Khutba #2 « Animaux et normes alimentaires en islam » (Anne-Sophie Monsinay, 11 octobre 2019)

Les versets faisant l’éloge de la perfection de la création et de la nature sont très présents dans le Coran. Ils constituent une véritable cosmologie mystique sur laquelle les musulmans sont en permanence invités à réfléchir et à méditer. Parmi ces versets, les animaux trouvent toutes leur place. Le Coran nous explique leur statut, leur fonctionnement et encadre les liens que nous avons avec eux. Ces dispositions ont un impact aussi bien environnemental que spirituel.

Proximité entre l’être humain et l’animal

D’après le Coran, les animaux ont une grande proximité dans leur façon de vivre et dans leur essence avec l’être humain.

Nulle bête sur terre ni oiseau volant de ses deux ailes, qui ne constituent des matries / qui ne vivent en communauté à l’instar de vous-mêmes. Nous n’avons rien omis dans l’Ecriture. Puis ils seront réunis auprès de leur Seigneur. (Coran 6 : 38)

Tous les animaux sont organisés en « omamun » que l’on peut traduire par matrie ou communauté. La racine du terme renvoie aussi à l’idée de « ceux qui dirigent, une assemblée, une famille, de donner l’exemple ». Il y a donc l’idée d’une véritable organisation sociale chez les animaux, que l’on connaît bien par les recherches en éthologie, et qui varie selon les espèces. Mais le verset cherche à faire un parallèle avec nos organisations sociétales humaines pour montrer la proximité entre l’être humain et l’animal. Vient ensuite une dimension spirituelle qui est la place accordée à l’animal auprès de Dieu après sa mort. Dans le Coran, les versets évoquant le Paradis, présenté comme une récompense de la piété, sont nombreux. L’état et la place de notre âme après notre mort est une préoccupation majeure pour les musulmans. Indiquer que les animaux seront auprès de Dieu après leur mort montre la grande considération que Dieu a leur égard. En sommes, ils sont au paradis, qui est le terme choisi pour désigner dans le Coran cette proximité avec le divin. Contrairement à nous, ce paradis leur est acquis sans qu’ils n’aient d’efforts à fournir.

Le Coran évoque également la dimension spirituelle des animaux qui, tous sans exception, glorifie Dieu ou s’immerge en Dieu – si on s’en tient au sens complet du terme – c’est à dire qu’ils adorent Dieu, chacun à leur façon.

Ne vois-tu pas que tous les êtres vivants, dans les Cieux et sur la Terre, célèbrent la gloire du Seigneur, jusqu’aux oiseaux quand ils déploient leurs ailes ? Chaque être a sa manière de Le glorifier et de Le bénir, et Dieu comprend parfaitement leurs prières. (Coran 24 : 41)

En plus de nous indiquer, le sens spirituel des animaux, qui nous oblige de fait au plus grand respect à leur égard, ce verset souligne la diversité des approches et des relations que nous pouvons avoir avec Dieu, et légitime ainsi la diversité des religions, des pratiques dans le monde pour adorer Dieu.

Fonctions et liens entre de l’être humain

De part leur proximité avec nous et leurs qualités spirituelles, les animaux ne peuvent qu’être respectés par l’être humain. En tant que khalife (représentant, successeur) (sourate 2 : 30), nous avons une responsabilité sur la création car nous représentons Dieu sur terre et sommes ses successeurs dans ce monde créé. Nous sommes donc responsable de ces êtres qui nous sont si proches. Malgré ce respect profond, le Coran évoque à de nombreuses reprises la fonction de différentes espèces animales à notre égard. Les animaux sont au service de l’être humain et travaillent pour eux en contrepartie de cette protection. Ainsi, certains nous donne leur peau pour nous vêtir, d’autres leur chair ou leur production pour nous nourrir, d’autres encore nous transportent, d’autres nous servent de compagnon de vie (le chien dans la sourate de la caverne).

