Khutba #2 « Animaux et normes alimentaires en islam » (Eva Janadin, 11 octobre 2019)

À quoi servent les interdits alimentaires ? Certains diront qu’ils ont une fonction sociale et politique, celle d’identifier et de distinguer un groupe, une communauté face à une autre. Mais quelle est la fonction spirituelle des interdits alimentaires ? C’est-à-dire leur sens caché ? À quoi peuvent-ils servir pour la transformation intérieure du fidèle, c’est-à-dire dans le cadre d’un changement dans son rapport au monde, en l’occurrence dans son rapport avec le règne animal et végétal ?

Le but spirituel de tout interdit alimentaire est de sortir d’un état de vie mondaine : se priver de certaines nourritures, c’est faire en sorte de ne pas être soumis à ses passions, dans la même logique que le jeûne, l’ascétisme et le don : nous sommes là dans le cadre des pratiques dites négatives, s’interdire à soi-même ou donner, c’est se priver de quelque chose. Ainsi, les interdits alimentaires visent à une maîtrise de soi et en particulier à une maîtrise de son corps. Ils permettent en quelque sorte de spiritualiser la matière, de la canaliser et de la contrôler, pour devenir Homme, s’humaniser, sortir de l’état animal et s’en séparer le plus possible.

Dans le Coran, il existe trois groupes de versets au sujet des règles alimentaires :

  1. Un premier groupe de versets dans lesquels Dieu enjoint aux adeptes de l’islam de manger de tout sans restriction.
  2. Un deuxième groupe invalide les interdits juifs et arabes préislamiques.
  3. Enfin, un troisième groupe donne la liste des interdits coraniques.

La Sunna ainsi que les nombreux écrits diététiques des savants musulmans ont rajouté certains interdits alimentaires, mais on se contentera aujourd’hui de ce que dit le Coran.

Mangez sans restriction !

En réalité, il y a bien plus de permissions que d’interdictions dans les règles alimentaires coraniques. Le Coran se veut beaucoup plus permissif que le judaïsme. Ainsi il annule les anciens interdits alimentaires juifs considérés comme une punition infligée à Dieu aux Hébreux. En rejetant une partie des interdits juifs, il s’agit là d’un enjeu mémoriel au sujet de l’affiliation à Abraham : il s’agit pour les musulmans de se placer en dignes héritiers d’Abraham n’encourant plus la punition divine.

Le Coran insiste sur le fait qu’une nourriture est un don de Dieu, un rizq : donc que toutes les nourritures bonnes peuvent être mangées, que l’on appelle les tayyibât, c’est-à-dire les « bonnes choses » en opposition dans la tradition aux « choses immondes » (al-khabâ’ith).

Tayyib signifie de manière générale ce qui est bon ou agréable, notamment ce qui procure du plaisir aux sens. Ainsi, ce qui est propre à la consommation, ce qui est mangeable ne peut être que bon, agréable et bénéfique dans le cadre religieux autant du point de vue de la diététique que du point de vue du goût.

En déclarant licite toutes les bonnes nourritures et illicites d’anciens interdits alimentaires, le Coran marque un fort désir de s’approprier la totalité du monde sur le plan alimentaire : tout est bon puisque tout a été octroyé par Dieu et parce que le monde a été créé pour l’homme. C’est un anthropocentrisme assez fort : l’humanisation de l’homme dépend de son élévation au-dessus de l’animal.

Interdits alimentaires coraniques

Il existe néanmoins quelques exceptions à ces autorisations : les aliments coraniques prohibés ne sont pas nombreux : la bête morte, le sang, la viande de porc et tout animal sur lequel on aura invoqué un autre nom que celui de Dieu au moment de son abattage.

Plusieurs versets évoquent ces interdits, ils sont d’époques différentes sans que la formulation ne change. Selon Hocine Benkheira, cette continuité historique et linguistique constitue une objection à la thèse selon laquelle Muhammad aurait repris certains tabous hébraïques pour attirer à l’islam les tribus arabes juives. Cette liste de quatre interdits correspond d’ailleurs à une version ancienne du Décret apostolique en circulation parmi les groupes judéo-chrétiens.

Ces quatre règles alimentaires touchent d’une part le type d’animal consommé (et pour cela seul le porc est concerné) et d’autre part son mode d’abattage.

