prière, il les plaça sur ses genoux et dit : « Celui qui m’aime doit aimer ces deux-là.

Le Messager de Dieu sortit un soir pour nous diriger pour les prières du soir, et il portait Hassan ou Hussein. Le Messager de Dieu s’avança et mit (l’enfant) à terre, puis il prononça le takbīr et commença à prier. Pendant la prière, il se prosterna et resta prosterné longtemps. Mon père me dit : « Je levai la tête et vis l’enfant sur le dos du Messager de Dieu, alors qu’il était prosterné. Je retournai à ma prosternation. » Quand le Messager de Dieu termina la prière, les gens lui dirent : « Ô Messager de Dieu, pendant la prière, tu te prosternas si longtemps que nous pensions que quelque chose était arrivé, ou que tu recevais la Révélation. » Il dit : « Il ne se passa rien du tout, mais mon fils était monté sur mon dos et je ne voulais pas le déranger jusqu’à ce qu’il en ait assez.

Le Messager de Dieu faisait la prière alors qu’il portait Umāma bint Zaynab, sa propre fille. Quand il se prosternait, le Prophète déposait l’enfant et quand il se levait, il la portait (sur son cou).

Le jeu et l’enfant dans la religion

Qui n’a jamais vu un enfant se pendre au cou de son père ou de sa mère pendant la prière, à la mosquée ou à la maison ? Ce type de scène est devenue une image d’Épinal en islam. Elle incarne la douceur absolue de la transmission et de l’amour intergénérationnel ainsi que la confrontation de deux manières de vivre la spiritualité ; d’un côté le monde des adultes, de l’autre l’univers des enfants, espiègle et malicieux qui se joue des normes traditionnelles de religiosité.

En faisant cela, l’enfant ne vise pas à tourner ces règles en dérision, à leur manquer de respect ni à les rejeter, mais il leur lance un défi, comme pour rappeler aux adultes que ce domaine n’est pas à confondre avec l’immobilisme et l’austérité. Ces traditions prophétiques peuvent être des supports aujourd’hui pour nous inciter à repenser cette transmission de l’islam à nos enfants en respectant leur manière propre d’aborder la spiritualité. Il y a là un enseignement profond du Prophète qui fait preuve dans ces anecdotes d’humilité, et qui par son comportement bienveillant nous montre qu’il vaut mieux perturber la forme d’une prière que de manquer d’amour et de bienveillance envers nos enfants.

Pourtant, certaines interprétations conservatrices de l’islam critiquent le jeu, pourtant ce mode d’expression naturel chez les enfants, surtout dans des lieux sacrés ou lors de moments religieux et solennels comme la prière. Dans ces interprétations, le jeu ne doit surtout pas passer avant les rites pour garantir une meilleure éducation religieuse pour l’enfant. L’éducation religieuse et morale est alors perçue comme une sorte de combat permanent de l’enfant contre ses tentations qui le guideraient systématiquement vers le divertissement. Le chemin vers la religion est vu comme un travail de longue haleine, fatiguant et difficile, comme une sorte de domptage de la spontanéité de l’enfant.

Un auteur du Xe siècle, Miskawayh, décrit l’enfant comme étant naturellement dominé par des pulsions primitives et des émotions irrationnelles. Il faudrait donc le plier à des directives et le redresser. Ainsi, tous les conseils éducatifs donnés par les auteurs anciens et par la grande majorité des sites web fondamentalistes actuels se composent d’une liste impressionnante d’interdictions religieuses et morales. Si bien entendu un enfant a besoin d’avoir des limites dans son éducation, il s’agit là de condamner l’obscurantisme et l’archaïsme de ces règles ainsi que leur absence de hiérarchisation. En effet, on place souvent dans ce type de conseils éducatifs au même niveau le respect d’autrui, les règles de bonne conduite en société et l’obéissance aux devoirs cultuels, alors qu’il s’agit là de deux choses pourtant bien différentes.

L’enfant, une argile bien trop malléable…

Dans la tradition islamique, l’enfant a souvent été considéré comme un être pur mais qui risquait d’être constamment soumis à de mauvaises influences. Les solutions éducatives prônées par de nombreux auteurs médiévaux comme al-Ghazālī seraient de plonger l’enfant le plus rapidement possible dans l’islam et de lui faire remplir ses devoirs religieux le plus tôt possible pour assurer son salut dans l’au-delà. Ces interprétations s’inspirent du Coran, sourate 61 verset 6 : « Ô vous qui croyez, préservez-vous du feu, vous et votre famille. »

Selon al-Ghazālī, c’est « surtout au début qu’il faut prêter attention », et les parents ont le devoir de plonger leur enfant dans le bain de l’islam pour l’écarter de toute influence extérieure qui pourrait lui faire perdre son identité musulmane. Selon les manuels éducatifs médiévaux, l’enfant devrait être isolé dans un environnement exclusivement musulman : la peur de la contagion des autres doctrines religieuses domine les préceptes éducatifs médiévaux. Ces perceptions du monde sont propres au Moyen Âge, les réutiliser aujourd’hui sans les contextualiser ne peut faire émerger que des comportements communautaristes voire racistes.