Il a créé les bêtes de troupeaux : vous en retirez des vêtements chauds et d’autres avantages, et vous en mangez. Et pour vous quelle beauté quand vous les ramenez dans la fraîcheur du soir, et quand vous les envoyez paître librement au point du jour. Et ils portent vos lourdes charges vers une contrée que vous ne pourriez atteindre qu’avec la peine de l’âme. En vérité, Dieu est Bienveillant et Très Rayonnant d’amour. Il a créé aussi les chevaux, les mulets et les ânes qui vous servent à la fois de montures et d’apparat. Et Il crée d’autres choses dont vous ne soupçonnez même pas la nature ! (Coran 16 : 5-8)

Le verset nous dit que Dieu a créé les animaux pour nous dans cette logique de service. Ainsi, le Coran ne préconise pas d’exclure toutes relations de service avec les animaux. Au contraire, cela fait parti de leur fonction. Seulement, jamais cela ne devra se faire en excluant le respect qui leur est dû de part leur nature. Ainsi, un certains nombres de règles, plus ou moins explicites, sont fixées par le texte pour encadrer notre consommation alimentaire d’animaux.

Les prescriptions alimentaires

Le halal

Le Coran fixe un certains nombres d’interdits sur notre consommation animale :

Vous ont été interdits (harama) : la bête trouvée morte, le sang, la viande de porc, ce qui a été sacrifié à un autre que Dieu, la bête tuée par étouffement ou à coups de bâton, mais aussi celle qui a chuté ou a été encornée ou ce que les fauves ont attaqué, sauf ce que vous aurez pu abattre (dhakkâ). De même vous ont été interdit ce qui a été immolé (dhabaḥa) sur les stèles et en consultant le sort à l’aide de flèches. (Coran 5 : 3)

Le verset utilise ici le terme haram (interdit). A voir si ces interdictions relèvent d’un contexte spécifique à l’époque de la révélation qui ne serait plus valable aujourd’hui ou si au contraire elles sont atemporelles et universelles. Je mets pour l’instant la question du porc de côté. Les autres prescriptions concernent la façon de tuer l’animal. Le verset semble exclure des morts violentes et douloureuses (encornées, étouffées, frappées à coup de bâton…). Il est intéressant de constater que rien ne dit explicitement qu’il faille égorger l’animal. Le verbe « dhakkâ » traduit ici par « abattre » est souvent traduit par « égorgé ». L’égorgement fait parti du sens possible de ce mot mais il signifie avant tout « brûler avec intensité », « faire rapidement céder la chaleur naturelle », c’est à dire métaphoriquement l’idée de tuer rapidement, d’où le choix d’abattre. Bien sûr l’égorgement rentre dans cette catégorie des morts rapides mais ce n’est pas la seule. Tuer un animal à la chasse avec un fusil répond aussi à cette injonction de mort rapide. L’essentiel est ici donné : il s’agit de tuer l’animal le plus rapidement possible pour limiter sa souffrance. Rien non plus dans le verset n’interdit d’assommer l’animal avant de l’égorger (la méthode classique de mise à mort dans les abattoirs). Le verset nous demande de ne pas consommer de bêtes « tués par étouffement », ce qui n’est pas le cas des animaux mis à mort dans les abattoirs traditionnels puisqu’ils sont assommés pour être paralysés afin de faciliter leur mise à mort par égorgement. Je ne dis pas pour autant que cette méthode est convenable islamiquement puisque l’animal souffre énormément tout d’abord par le coup qu’il reçoit mais surtout psychologiquement par les longues minutes qu’il passe suspendu par le pied, la tête en bas, à attendre qu’on l’égorge. Sur le plan à la fois éthique et dans une logique de réduire la souffrance animale, cette méthode fait clairement fait l’inverse. Néanmoins, l’abattage rituel dit « halal » est-il beaucoup mieux ?

Par l’égorgement, la méthode dite halal contribue à réduire les souffrances animales comparée à la méthode classique. Seulement il y a une autre condition : invoquer le Nom de Dieu sur l’animal. Le docteur Al Ajami et Michael Privot indiquent dans leurs articles sur le sujet que cette condition n’est pas indispensable car effectivement dans la sourate 6 versets 117 à 121, la prescription de prononcer le Nom de Dieu sur l’animal se fait par opposition aux sacrifices d’animaux à d’autres divinités. Et rien n’indique dans ces verset que la formule doit être prononcée au moment de la mise à mort. Seulement, il y a d’autres versets qui donne cette précision dans la sourate 22 (22 : 34 et 22 : 36).