Le cas du porc

Les théologiens ont souvent été surpris du caractère exceptionnel de cet interdit, mais ils ont souvent banalisé cet interdit majeur, en voilant sa signification profonde. Le problème est que le Coran ne donne aucune explication sur le sens caché de cet interdit, il est nécessaire de faire appel au contexte externe souvent postérieur à la Révélation pour trouver des éléments de compréhension.

On ne peut pas dire qu’en islam un animal est illicite parce qu’il ne correspond pas à sa classe, cela vient d’une conception surtout propre au judaïsme. D’autres interprétations spirituelles permettent de comprendre cette interdiction du porc.

Le principe pour de nombreuses règles alimentaires religieuses est la peur de la contamination (aussi présente dans le judaïsme avec le casher) : la nourriture transmet au mangeur ses propriétés, et notamment ses défauts. C’est un présupposé commun à la religion mais aussi à la diététique ancienne, à la magie ou encore à la conception de la parenté (via l’allaitement et l’héritage génétique). Ainsi, certains animaux sont interdits en raison de leur régime alimentaire : ce qu’ils mangent peut contaminer l’homme qui mange ces animaux. La scatophagie et le régime carnivore sont les deux concernés.

Le carnassier est un animal féroce, violent et impitoyable ; il déchire et dépèce le corps de sa victime, sans se soucier de ses cris et de sa douleur. Il mange parfois ses semblables, voire ses enfants. Ce sont des traits antinomiques à l’humanité : or l’alimentation est considérée comme le premier domaine où l’homme peut s’humaniser en s’élevant au-dessus du statut des animaux.

Dans les taxinomies classiques en islam, le cochon est présenté comme un animal muni de canines, en référence aux dents du sanglier (un hadith informe par ailleurs de l’interdiction de manger des animaux munis de canines) ; cela expliquerait la prohibition. Le régime omnivore du porc est aussi un argument avancé en faveur de ce classement parmi les carnassiers.

D’autres interprétations insistent sur le fait que le porc est caractérisé par la gourmandise, la cupidité et l’avidité en raison de son régime omnivore ; c’est-à-dire son attachement à la vie terrestre. Toujours à partir de la peur de la contamination, il serait interdit pour éviter de transmettre ces défauts à l’homme.

La nourriture licite est déterminée donc lorsque l’homme est parvenu à juguler l’animalité (selon l’expression de Hocine Benkheira), c’est-à-dire à la dompter et à la maîtriser en lui-même pour que l’homme ne soit surtout pas identifié à un prédateur sans foi ni loi. Ainsi le régime herbivore du bétail garantit cette humanisation.

La mise à mort doit permettre d’humaniser l’Homme

Puisque le principe pour le régime alimentaire de l’homme est de s’humaniser à travers ce qu’il mange, il consiste aussi à s’humaniser à travers sa manière d’abattre l’animal qu’il va manger. Le Coran régule la mise à mort : consommer une bête déjà morte est interdit (par exemple, le cas de la chasse et des bêtes de proie) ; si l’homme met à mort l’animal il doit être vidé de son sang et le nom de Dieu seul doit être invoqué au moment du rituel de mise à mort, ce qui unit ici tous les monothéistes puisque la nourriture des gens du Livre est clairement autorisée dans le verset 5 de la sourate 5. Soulignons d’ailleurs qu’il est intéressant de voir que dans ce verset sont placés au même plan le mariage mixte entre gens du Livre et l’autorisation pour les musulmans de manger la même nourriture que les gens du Livre. L’échange matrimonial est permis avec ceux qui ont le même régime alimentaire.