L’empressement qui consiste à faire entrer l’enfant dans la communauté islamique le plus vite possible s’inspire d’un célèbre hadith :

Les enfants naissent conformés à la nature primordiale (al-fitra), puis ce sont les parents qui font d’eux des juifs, des chrétiens ou des mazdéens.

Difficile dans cette tradition de savoir si le fait d’imposer une identité religieuse à son enfant est considéré comme quelque chose de bien ou de mal. En tout cas, cette tradition insiste sur le fait que les enfants ne choisissent pas leur identité religieuse, elle leur est imposée de l’extérieur par leurs parents.

On a tous entendu ces traditions prophétiques demandant aux parents d’ordonner à leurs enfants de pratiquer la prière dès l’âge de sept ans, voire de frapper ou de disputer son enfant à l’âge de dix ans s’il ne prie toujours pas. Le jeûne du mois de ramadan devient obligatoire selon ces mêmes traditions dès la puberté, mais certains n’hésitent pas à l’imposer à des enfants pré-pubères pour les habituer. Dans ce type d’éducation, la liberté de conscience de l’enfant n’est pas respectée et le rite n’est conçu que comme une obligation indiscutable qu’il faudrait imiter sans en comprendre le sens et l’esprit.

Obliger un enfant à prier ou à jeûner revient à exercer sur lui une contrainte qui n’aura aucun impact sur son développement spirituel, voire qui risque de lui faire rejeter tout ce qui vient de la religion. À cela l’on ajoute aussi fréquemment la menace du châtiment divin pour inciter l’enfant à faire ses devoirs religieux non pas par amour mais par crainte de la punition divine ou plutôt de celle de ses parents. Il y a une vingtaine d’années, l’Égyptien Ossama Abd El Sameea a publié un ouvrage intitulé en arabe ‘Adhāb al-qabr li l-atfāl, soit en français : Les tourments de la tombe pour les enfants. Ce livre ne fait qu’énumérer les pires atrocités réservées après la mort aux enfants qui n’auraient pas respecté les règles de la religion. Combien d’amis ai-je entendu avoir été traumatisés par de telles images lorsqu’ils étaient enfants ?

Bien entendu, cette vision n’est pas propre à l’islam : on retrouve la même chose du côté du christianisme lorsque le théologien anglican britannique John Wesley (m. 1791) déclarait qu’il fallait « briser la volonté du petit enfant » par la force physique si nécessaire !

Il ne s’agit pas dans l’extrême inverse de bercer l’enfant dans un monde tout rose et d’aseptiser les enseignements spirituels. Il est nécessaire pour les enfants de trouver dans les textes sacrés non seulement un langage d’amour mais aussi qui fasse écho à la complexité de leurs expériences, qu’elles soient agréables ou difficiles, sans quoi la réalité ne serait pas vraiment abordée.

Le problème de cette éducation ancienne très conservatrice lorsqu’elle est appliquée à la lettre aujourd’hui est qu’elle cherche à imposer un idéal ascétique qui est une exigence démesurée pour un enfant et non adaptée à ses besoins spirituels. Ce mode de vie pieux doit être considéré comme une possibilité et un choix fait par des adultes qui décident de s’engager dans cette voie.

Ainsi l’on peut dire que la liberté des parents dans leur manière de transmettre leur religion doit s’arrêter à la liberté de leurs enfants ; un principe fondamental des droits humains.

L’éloge de la précocité et de la virtuosité 

Cette tendance à vouloir intégrer au plus vite l’enfant dans la communauté islamique (umma) a fait que la précocité et la virtuosité en matière de religion sont devenues des modèles éducatifs. Dans les versets 13-19 de la sourate 31, Luqmān donne un ensemble de conseils à son fils. Ce qui frappe dans tous ces conseils moraux et religieux est qu’ils pourraient tout aussi bien s’adresser à un adulte. Ces conseils reflètent la manière dont l’enfant était perçu à l’époque de la Révélation. On attendait alors d’un enfant qu’il mène dès son plus jeune âge la vie religieuse et éthique d’un adulte. Le temps de l’enfance était à raccourcir, voire à nier, car il était considéré comme une réalité à endurer et un mauvais moment à passer.

