« Le droit à l’interprétation est aussi la porte ouverte au pluralisme » (Souleymane Bachir Diagne)

« Comment sait-on quand il faut interpréter et quand il faut prendre les choses au pied de la lettre ? (…) Mais s’il advient entre (le texte et la raison) une apparence de contradiction, alors c’est signe qu’il y a besoin d’interprétation allégorique pour ramener ce qui est dit à sa vraie signification. (…) Le signe qui indique qu’il faut interpréter n’est pas aussi simple à percevoir que dans le cas de la contradiction apparente entre texte et raison, voilà pourquoi l’esprit de démonstration ne s’acquiert, selon Averroès, par la formation philosophique que s’il est d’abord dans la nature de l’individu. (…)

Le droit à l’interprétation est aussi la porte ouverte au pluralisme. Mais ce n’est pas, dit Averroès, le pluralisme lui-même qui est un mal, et l’on peut en effet songer ici à une parole prophétique faisant des divergences entre savants une bénédiction. Le problème advient lorsque les interprétations plurielles deviennent des factions. Lorsque des groupes s’emparent des idées et cherchent à les imposer comme vraies et exclusives de toutes les autres. N’est-ce pas là, pourrait-on demander, ce que permet justement d’éviter l’attachement à la seule lettre : la multiplicité qu’introduit fatalement l’interprétation ? On répondra que la signification la plus littérale est encore une interprétation. De celle-ci il n’existe jamais, au fond, de degré zéro. Et dans la poursuite infinie du sens qui toujours demeure un horizon, la signification littérale aussi n’est qu’une parmi la pluralité des interprétations. (…) Le message de (Youssef) Chahine (dans Le Destin, film consacré à la vie d’Averroès, 1997) est donc finalement celui-ci : il est urgent de redonner à l’islam le visage de la raison, c’est-à-dire du pluralisme, de la tolérance et de la quête, jamais satisfaite, du savoir partout où se trouve une « parole de sagesse ». (…)

« L’ouvert, c’est l’indéterminé ou l’illimité. C’est aussi le pluriel. Penser pour le mouvement et l’ouverture – ainsi que ce livre entend la signification de « philosopher en islam » -, c’est donc également penser pour le pluralisme. (…) Ainsi on peut dire que d’entre les soixante-treize factions dont parle la tradition, celle qui sera sauvée est la soixante-quatorzième, la faction qui se situe en dehors de toutes les autres ; cette secte au-dessus des sectes, qui n’existe que virtuellement, est celle constituée de tous ceux qui, tout en étant membres de l’une des soixante-treize, savent sortir d’eux-mêmes et d’une représentation à la fois carcérale et exclusive de l’appartenance. Dans Le Critère décisif de distinction entre l’islam et le manichéisme, Ghazali condamne sans équivoque le fanatisme et les excès des sectes qui s’accusent mutuellement d’infidélité, et déclare ignorant et stupide celui qui prétendrait que la différence doctrinale est un signe d’incroyance. (…) La secte qui sera sauvée est celle qui sait accueillir la différence et dont les membres peuvent se trouver dans chacun des groupes ; (…) seuls s’interdisent le salut ceux qui ont précisément, de la différence, une vision dualiste radicale, manichéenne : qui n’est pas avec moi est rejeté dans les ténèbres extérieures. »

Souleymane Bachir Diagne
Source : Extraits de Comment philosopher en islam ?, Paris, Philippe Rey, 2008

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