L’acte de mise à mort par l’être humain doit s’opposer radicalement à la manière dont les bêtes sauvages tuent leur proie, d’où l’exigence d’un rituel particulier : alors que le carnassier se jette sur sa proie sans médiation rituelle pour la dévorer vivante et crue, l’être humain doit s’éloigner de cet état en s’astreignant à un protocole dans la mise à mort de l’animal : prononcer des paroles sacrées, accomplir certains gestes, préparer l’animal au sacrifice… Ainsi, l’acte de tuer un animal n’est certes pas disqualifié mais il est canalisé et sacralisé, comme pour prendre conscience que cet acte n’a rien d’anodin et doit inciter à ne pas le banaliser voire le mécaniser sans état d’âme. Le sacrifice rituel est en cela peut-être une première étape vers la sortie de l’abattage animal, en tout cas de ses souffrances. On pourrait le déduire selon une lecture progressiste et vectorielle c’est-à-dire en suivant la finalité sous-entendue du texte : puisque le Coran donne des limites à la consommation de viande pour la réguler, peut-être dans l’objectif ultérieur est de réduire au maximum la consommation de viande en suggérant le flexitarisme voire le végétarisme : la chasse est par exemple interdite pendant les mois sacrés, pendant le hajj, l’abattage rituel implique une certaine limitation dans la quantité, etc. Libre à chacun de choisir cette interprétation.

De nouveaux critères de choix dans l’alimentation

Hormis ces interprétations spirituelles traditionnelles et pluriséculaires, les musulmans doivent aujourd’hui composer avec d’autres réponses que celles données par la religion en matière de règles alimentaires : celles de la science, de l’économie et de la bioéthique areligieuse. La modernité et l’utilitarisme ont recomposé nos manières de concevoir les règles alimentaires religieuses.

La religion n’a plus le monopole de la détermination des normes alimentaires : désormais on fait aussi ses choix en termes d’alimentation en fonction de ce que dit la science (pour savoir si tel ou tel aliment est bon ou mauvais pour la santé) ou en fonction de l’économie (tel ou tel aliment est inaccessible financièrement), ou encore en fonction de la bioéthique qui n’est pas toujours religieuse mais peut être universelle à travers l’écologie notamment (refuser de manger de la viande en raison des souffrances animales ou par souci de protéger l’environnement…). Si l’abattage rituel a un sens spirituel très fort, on est aujourd’hui en droit de refuser de manger halal à cause de la transformation de cette règle spirituelle en business et en source de profit, touchée comme toutes les autres filières par les dérives de l’industrialisation de masse ainsi que celles de la surconsommation ou encore par les dérives de ceux qui prennent le halal (en l’étendant au-delà de la viande) comme marqueur communautariste pour se distinguer des autres. Enfin, les options du végétarisme ou du véganisme offrent de nouvelles normes alimentaires qui rejoignent l’esprit des normes religieuses mais tendent aussi à devenir totalement indépendantes de ces dernières puisqu’elles sont devenues le choix autant de personnes croyantes que de personnes non croyantes.

Religion dynamique VS religion statique 

Il est urgent aujourd’hui de conscientiser ces rites : c’est-à-dire d’en connaître les différents sens spirituels ; pour ne pas les pratiquer de manière mécanique et par imitation.

L’interdiction du porc en islam est la plus suivie par les musulmans. En général, ce qui vient tout de suite à l’esprit pour reconnaître un musulman c’est qu’il ne mange pas de porc et ne boit pas d’alcool. C’est à ces signes visibles et pourtant très réducteurs que l’on identifie les musulmans.

Cette habitude de se concentrer sur l’aspect matériel et communautaire des rites en délaissant le sens caché et spirituel montre que nous ne sommes pas sortis d’une certaine façon de voir la religion : elle n’est pas vue seulement comme le moyen de tisser un lien vertical et personnel avec Dieu mais aussi comme un ciment pour tisser des liens sociaux et horizontaux, c’est-à-dire comme fondement du contrat social. Or, cette conception n’est pas celle de la laïcité qui prône une séparation stricte du cultuel et du profane.

De tout temps, les règles alimentaires et vestimentaires religieuses ainsi que les méthodes d’abattage ont joué le rôle de marqueurs d’une communauté. Parce qu’ils sont visibles et matériels, ces rites pris dans leur aspect social servent à se distinguer par des traits apparents pour être identifiés et reconnus comme musulmans dans une société, pour montrer son adhésion afin d’intégrer la umma et afin de cimenter cette dernière. Ne pas suivre ces rites est parfois compris comme une rupture de l’unité de la umma, c’est-à-dire avec la vie du groupe.

Cela rejoint deux définitions possibles de la religion : 1/ d’une part, elle régule les liens verticaux entre les êtres humains et le monde céleste, c’est la religion dynamique définie par Bergson ; 2/ mais d’autre part elle régule aussi les liens horizontaux entre les individus d’une même société, c’est ici la religion statique définie par ce même philosophe.