On poussait donc l’enfant à grandir trop vite, à s’habiller comme les adultes, à utiliser leur langage religieux et à les imiter dans leurs modèles de piété. Ainsi, les textes anciens fourmillent d’anecdotes qui font l’éloge de la précocité et de la virtuosité de l’enfant dans les affaires religieuses. Le maître soufi irakien mort en 896, Sahl b. ʿAbd Allāh al-Tustarī, raconte la chose suivante à propos de lui-même :

À l’âge de trois ans, je veillais la nuit, et j’observais prier mon oncle Muhammad Ibn Siwār. (…) Je m’isolai alors, mais on voulut m’envoyer à l’école. Je signifiai ma crainte de voir mon aspiration se disperser, et je demandai à pouvoir alterner mon instruction chez l’enseignant, et mes retraites. J’allai donc à l’école et j’appris le Coran. Je le mémorisai complètement à six ou sept ans. Je jeûnais tous les jours, et me nourrissais de pain à l’orge durant douze ans.

Le savant bagdadien hanbalite mort en 1201, Ibn al-Jawzī, se vante lui aussi dans un passage autobiographique de passer son temps à apprendre le Coran et toutes les disciplines religieuses alors que les autres enfants jouaient dans les eaux du Tigre, délaissant ainsi leurs devoirs religieux.

L’enfant apparaît dans ces anecdotes comme un adulte miniaturisé, dont on admire chez lui des qualités qui sont inhabituelles pour son âge. Aucune naïveté, aucune spontanéité dans leur comportement et dans leur interprétation de la transcendance divine dont la définition ne fait qu’obéir à un vocabulaire religieux stéréotypé et prédéfini par les codes de la piété de l’époque. Ces récits ne font qu’obéir à des normes hagiographiques pour reconstruire a posteriori le parcours exemplaire de ces savants et afin de retrouver l’origine de leur piété dans leur plus tendre enfance, comme si cette virtuosité religieuse avait été un don de Dieu. Ces modèles ne sont donc pas à prendre à la lettre comme des conseils éducatifs pour forcer le destin de nos progénitures.

Aujourd’hui ces modèles anciens continuent pourtant de subsister : il n’y a qu’à voir toutes les vidéos d’enfants apprenant le Coran par cœur et récitant admirablement bien dès leur plus jeune âge. Ces vidéos sont vues et admirées par des millions d’internautes. Même si l’on peut effectivement accorder du crédit à la technicité de ces compétences de mémorisation, difficile d’admirer ces comportements typique des singes savants, ne faisant qu’imiter la forme, sans qu’il y ait d’âme et d’esprit dans ces exercices.

Les théologiens se sont désintéressés des particularités cognitives de l’enfance pour aborder et comprendre le divin. L’enfant est souvent traité comme un adulte avant l’âge, n’ayant pas de besoins spirituels particuliers. Rebecca Nye, une théologienne protestante, partage le témoignage d’une fillette de 6 ans rencontrée dans une mosquée à qui l’on demanda d’expliquer ce qu’elle y faisait, et la petite fille : « Tu dois prier ou alors juste attendre tes parents. » Le « tu dois » est très révélateur ; la religion n’est vue à travers les yeux de cet enfant que comme une affaire d’adultes et comme un ensemble de devoirs, venant d’une autorité extérieure. La mosquée n’est vue que comme un lieu réservé aux adultes. Les enfants sont peu souvent réceptifs à la religiosité des adultes si celle-ci n’est pas adaptée à leur âge. Pourtant, ils peuvent être intarissables sur Dieu en dehors des moments officiels religieux.

Nous aurions tout intérêt à repenser la place des enfants dans les mosquées actuelles. La tradition insiste pourtant sur le fait de les placer entre les hommes et les femmes, au cœur de la mosquée. Aujourd’hui, ils ont plutôt tendance à être relégués avec les femmes dans des salles à part. Hormis les cours d’arabe coranique ou de catéchisme islamique, que pourrions-nous faire pour leur faire découvrir la vie spirituelle sans leur imposer une identité religieuse et sans qu’ils deviennent des perroquets récitant par cœur le dogme islamique sans le comprendre réellement ? Que pourrions-nous faire pour qu’ils se sentent rassurés, acceptés avec leurs questions et capables de devenir autonomes en matière de religion ? Très souvent, on décide d’apprendre aux enfants d’abord la forme avant le fond et le sens, ne serait-il pas temps d’inverser la tendance ?