Nous vous avons assujetti les grosses bêtes comme rituel institué par Dieu : elles sont pour vous un bien ! Alors, invoquez le Nom de Dieu sur elles quand elles sont mises en rangs. Dès lors qu’elles seront tombées mortes sur le flanc, mangez-en et faites prendre repas au mendiant et au démuni. Ainsi, Nous vous les avons assujetties. Puissiez-vous être reconnaissant ! (Coran 22 : 36)

L’idée de « mise en rang » et l’ensemble du verset indique qu’il s’agit bien là d’une formule à réciter au moment de la mise à mort. Pourquoi cette recommandation ? Il est indispensable ici de se poser la question du sens. Réduire la souffrance animale semble une évidence compte tenue du statut des animaux précisé précédemment. Mais pourquoi dire « bismillah » pour tuer un animal ? Si toutes les prescriptions du Coran sur la mise à mort des animaux visent à réduire leurs souffrances, celle-ci ne peut qu’aller dans ce sens. Il ne s’agit pas de dire « bismillah » devant un troupeau pour en égorger leurs membres les uns après les autres et les uns devant les autres, renforçant ici de nouveau et de manière abjecte leurs souffrances psychologiques. Il s’agit comme le dit le verset « d’invoquer le Nom de Dieu ». L’invocation implique le sacré et la répétition. Il s’agit donc de prier sur l’animal afin qu’il reçoive les bénédictions et l’apaisement générés par la prière, qu’il reçoive la paix divine en lui. C’est donc une attention particulière et individuelle qui doit permettre à l’animal d’être serein, apaisé, et pleinement abandonné (muslim) à Son créateur et sa destinée. Ainsi, il remplit sa fonction et nous remplissons la notre. Cette vision du halal n’est pas une utopie. Certains comme Sam Kouka (vidéos disponibles sur Youtube) le font déjà.

Le label « halal » a complètement perdu ce sens spirituel profond au profit d’une forme rigide, non seulement vide de sens mais qui va même à l’encontre de la signification originelle. La logique coranique d’une viande « halal » à la consommation vise à réduire la souffrance au moment de la mise à mort de l’animal et à le consacrer à Dieu dans le but de l’apaiser avant de le tuer (toujours pour réduire la souffrance). Il y a également une prescription indispensable qui n’est pas explicite dans le Coran car elle était pratiquée naturellement à l’époque du Prophète : le respect des conditions de vie de l’animal. L’élevage industriel n’existait pas du temps du prophète, les animaux vivaient à l’air libre et sans souffrance. Considérer qu’un poulet élevé en batterie est « halal » du simple fait qu’il soit égorgé est une aberration. Il y a donc une vraie réflexion à avoir sur cette question. A chacun en connaissance de cause et en conscience de définir quel sera le « moindre mal » à défaut d’avoir du véritable halal, qui existe mais n’est pas forcément très accessible. Au vues des conditions d’élevages actuelles, le label « bio » s’approche bien plus de la viande licite du Coran que le label « halal » car au moins ce label respecte les conditions de vie animal, à défaut de la mise à mort qui n’est de toute façon pas respectée non plus avec le label « halal ». Mais avec l’élevage intensif et la surconsommation de viande, la question du végétarisme devient aujourd’hui plus que légitime.

Le porc et autres animaux déconseillés

Contrairement à l’interdiction de l’alcool qui est sujet à débat, l’interdiction du porc est explicite puisqu’il s’agit ici du terme « haram ». Se pose alors la question de la raison de cette interdiction. Est-elle liée à un contexte spécifique ou est-elle universelle ? Dieu n’interdit pas des choses sans raison, tout a un sens dans le Coran, à nous de trouver quel est ce sens. Le Coran ne le donnant pas, nous sommes obligés de faire appel à d’autres connaissances. Deux raisons sont généralement invoquées :

  1. le porc ne se conservait pas facilement à l’époque du Prophète, en consommer aurait pu entraîner des maladies
  2. le cochon a une grande proximité génétique avec l’être humain (86 % de gènes en commun, seul animal dont on peut recevoir certains organes, il est omnivore comme nous…), cet animal n’est donc pas destiné à être consommé et n’est pas bon pour notre santé de part son régime alimentaire.