D’après cette deuxième conception de la religion : la notion de umma ne pourrait être fondée uniquement sur des actes non visibles, comme la foi, qui est par définition indéfinissable car elle se joue dans le cœur et personne ne peut venir vérifier. Selon cette définition, les membres de la umma auraient besoin de signes distinctifs pour se reconnaître et s’assembler.

Cette conception d’une « religion physique » présente trois dérives :

1/ Celle d’étendre la notion d’acte à tous les domaines de la vie humaine via ce que l’on peut appeler l’islam politique : la pratique religieuse dépasse alors les règles cultuelles (‘ibâdât) et touche les domaines de la politique, des relations sociales, de la vie quotidienne : on entre alors dans une perception globalisante et totalisante de la religion incompatible avec une société laïque où c’est l’État de droit et la loi démocratique qui prennent en charge les règles sociales.

2/ Un deuxième risque est celui du communautarisme et de l’identitarisme, lorsque ces règles alimentaires ou vestimentaires deviennent des marqueurs de distinction voire de supériorité et de pureté. Le halal est devenu un critère de distinction pour certains musulmans ne voulant pas consommer la nourriture des non-musulmans ; et inversement, le porc est devenu chez les identitaires et suprémacistes blancs un symbole d’opposition culturelle avec les musulmans. Passer d’un système alimentaire à un autre par la conversion ou par l’apostasie est perçu comme une trahison culturelle et de la cohésion de son groupe d’origine.

3/ Enfin, le dernier risque est celui de l’hypocrisie. On sait pourtant que le Coran condamne les hypocrites (al-munâfiqûn), c’est-à-dire ceux qui ne faisaient de la religion au temps du Prophète qu’un critère pour être bien vu en société : « Ils prennent leurs serments pour bouclier et obstruent le chemin d’Allah. Quelles mauvaises choses que ce qu’ils faisaient ! » (Coran 63 : 2). Inversement, pour échapper à la pression extérieure, certains peuvent se sentir obligés de participer aux actes visibles du musulman, même si la foi n’est plus là, pour garantir la cohésion du groupe ou du lignage familial.

Cela ne signifie pas pour autant qu’il faille faire de l’islam une religion de l’invisible : nous avons le droit d’être attachés à nos rites et à leur aspect matériel, complémentaires de l’aspect invisible. Mais il s’agit là de considérer ces rites non pas comme des marqueurs culturels ou communautaires ou comme des garants de la cohésion d’un groupe distinct, mais comme des moyens d’accéder à leur signification spirituelle profonde et à ce qu’ils disent sur notre humanité. Ils doivent donc rester des choix libres, indépendants de toute pression extérieure, pour que le travail d’autonomie spirituelle puisse s’effectuer. La umma reste garantie puisqu’elle devient alors la somme et l’union de l’ensemble des fidèles qui se retrouvent dans une conception dynamique et spirituelle de la religion et s’entraident mutuellement à approfondir leur foi et le sens de leurs pratiques cultuelles.

Bibliographie

  • Benkheira (Mohammed Hocine), Islâm et interdits alimentaires – Juguler l’animalité, Paris, PUF, 2000.
  • Samy Diankha

    Je n’achète pas du halal. Est halal pour moi le remerciement que j’adresse à Dieu avant de porter en bouche la nourriture qu’il m’a donnée . Je le remercie toujours après avoir mangé. On nous interdit le cadavre, j’adore le poisson et les fruits de mer qu’on achète toujours morts : personne ne les égorge d’où mon rejet du halal.Ce qui fonctionne chez-moi c’est aussi l’instinct. C’est bête peut-être mais pour moi , un aliment qui m’attire est forcément divin . Si après l’avoir mangé, je tombe malade ou fais une allergie, je jeûne le lendemain. Voilà comment je fonctionne dans ma vie . Voilà ma petite contribution. Pour votre homélie ou khutba c’est magnifiquement clair et instructif. J’ai adoré merci.

    • Eva Janadin

      Merci beaucoup cher Samy, que Dieu vous préserve :) au plaisir de vous rencontrer !

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