L’âge de l’enfance est caractérisé par les vertus du hanīf, c’est-à-dire un être qui naturellement se tourne vers l’Absolu, le Transcendant et l’Immanent, sans avoir été conditionné au préalable. L’enfant est doué d’une fitra, un état originel. Cette religion naturelle l’amène à pouvoir connaître directement Dieu sans aucune influence extérieure voire sans aucun medium comme les rites qui ont pour principale fonction de nous replacer dans cet état originel que nous aurions perdu à l’âge adulte. Les enfants sont « naturellement spirituels » : ils s’émerveillent sans arrêt. Leur perception du monde est finalement très mystique ; peut-être qu’ils ont bien plus à nous apprendre en matière de spiritualité.

Le réflexe traditionnel est de remplir ce vase vide qu’est l’esprit de l’enfant d’une somme de connaissances religieuses conçues comme des vérités absolues. Or, si cette démarche en fera sans doute des experts en religion,très savants et bien informés, elle ne prend pas soin de leur « santé spirituelle ». Les connaissances et l’instruction sont des éléments fondamentaux dans l’éducation spirituelle mais à condition que cette culture initiale ne reste pas lettre morte et soit revivifiée, incarnée par l’enfant, c’est-à-dire comprise, et qu’elle puisse être remise en question. Il ne s’agit pas de remplir la tête de l’enfant d’une somme de savoirs religieux car cette trop forte intellectualisation le déconnecte de sa capacité à éprouver une allégresse profonde dans sa relation avec Dieu. Il faut être attentif selon Sofia Cavalletti, une théologienne chrétienne italienne, au « pouls spirituel » de l’enfant. Il ne s’agit pas non plus de faire de l’inculture religieuse un modèle sinon l’on tombe dans la « sainte ignorance » d’Olivier Roy ; mais plutôt de considérer ces connaissances issues des religions comme des propositions existentielles que l’enfant pourra incarner et utiliser pour approfondir son lien à Dieu.

Comment transmettre les héritages religieux au XXIe siècle ?

Aujourd’hui, les modèles offrant des solutions pour la prise en charge de l’éducation religieuse et spirituelle par les familles sont très souvent issus d’un islam conservateur voire fondamentaliste. Dans ces courants, tout y est proposé pour encadrer l’éducation de l’enfant par le biais exclusif de l’islam : tout est pensé pour que l’enfant adopte dès son plus jeune âge un islamic way of life, encadrant ainsi de manière totalitaire tous les aspects de sa vie quotidienne autour de codes et de signes identitaires qui visent avant tout à le distinguer des autres dans la société et à tracer une limite entre un mode de vie islamique perçu comme « pur et sain » d’un côté, et un mode de vie non islamique aux « valeurs floues » de l’autre. Le problème n’est pas tant d’initier l’enfant à la spiritualité mais de le couper de son environnement non-familial et de le distinguer des autres dès son plus jeune âge en lui collant à la peau une étiquette ferme et définitive de « bon musulman » tout en l’élevant dans l’idée que son mode de vie serait supérieur à celui des autres, auxquels il ne faudrait pas se mélanger pour conserver sa « pureté ».

Malgré tout, l’impact de la modernité dans les sociétés contemporaines a bouleversé la manière d’aborder la transmission des identités religieuses, en mettant en valeur le respect des choix individuels en matière d’identité religieuse.

Transmettre une religion va ainsi bien au-delà de l’enseignement d’un ensemble de pratiques et de croyances à son enfant pour qu’il ait « l’air » d’être musulman, de manière très superficielle. Ce qui compte le plus dans la transmission, c’est le choix même d’hériter, c’est le fait d’accepter cet héritage qui va garantir cette transmission. Cet « acte de faire mémoire », l’anamnèse, c’est-à-dire la perpétuation d’un héritage collectif, est garanti par la continuité d’une lignée de témoins garants de la survie d’un discours commun. Ainsi en islam lorsque l’on se convertit, l’acte de la shahada, de la profession de foi est essentiel ; le nouveau converti conscientise sa décision et sa nouvelle affiliation spirituelle par cette profession de foi. Par cet engagement entre lui et Dieu, il se place comme un témoin fiable et un passeur de relais qui s’engage à respecter cette alliance. Pourtant, l’on ne demande jamais à un musulman issu de parents musulmans de se prononcer sur son affiliation spirituelle. Le lien biologique suffirait à adhérer à l’islam, comme s’il s’agissait d’une vaccination. On confond alors affiliation génétique, passive, et affiliation spirituelle, active et choisie.