On peut bien sûr trouver d’autres explications notamment spirituelles. Toujours est-il que les deux explications précédentes n’aboutissent pas au même choix de pratique. C’est là où il s’agit d’être cohérent vis à vis de soi-même et ne pas chercher à appliquer bêtement un texte sans réfléchir. Quelqu’un qui est intimement convaincu que l’interdiction du porc est due à la 1ère option doit en tirer les conclusions : aujourd’hui nous conservons cette viande sans problème, le contexte a donc changé, l’interdiction n’est plus valable. En revanche, quelqu’un qui est intimement convaincu que l’interdiction découle de la 2ème option ne mangera pas de porc car la proximité génétique de l’animal est la même qu’à l’époque de la Révélation. Dans ce cas, l’interdiction n’est pas liée au contexte, elle est atemporelle et toujours valable aujourd’hui. Deux interprétations opposées, deux conséquences différentes dans notre pratique religieuse. Personne ne pourra dire qui à raison ou tort, le choix ne peut donc qu’être personnel. Et même si, à titre personnel, je suis absolument convaincue qu’il s’agit de la proximité génétique et que le porc n’est donc pas une viande destinée à la consommation, j’accorde le plus grand respect à ceux qui interprètent autrement.

Bien que le porc soit le seul interdit formel, on constate que, de manière plus subtile, le Coran invite à ne pas consommer d’autres espèces animales. Dans plusieurs versets, Dieu distingue certains animaux destinés à la consommation et d’autres destinés à d’autres fonctions :

C’est Dieu qui a créé pour vous les bestiaux, des uns vous faites vos montures et des autres vous tirez votre nourriture. (Coran 40 : 79)

Il a aussi créé, pour vous, des bestiaux en faisant des uns des animaux de trait et des autres des animaux de boucherie. Mangez donc de ce que Dieu vous a attribué ! Mais ne suivez pas les traces de Satan, il est pour vous un ennemi déclaré ! (Coran 6 : 142)

Il est intéressant de constater que la fonction de chacun est précisée et ne semble pas cumulable. Les montures (chevaux, chameaux) et les animaux de traits (bœufs) ne devraient a priori pas être consommés. A l’époque du Prophète, les animaux consommés n’avaient pas servi l’être humain avant d’être tués. Ils étaient élevés pour être consommés comme le préconise le verset. Ainsi, on peut s’interroger aujourd’hui sur la consommation de certaines espèce comme le cheval par exemple lorsqu’on sait que les chevaux envoyés dans les abattoirs ont souvent servis en tant que chevaux de courses ou de clubs équestres.

A chacun de s’interroger sur ses choix alimentaires, aussi bien à la lumière des versets coraniques que sur l’éthique et l’évolution de nos modalités d’élevages et de consommation. Quelque soit les interdits alimentaires que nous nous fixons, il faut bien garder à l’esprit qu’à l’époque de la Révélation coranique, la consommation de viande était très occasionnelle : elle était réservée aux fêtes religieuses ou aux événements importants dans une vie. L’enjeu ici est aussi bien écologique que spirituel car sur le plan ésotérique, l’animal que nous consommons vit à travers nous. Sa chair contient sa souffrance et si celle-ci est trop importante, cela nuira tôt ou tard à notre évolution spirituelle.

  • Samir ait

    C'est un plaisir de vous lire, cela fait des années que je fréquente les mosquées d'île de France et je n'avais jamais rencontré autant d'ouverture d'esprit et d'intelligence dans la foi et la réflexion que la vôtre. Je partage ses idées depuis longtemps sans jamais avoir eu l'occasion de les exprimer, et aujourd'hui je peux les lire venant de soeurs dans la foi, vous êtes l'avenir d'un horizon nouveau pour l'slam, j'ai foi en vous, ne lâchez rien, vous avez mon soutien.

    • Eva Janadin

      Merci du fond du coeur cher Samir, au plaisir de vous voir ! Votre soutien est précieux ! Que Dieu vous garde.

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