« Une première prière mixte dirigée par des femmes imames à Paris » (Marc Bonomelli, Le Monde des Religions, 10 septembre 2019)

« Fondatrices de Voix d’un islam éclairé, deux jeunes femmes imames ont inauguré le projet de mosquée Simorgh, rendez-vous itinérants dédiés à une pratique progressiste et spirituelle de l’islam, dans la mixité et l’inclusivité. « Un rêve d’enfant se réalise : je vais enfin pouvoir prier avec mes sœurs », se réjouit Kalidou, en souvenir de ses peines d’enfance, quand, à la prière collective, il était séparé des membres féminins de sa famille.

Ce samedi 7 septembre, dans un lieu tenu secret pour des raisons de sécurité, s’est tenue à Paris la première prière musulmane mixte… et dirigée par deux femmes, les imames Anne-Sophie Monsinay et Eva Janadin, toutes deux converties à l’islam depuis une dizaine d’années. La salle accueillant plus de 130 personnes ayant répondu présent, a atteint sa capacité maximale, et il a fallu refuser l’entrée aux derniers venus.

Le projet Simorgh, lancé par l’association Voix pour un islam éclairé (VIE), inauguré ce jour, entend offrir aux musulmans des espaces où le culte se pratique dans « la mixité absolue », affirme Eva Janadin, et « dans l’égalité hommes-femmes, avec une ouverture des imames femmes et un port du voile non obligatoire » . L’accueil de la communauté LGBT (personnes homo-, bi- ou transsexuelles) fait également partie de leurs engagements. C’est d’ailleurs sans hijab que les deux jeunes imames ont conduit présentations, prêches et prières. Parmi l’assemblée, moins d’une dizaine de femmes ont choisi de rester voilées.

Prier ensemble

Ce sont toutefois moins des problématiques vestimentaires qu’une démarche de fond qui anime les imames. À la lumière des sciences humaines, de nombreux penseurs ont revisité les sources scripturaires et traditionnelles de l’islam, faisant front à l’islamisme. Mais pour les fondatrices de VIE, cela n’est pas suffisant. Selon Eva Janadin, « il est temps mettre en acte cette pensée religieuse et ne pas se contenter seulement de discours théoriques, afin que la pratique ne reste pas aux mains des islamistes et des conservateurs. Nous devons prendre conscience que certains se sentent seuls dans leur foi, sans toutefois s’enfermer dans des logiques communautaires. »

De quoi enthousiasmer Fatima, une enseignante ayant connu le projet via la newsletter de la VIE : « Je ne fréquente plus les mosquées traditionnelles, car étant noire, je subissais parfois des actes de racisme, et ne portant pas le voile à l’extérieur, je ne me sentais pas intégrée » , confie-t-elle.

Bien que la prière soit dirigée par des femmes, les fidèles comptent autant d’hommes que de femmes.

Et Anne-Sophie Monsinay d’insister sur l’importance du collectif dans la foi : « Jusqu’aujourd’hui en France, les musulmans progressistes ont été condamnés à pratiquer seuls. Or, l’énergie spirituelle générée par un groupe est très importante pour l’adoration. »

Le projet Simorgh entend aider les musulmans à« retrouver le sens initial et profond des rites de l’islam », énonce Eva Janadin, afin que la religion ne soit pas cantonnée à « une reproduction mécanique des rites et le respect scrupuleux des obligations et des interdits de l’islam » , témoigne un jeune homme ayant grandi dans une famille musulmane conservatrice qui lui a légué un héritage culturel et religieux qu’il remet aujourd’hui en question. Cet instituteur reconnaît « un sentiment d’excitation » quant au projet, mais avoue également quelques réserves. En particulier sur le fait que les femmes et les hommes prient de manière mélangée – au contraire des mosquées « classiques », où la ségrégation entre espaces masculin et féminin est courante

La question du mélange hommes-femmes

Un détail qui revient souvent parmi les détracteurs du projet. À ce propos, notons que Kahina Bahloul, imame fondatrice d’un autre projet de mosquée mixte, a fait le choix de séparer hommes et femmes pendant la prière, craignant une gêne au moment de la prosternation. Eva Janadin rappelle que « tout est possible », chacun pouvant se placer où il le souhaite dans le lieu de prière.

L’après-midi s’est poursuivi par un prêche (khutba) en français d’Anne-Sophie Monsinay, mettant l’accent sur l’immanence de Dieu, aspect du divin trop souvent oublié en islam au profit d’une transcendance qui tend à une crainte excessive et un sentiment d’écrasement. Un discours apprécié dans son contenu, suscitant toutefois certaines réserves par sa forme. Ainsi Marie, convertie à la religion de Mahomet et sensible aux questions d’inclusivité, soutient le projet mais craint que le niveau intellectuel du sermon ne soit pas « forcément accessible aux musulmans issus de milieux moins privilégiés ». De fait, si les fidèles présents à ce jour semblent appartenir à des milieux éduqués, ils sont loin de l’islam New Age ou bricolé que certains détracteurs du projet fustigent sur les réseaux sociaux. La majorité est d’origine arabo-musulmane – il ne s’agit pas uniquement de convertis. Et bien que la prière soit dirigée par des femmes, les fidèles comptent autant d’hommes que de femmes.

Pas de local fixe

La journée se termine par des encouragements de deux autres imames venues de l’étranger, Ani Zonneveld des États-Unis (Muslims for Progressive Values et Seyran Ates d’Allemagne (mosquée Ibn Rushd-Goethe de Berlin). La prière de l’après-midi est conduite par Ludovic Mohamed-Zahed, imam militant pour les droits des homosexuels. Une séance de dhikr , incantations de noms divins accompagnées au tambour, clôt la cérémonie.

Le projet n’a pas de local fixe et sera itinérant jusqu’à nouvel ordre. Pour connaître les dates et les lieux de rendez-vous mensuels de Simorgh, les intéressés devront s’inscrire à la newsletter disponible sur le site de VIE. »

Source : Marc Bonomelli, « Une première prière mixte dirigée par des femmes imames à Paris », Le Monde des Religions, 10 septembre 2019.

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