Pour concilier la liberté de conscience et la transmission des héritages religieux, il nous faut surtout veiller à bien dissocier les raisons qui poussent un individu à choisir une religion : ce choix ne devrait pas se faire par obligation familiale mais par besoin profond de s’affilier à tel ou tel héritage, que ce soit celui de ses parents ou un autre. Les religions n’appellent pas nécessairement à une filiation par le sang. Les relations entre maîtres et disciples dans toute tradition de sagesse se construisent d’ailleurs autrement : c’est le choix et la rencontre qui unissent un maître et son élève et non un lien biologique. Aussi les cérémonies initiatiques et d’intronisation des convertis ou de réaffiliation à l’islam par des musulmans issus de parents musulmans sont fondamentales car elles permettent d’insister sur le choix libre et consenti du nouveau fidèle. Ces affiliations ou réaffiliations sont d’ailleurs souvent vues et vécues comme une nouvelle naissance.

Le rôle des parents dans l’éducation religieuse des enfants serait alors bien plus de donner l’envie d’hériter et non de transmettre à tout prix leur identité sous la forme d’un ensemble d’obligations et d’interdictions non négociables, car c’est bien à l’héritier de faire son choix et c’est à lui d’endosser ou non cette responsabilité une fois l’âge adulte atteint.

Ainsi, on ne naît pas musulman, on le devient. Qualifier son enfant de « musulman » dès sa naissance par le simple fait qu’il appartienne à une famille musulmane dénie en quelque sorte sa liberté de conscience. C’est le considérer comme une chose qui appartiendrait au bon vouloir de ses parents et nier les observations de Françoise Dolto sur le fait que le bébé est aussi une personne et un sujet pensant. Or, les parents n’ont pas à décider de l’identité spirituelle de leur enfant puisque la foi est avant tout une affaire de conscience : cette foi se fabrique au fil du temps et le travail de transmission est bilatéral ; il ne peut pas se faire sans le consentement de l’héritier.

Le transmetteur a donc pour fonction de mettre en place les conditions pour que son enfant soit curieux de son héritage familial et puisse faire un choix qui soit le plus libre possible. Pour cela, il convient de laisser l’enfant poser des questions, de s’interroger et parfois de manifester son esprit critique face à certaines traditions sans qu’il se sente exclu et jugé par ses parents. Mais surtout, le parent doit aussi ouvrir la curiosité de son héritier sur d’autres traditions et d’autres voies spirituelles possibles pour ne jamais imposer une identité religieuse exclusive.

Le passage coranique le plus éclairant à cet égard est celui de l’amāna (Coran 33 : 72). Dieu demanda d’abord aux montagnes, à la terre et aux cieux de prendre en charge Son héritage (amāna, dépôt confié). Or, ceux-ci refusèrent et c’est ensuite l’Homme qui prit l’initiative en proposant à Dieu de prendre en charge cet héritage. Ce n’est donc pas Dieu qui imposa cet héritage à l’Homme ! Nous sommes ici dans le cas typique d’un libre choix d’hériter, d’un engagement et d’une acceptation de la part de l’héritier, ce qui est la condition sine qua non pour commencer à transmettre et garantir l’héritage.

Une question est alors nécessaire : à partir de quand un enfant peut-il accepter consciemment et librement de prendre cette décision d’hériter ? Cela nécessite une certaine forme de maturité et sans doute d’être sorti de l’enfance pour faire ce choix. L’enfance serait ainsi une période d’épochè, c’est-à-dire un temps de suspension du jugement au cours duquel l’identité religieuse des parents ne conditionne pas son ascendance spirituelle et son choix futur d’affiliation.

Mais cela ne revient pas pour autant à laisser un vide spirituel dans la vie de l’enfant, il est tout à fait possible pour les parents de lui apporter une culture spirituelle et une instruction religieuse, ainsi qu’une intelligence symbolique et un bagage critique suffisant pour que l’enfant puisse ensuite faire son choix en connaissance de cause.

Le temps de l’enfance a donc une importance spirituelle en soi : l’enfant est celui qui va choisir d’hériter, il s’agit de le préparer à ce passage de relais vers l’autonomie spirituelle et la sortie de la matrice parentale.

Transmettre – Un acte divin 

J’aimerais ensuite attirer votre attention sur la possibilité d’approfondir sa propre transformation spirituelle, grâce à l’acte éducatif, qu’il soit fait dans le cadre d’une transmission familiale ou dans celui de l’enseignement entre un éducateur et son élève. L’être humain est un être capax dei, c’est-à-dire capable de Dieu. Le souffle divin qui est en nous et le dépôt confié que l’être humain a accepté de porter doivent nous inciter à imiter Dieu dans ses plus belles qualités et à être les réceptacles de la capacité créatrice de Dieu.

L’enfant est selon al-Ghazālī un « dépôt de confiance placé dans les mains de (ses) parents », c’est-à-dire un trésor dont ils doivent prendre soin. Ainsi, pour les parents ou pour les enseignants, éduquer est une opportunité de progresser spirituellement grâce à cette expérience. Ainsi, être parent ou enseignant, c’est devenir une matrice pour imiter le nom divin al-Rahmān ; dont la racine évoque justement l’utérus mais aussi les liens de parenté (ulul al-arhām). Dans son Traité sur les Noms divins, al-Rāzī (m. 925) indique que toute création serait donc liée à « un processus d’amour plus spécifiquement maternel ». Certains grammairiens font remonter le mot rahmān à l’hébreu RAKHMAN, dont la racine rkhm signifie « être doux, caresser, couver des œufs, avoir de la sympathie pour quelqu’un », ce qui rejoint la notion de miséricorde.

Être parent ou enseignant, c’est aussi devenir un enseigneur (al-Rabb), un autre nom divin. La racine arabe rbb signifie aussi le fait d’élever, d’éduquer et d’enseigner. Maurice Gloton traduit donc ce terme par « Enseigneur » qui vient du moyen-français et signifie « celui qui enseigne », c’est-à-dire un maître au sens positif du mot : celui qui accompagne son élève vers l’autonomie et la sagesse et qui accepte de le laisser marcher seul et sans tuteur sans chercher à le contrôler, à le soumettre voire à le rabaisser. D’ailleurs, la racine rabb a donné le mot arabe tarbiyya, c’est-à-dire l’éducation, ou dans un sens plus spirituel, l’élévation.

Être parent ou enseignant, c’est aussi être un observateur (al-Rāqib). Celui ou celle qui détient cette qualité est capable de se mettre en retrait, d’accepter de ne pas être celui ou celle qui sait tout, qui intervient, qui montre, qui guide et se met en avant. Le véritable enseignant est celui qui sait mettre son ego de côté et décide de passer le relais à son élève ou à son enfant tout en restant disponible en cas de besoin. Cela demande donc non pas un abandon pour l’enfant mais au contraire une plus grande vigilance, un amour immense et une grande humilité puisqu’il s’agit d’accepter que l’enfant ait aussi à nous apprendre en matière de spiritualité.

Enfin être parent ou enseignant, c’est rassurer et donner confiance (al-Mu’mīn). La confiance est un élément fondamental pour une vie spirituelle. Elle implique l’absence d’un jugement culpabilisateur et moralisateur de la part des adultes ou des « savants ». Elle nécessite donc que le parent et l’éducateur acceptent de faire un pas de côté pour écouter l’enfant. Or, si le parent ou l’éducateur n’inspire que la crainte et la peur, s’il passe son temps à classer les actions de son enfant en illicite/licite, harām/halāl, comment cet enfant pourrait-il se sentir en confiance dans le cadre de sa vie spirituelle ? Rassurer est justement une qualité divine. L’un des noms de Dieu est al-Mu’mīn, celui en qui on peut avoir confiance, celui à qui on peut s’allier, celui qui rassure et sur qui on peut compter. Ainsi, toute spiritualité nécessite de se sentir en sécurité, elle implique un pacte de confiance et une alliance fidèle entre le parent et l’enfant. C’est d’ailleurs le fondement de la foi : les termes latin fides et arabe imān signifient tous les deux l’idée de faire confiance pour conclure un pacte d’entraide. Se considérer comme fidèle (mu’mīn), c’est vouloir exprimer une gratitude éternelle envers ce Dieu qui nous a fait confiance. Transmettre et éduquer sont donc des actes profondément divins.

Hériter – Un acte prophétique

Pour continuer l’analogie on peut aussi dire qu’hériter est un acte profondément prophétique. Le propre de tout Prophète a été de recevoir un héritage, un message : ainsi Muhammad est l’un des maillons d’une grande lignée de Prophètes remontant à Adam. Chacun d’entre eux à partir d’un Livre originel commun aux monothéismes, Umm al-Kitāb, a su adapter ce message aux conditions particulières et temporelles de leurs peuples et de leur contexte. Être un héritier, être un Prophète, c’est faire émerger un monde nouveau, à partir d’un dépôt qui nous a été confié par nos prédécesseurs. C’est nécessairement transformer ce dépôt et l’adapter au temps qui passe, c’est faire fructifier ce dépôt, sinon on court le risque de le laisser mourir.

Hériter, c’est revivifier le don qui nous a été transmis. Hériter c’est revivre en nous-même la situation des Prophètes qui ont tous dû rompre avec une partie de leurs ancêtres pour créer quelque chose de nouveau. Tous les Prophètes monothéistes ont d’ailleurs connu une situation d’orphelinat : Moïse a été abandonné par sa mère sur le Nil pour être sauvé des eaux, Jésus est en quelque sorte orphelin de père biologique, et enfin Muhammad est orphelin de père et de mère.

Ce point commun devrait nous inciter à nous demander en quoi cette situation familiale courante des Prophètes et en particulier de celle de Muhammad peut devenir une source de réflexion et de méditation sur la manière dont l’héritage spirituel de l’islam pourrait être transmis aujourd’hui et afin de construire de nouveaux modèles éducatifs de transmission de l’identité religieuse. Muhammad a connu deux types d’orphelinat : il a perdu son père ainsi que sa mère mais aussi ses soutiens tribaux ce qui l’a amené à quitter La Mecque pour rejoindre Médine au moment de l’Hégire.

Ce n’est donc qu’à partir du moment où Muhammad a perdu tous ses liens de parenté biologique et tribale qu’il a pu créer quelque chose de nouveau. Une fois seul, le Prophète ne pouvait plus compter que sur lui-même pour avancer ainsi que sur ses Compagnons. L’alliance était quelque chose de très important dans la société arabe de l’époque, comme l’a montré d’ailleurs Jacqueline Chabbi dans Les trois piliers de l’islam : ayant perdu tous ses alliés tribaux, Muhammad a dû retisser des liens d’alliance différents pour renouer avec l’alliance divine.

Que fait-on spontanément lorsque l’on se retrouve totalement seul et sans ressources extérieures ? Où trouver l’énergie suffisante pour rebondir, repartir et se reconstruire malgré cette condition d’orphelin qui en arabe, al-yatīm, signifie l’idée d’être abandonné de tous ? L’orphelin est par définition celui qui se retrouve seul et doit se débrouiller par ses propres moyens. Sa seule possibilité pour survivre dans un milieu où les liens d’alliance étaient fondamentaux était de se retrouver une affiliation, de se reconstruire et en quelque sorte de ressusciter à partir de ses propres ressources : le penseur juif hassidique Martin Buber a très justement dit : « Et le lieu où se trouve ce trésor est le lieu où l’on se trouve. » L’orphelin ne peut que plonger en lui-même pour puiser son énergie et sa propre nourriture spirituelle.

Une fois seul, Muhammad a su entendre cet appel intérieur et lointain, venu de Dieu qui dit dans le Coran (93 : 6) : « Ne t’a-t-Il pas trouvé orphelin ? Alors Il t’a accueilli ! » Dieu fut le seul à recueillir Muhammad, cet orphelin, qui n’avait plus que la possibilité de se relier à ce guide céleste, à ce guide intérieur, à sa conscience, qui finalement était la seule chose qui lui restait. Ce que nous enseigne l’orphelinat de Muhammad est que la seule manière de découvrir Dieu en soi et d’entrer en pleine possession de sa puissance d’être et d’agir, c’est de se libérer de tous les liens extérieurs qui emprisonnent dans des traditions figées.

Muhammad termina le cycle des prophéties abrahamiques non seulement sans ascendance biologique mais aussi sans descendance mâle. Le Prophète n’a eu que des filles, aucun fils, ce qui sera le principal reproche fait par ses ennemis de La Mecque qui l’accusèrent d’être un déshérité voire un châtré. Son seul garçon, Zayd, fut un esclave affranchi qu’il adopta ! Il a tracé une voie inédite en poursuivant un chemin différent et il laissa ses filles prendre en charge son héritage, cassant ainsi les codes habituels de la filiation patriarcale. Cet héritier de Dieu se donna donc pour mission de poursuivre la tâche et la route en faisant un choix de vie spirituelle sans lien avec son appartenance biologique et tribale mais aussi en incitant ses héritiers spirituels à faire la même chose.

Pourtant, en islam, la question de l’héritage prophétique a toujours été cruciale : les chiites estiment qu’il doit passer par des liens de sang et de parenté à travers la lignée alide ; les Omeyyades ont choisi l’affiliation ethnique et tribale comme critère de choix des califes et de leur lignée ; les Abbassides ont quant à eux opté pour l’appartenance indirecte à la parenté du Prophète via son oncle, al-‘Abbās. Ces conflits politiques stériles qui font encore rage aujourd’hui ont totalement évacué la réflexion spirituelle sur la notion d’héritage et sur la transmission de l’islam. Ils ne parlent que d’un héritage politique pour la gouvernance de la communauté musulmane alors que le message divin est beaucoup plus profond.

Force est de constater que l’islam politique impérial a fait bien peu honneur à cette originalité fondamentale de l’islam qu’est l’orphelinat en reproduisant au cours des siècles des réflexes que Muhammad lui-même avait rejetés : c’est-à-dire ne pas reproduire les mêmes erreurs que ses ancêtres et construire à chaque fois une nouvelle génération qui réinvente quelque chose de nouveau comme le montrent plusieurs versets cette critique lancée à l’encontre des générations qui préféraient suivre aveuglément leurs ancêtres en sourate 43, verset 22 : « Mais plutôt ils dirent : « Nous avons trouvé nos ancêtres sur une religion, et nous nous guidons sur leurs traces ». »

Cette expérience de l’orphelinat et de l’héritage est l’un des signifiants majeurs du fait islamique. Alors que l’on a pris l’habitude de penser que l’islam devait se transmettre par l’affiliation paternelle, au contraire, la vie du Prophète Muhammad nous enseigne la nécessité de choisir la foi non pas en raison d’une ascendance biologique mais en raison d’un choix d’affiliation et d’un besoin profond de transmettre l’héritage divin, en toute liberté et en toute conscience. Les parents ont pour rôle de donner à l’enfant toutes les ressources et les connaissances nécessaires pour assurer sa culture spirituelle, symbolique et religieuse afin qu’il soit éclairé par l’esprit critique et qu’il fasse plus tard son propre choix en connaissance de cause. »

Bibliographie

  • Abd El Sameea (Ossama), ʿAḏāb al-qabr li l-aṭfāl, Le Caire, Al Maktaba Al Tawfiqiyya, 2000.
  • Bidar (Abdennour), L’islam sans soumission. Pour un existentialisme musulman, Paris, Albin Michel, 2012.
  • Buber (Martin), Le chemin de l’homme, Paris, Les Belles Lettres, 2015.
  • Chabbi (Jacqueline), Les trois piliers de l’islam, Paris, Seuil, 2016.
  • Al-Ghazālī, L’éducation de l’âme, Paris, Al-Bouraq, 2011.
  • Hervieu-Léger (D.), La religion pour mémoire, Paris, Cerf, 1993 ; Ead., Le pèlerin et le converti. La religion en mouvement, Paris, Flammarion, 1999.
  • Horvilleur (D.), Comment les rabbins font des enfants, Paris, Grasset, 2015.
  • Ibn al-Jawzī, Laftat al-kabad ilā nasīhat al-walad, Le Caire, Maktabat al-Imām al-Bukhārī, 1992,
  • Nye (Rebecca), La spiritualité de l’enfant, Paris, Empreinte Temps Présent, 2015.

  • Ingvild

    Merci pour cette magnifique khutba qui m'inspire plusieurs remarques: Avant la naissance de mon premier enfant je passais beaucoup de temps à lire des textes de spiritualité. Avec la naissance de mon bébé je me suis consacrée totalement à m'occuper de lui, et il ne me restait plus du tout de temps pour lire, et j'en ai éprouvé une certaine frustration au début. Mais très vite, j'ai ressenti que de m'occuper de ce petit être rempli d'Amour, qui m'inondait d'un Amour si intense et si pur, me faisait accéder à plus de proximité divine que n'importe quelles lectures. J'ai ressenti que de m'occuper de lui m'inspirait tant d'humilité et de miséricorde que toute la sagesse du Mathnavi était contenue toute entière dans mon enfant, à condition de le laisser me guider. Récemment ce premier enfant âgé maintenant de 8 ans m'a dit "Maman, tu sais, je sens Dieu dans mon coeur, je le sens vraiment!" avec une magnifique lumière d'enthousiasme dans les yeux et je me suis sentie innondée de joie. J'ai relu hier l'ouverture du livre du cher et regretté Abdelwahab Meddeb, Contre-prêches, et j'ai pensé à vous, chères Eva Janadin et Anne-Sophie Monsinay. Il y fait l'éloge du vizir Rashîd ad-Dîn, juif d'origine, ayant embrassé l'Islam à l'âge adulte, et montre comment cet homme, du fait justement de sa position entre deux mondes, en embrassant l'Islam, enrichit la civilisation islamique par un regard neuf et salutaire. J'ai longtemps cherché moi-même à ressembler à Rashîd ad-Dîn, et je ressens très fort que cet éloge fait par Abdelwahab Meddeb vous concerne toutes les deux. En vous portant héritières de la tradition islamique, vous apportez à notre culture religieuse votre propre part de beauté, de profondeur et de liberté, ô combien salutaires. Je n'ai donc de cesse de vous en remercier... Que Dieu vous bénisse

    • Eva Janadin

      Merci infiniment pour ces mots qui nous vont droit au cœur ! Que Dieu vous bénisse !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *