Le Projet de la Mosquée Sīmorgh

Nous avons la joie de vous présenter le projet de mosquée Sīmorgh porté par Eva Janadin et Anne-Sophie Monsinay. Elle ne s’affiliera à aucune obédience juridique de l’islam mais s’inspirera des enseignements de la mystique soufie dans une démarche progressiste et non traditionaliste. Ainsi, le culte ne sera pas perçu dans le cadre d’une orthopraxie mais comme une quête de sens et une exploration de ses significations les plus profondes. Ce lieu de culte spirituel et progressiste aura pour mission d’incarner les principes du mouvement de la V.I.E. dans l’organisation collective de la pratique de l’islam.

Sommaire de la page
I. Pourquoi une mosquée ?
II. Quels principes ?
1. Égalité des individus
L’imamat des femmes
La mixité dans la prière
Repenser le statut des imams
2. Libertés individuelles
3. Inclusivité
4. Francophonie
III. Pourquoi Sīmorgh ?

Pourquoi une mosquée ?

Les pratiques spirituelles sont des éléments importants dans notre vie, mais nous manquons de lieux qui incarnent réellement notre vision de l’islam. Nous constatons que les musulmans et les musulmanes progressistes ont souvent délaissé les mosquées pour se réfugier dans une pratique intime et solitaire ou dans des cercles d’intellectuels qui n’ont conservé qu’un regard déconstructiviste, neutre et scientifique sur l’islam, plus que nécessaire mais devenu insuffisant aujourd’hui pour reconstruire une vie spirituelle collective digne de ce nom.

Ce délaissement des lieux de culte a créé un véritable appel d’air. Le réseau des mosquées françaises est désormais dominé par un conservatisme religieux qui se laisse empoisonner par des luttes de pouvoir entre différentes factions nationales étrangères, par des intérêts financiers démesurés et par l’influence de l’islamisme et de l’extrémisme religieux. Il est donc urgent aujourd’hui de construire de nouveaux lieux de culte pour incarner nos principes et répondre aux besoins des musulmanes et musulmans « orphelines et orphelins de mosquée » qui se sentent très seuls dans leur pratique de l’islam et ne se retrouvent plus dans la vision majoritaire du culte musulman. Cela permettrait ainsi d’aller au-delà d’une alternative stérile entre une imitation aveugle et rigide des pratiques traditionnelles ou leur abandon complet.

Une telle mosquée aura pour fonction d’organiser des prières rituelles en groupe dirigées par une personne volontaire, des séances de dhikr (rappel des noms de Dieu), des chants soufis, des études coraniques et de la tradition prophétique ainsi que des enseignements de l’islam dans toutes ses dimensions (mystiques, historiques, philosophiques, anthropologiques, sociologiques, etc.).

Le but n’est en aucun cas d’imposer ces principes et cette vision du culte à l’ensemble des mosquées françaises, mais de permettre à celles et ceux qui sont prêts à y adhérer et à les incarner de pouvoir le faire librement sans avoir à subir de jugement de la part de leurs coreligionnaires. En vertu de la liberté de conscience et de religion que la laïcité garantit, chacun doit avoir le droit de trouver un lieu de culte dans lequel il peut pratiquer sa religion selon son cœur et sa conviction et dans lequel il se sente à l’aise. Notre but est simplement de proposer une alternative cultuelle et d’être considérés sur un pied d’égalité avec toutes les autres branches de l’islam.

Quels principes ?

Égalité des individus

L’imamat des femmes

Dans la mosquée Sīmorgh, les femmes pourront être imams et diriger tout office, y compris celui des hommes. Il existe déjà dans le monde quelques femmes imams devant des assemblées mixtes (Sherin Khankan, Amina Wadud, Seyran Ates, Ani Zonneveld…), on peut aussi mentionner la présence des mourchidates au Maroc qui assument quelques fonctions d’accompagnement spirituel mais ne peuvent assurer toutes les fonctions dévolues aux imams de sexe masculin. Les femmes s’investissent pourtant pleinement dans les associations culturelles musulmanes mais sont exclues de la direction du culte.

Il est temps au XXIe siècle et en France de donner pleinement aux musulmanes le droit à une vie spirituelle collective épanouie et libre. Actuellement, elles sont sans cesse contraintes à vivre en solitaire leur lien à Dieu ou avec d’autres femmes uniquement puisqu’elles n’ont bien souvent pas le droit de devenir imam, ni de faire le choix de ne pas porter le voile, ni de prier à côté des hommes. Il est temps de déconstruire des siècles de lecture patriarcale du Coran et de la Sunna et d’arrêter d’instrumentaliser le religieux pour valider et sacraliser des habitudes sociales, culturelles et anthropologiques des relations hommes-femmes.

Que dit le Coran au sujet de l’imamat ? La réponse est relativement simple : absolument rien ! Aucun verset n’interdit à une femme d’être imam. Il n’est à aucun endroit fait mention d’une quelconque directive sur le genre de la personne qui dirige une prière ou prononce le sermon (khutba). Seule la Sunna y fait référence et une tradition rapportée par Abū Dāwūd (m. 889) en particulier fait polémique : celle qui rapporte l’histoire d’Umm Waraqa, une hāfiẓa qui a participé à la transmission du Coran aux débuts de l’islam. On rapporte que le Prophète lui rendit visite et lui ordonna de diriger la prière pour les membres de son foyer (ahla dāriha), tout en lui octroyant un muezzin.

Ce hadith autorise clairement l’imamat des femmes ; toute la question est de savoir s’il l’autorise devant une assemblée mixte ou non. Une seconde variante de cette tradition existe et précise qu’Umm Waraqa aurait demandé l’autorisation de diriger uniquement la prière des femmes, ce qui lui aurait été accordé. Mais que faire de la première version de cette parole prophétique ? Selon les progressistes, puisque le Prophète n’a pas interdit à Umm Waraqa de diriger la prière devant une assemblée mixte, cela lui était logiquement autorisé. Le simple fait que le Prophète lui demande à elle et non pas à un homme de la maison suffit à valider l’autorisation de l’imamat des femmes devant une assemblée mixte. Des anciens savants de l’islam comme Abū Thawr (m. 854) et al-Tabarī (m. 923) ont par ailleurs autorisé les femmes, dès le IXe siècle, à être imams devant une assemblée mixte. Au XIIIe siècle, Ibn ʿArabī les rejoindra considérant que la perfection de l’âme humaine est accessible aux deux sexes.

Par contre, selon les opposants à l’imamat des femmes devant une assemblée mixte, puisqu’il ne serait pas dit explicitement qu’Umm Waraqa dirigeait des hommes, cela impliquerait une interdiction. Ils estiment également que le terme « foyer » ne désigne que la famille d’Umm Waraqa, la « maisonnée » qui n’incluait selon eux aucun homme.

Pourtant, les textes attestent qu’elle avait des hommes à ses côtés : le muezzin et un esclave. Il est tout de même difficile d’imaginer que ces deux personnages ne priaient pas derrière elle puisque c’est justement le propre de l’imam que de se placer devant l’assemblée. L’interprétation patriarcale suppose donc qu’elle ne dirigeait que les femmes de son foyer et que le muezzin se contentait de faire l’appel à la prière pour ensuite se rendre à la mosquée et prier avec l’esclave.

En dehors de ces interprétations assez alambiquées, on peut aussi se poser la question du terme employé pour signifier « foyer » : le mot arabe dār est polysémique et signifie à la fois une maison mais aussi un territoire, une zone, ou encore un quartier. Qu’est-ce qui empêche de penser qu’Umm Waraqa n’a pas été mandatée pour diriger la prière de tout son quartier et donc celle des hommes ? Le simple fait que le Prophète ait mis un muezzin à sa disposition indique que l’assemblée était suffisamment conséquente et sans aucun doute mixte pour que la présence de celui-ci soit nécessaire. Une prière dans un cadre strictement intime et familial ne justifie pas la présence d’un muezzin qui serait spécifiquement attribué à cette fonction. Il suffit donc d’interpréter cette tradition dans un esprit de progrès social pour justifier la légitimité de l’imamat des femmes en l’élargissant à tout type d’assemblée.

Bien évidemment, il est tout à fait pertinent de s’interroger sur l’authenticité de cette tradition. Rien ne nous permet d’affirmer la véracité des faits. Peu importe, même s’il y a eu falsification, cela montre que des revendications féministes avaient déjà émergé dans les premiers siècles de l’islam voire que des cas existaient puisque les falsificateurs n’auraient pas eu grand intérêt à inventer de tels propos dans une sociétés patriarcale où les droits des femmes ne faisaient que régresser après la mort du Prophète.

Dans tous les cas, la légalisation de l’imamat des femmes ne saurait s’appuyer uniquement sur cet aphorisme prophétique. Non seulement les avis contre l’imamat féminin ne peuvent pas se fonder sur le Coran, mais ils reprennent les interprétations de certains juristes sunnites qui ont tranché cette question par un consensus (ijmāʿ) vieux de plusieurs siècles qui ne reflète en rien les valeurs d’une société moderne. Ainsi, on peut lire dans toutes les écoles juridiques sunnites que le problème pour un homme est de prier derrière une femme, ce qui rendrait sa prière invalide. Puisque le Coran ne dit rien sur cette question, que la Sunna n’est pas explicite non plus, et que les avis juridiques sont aujourd’hui dépassés, ne pourrait-on pas utiliser notre raisonnement personnel et notre conscience pour autoriser l’imamat des femmes dans une logique de bien commun mais aussi de justice et d’équité vis-à-vis des femmes ?

En réalité, l’obstacle à l’imamat des femmes n’est ni religieux ni théologique mais culturel et psychologique. C’est le fait de voir une femme diriger des hommes en se tenant devant eux en position d’autorité, et de voir le corps d’une femme devant un homme qui pose problème à certains. De nouveau, la dignité humaine est attaquée puisque l’on sous-entend à travers cela que l’homme est une bête incapable de réprimer ses désirs sexuels et que le corps de la femme n’est qu’une marchandise à consommer ou à cacher.

Mais dire que le souci n’est pas religieux ne doit pas nous inciter à refuser de commencer à régler la question d’un point de vue théologique car les partisans d’une telle lecture misogyne et archaïque ne cessent d’essayer de justifier leur position à partir d’arguments religieux. Cette confusion empêche d’atteindre des solutions constructives.

La mixité dans la prière

Dans la mosquée Sīmorgh, la prière rituelle sera totalement mixte. Aucune hiérarchie ne pourra être faite entre les hommes et les femmes qui pourront prier ensemble dans la même salle. Les temps de prière seront donc totalement inclusifs c’est-à-dire qu’il n’y aura aucune séparation ni gauche-droite ni devant-derrière entre les genres.

À partir du moment où l’on accepte une femme imam devant une assemblée pour diriger la prière, des hommes sont forcément derrière elle. Si ces derniers acceptent d’être derrière une femme, il est fort probable qu’ils accepteront de l’être aussi derrière plusieurs femmes. L’imamat des femmes va de fait dans le sens d’une mixité complète de l’assemblée des priants.

À l’époque du Prophète Muhammad, les femmes n’ont jamais été exclues du culte et de la prière. Elles se plaçaient derrière les hommes sans séparation physique. Cette disposition établit une hiérarchie au détriment de la femme, mais il faut de nouveau contextualiser : la société de l’époque n’était probablement pas prête à établir une réelle égalité spatiale entre les sexes, car le statut d’infériorité de la femme était encore ancré dans les mentalités.

Que nous dit le Coran sur l’égalité entre les hommes et les femmes ? Il existe dans ce domaine des principes directeurs généraux qui nous montrent la direction à suivre pour les générations postérieures à la Révélation. Le Coran insiste sur la complémentarité du couple (II, 187), sur l’égalité au niveau des pratiques religieuses à accomplir (XXXIII, 35), et sur l’égalité ontologique des deux sexes (IV, 1 ; XLIX, 13). Le fait que rien n’indique une hiérarchie entre les genres dans les versets qui ne font pas référence à un contexte social particulier devrait suffire à faire comprendre qu’il ne doit pas y en avoir dans les communautés musulmanes actuelles.

Le plus alarmant est que non seulement la manière d’organiser les genres dans l’espace du culte collectif est restée la même que celle de l’époque du Prophète, mais elle a même souvent régressé ! Aujourd’hui, dans la plupart des mosquées françaises, les femmes sont séparées des hommes par un rideau voire un mur, quand elles ne sont pas tout simplement reléguées au sous-sol ou dans une salle annexe, en témoigne le triste exemple de la mosquée de Paris. Le constat est sans appel : la place des femmes dans nos mosquées la font revenir au statut qu’elle avait avant la Révélation coranique, mise à l’écart et exclue des pratiques religieuses collectives.

Dans une logique progressiste, l’évolution vers davantage d’égalité entre hommes et femmes voudrait que les prières soient complètement mixtes. Dans un grand nombre de pays, les sociétés ont évolué et les femmes ont fini par acquérir une égalité juridique avec les hommes, bien que cela soit bien entendu encore perfectible. En France, la mixité est présente dans tous les lieux publics (école, piscine, salles de sport, etc.), à l’exception de ceux où l’on est amené à se dévêtir comme des vestiaires ou des toilettes. La mosquée n’étant pas un lieu où l’on se dévêtit – au contraire – il n’y a aucune raison pour qu’elle échappe à la mixité. Précisons surtout que l’égalité hommes-femmes fait partie des valeurs républicaines et de la Constitution française ainsi que de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, la construction d’un islam de France ne devrait donc pas échapper à cette règle coutumière.

La société occidentale est prête à la mixité complète dans ses lieux de culte. Les églises chrétiennes obéissent majoritairement à cette règle – même si bien sûr les catholiques connaissent les mêmes problèmes sur la prêtrise des femmes que les musulmans. Mais la question est de savoir si les musulmans sont prêts à la mixité complète lors d’une prière rituelle ainsi qu’à l’imamat des femmes ? En grande majorité, ils ne le sont bien évidemment pas. Cela n’a rien d’étonnant, étant donné que la norme actuelle jugée intouchable est une séparation totale et cloisonnée entre les sexes.

Le problème est que l’on ne peut plus se permettre d’attendre. Tout d’abord à cause du décalage avec la norme culturelle et sociale de l’Occident qui crée un fossé considérable entre la mixité quotidienne et l’espace religieux, mais aussi parce que beaucoup de musulmans et musulmanes sont prêts à cette mixité et ne supportent plus que l’on considère les femmes comme des êtres inférieurs limités à leurs parties génitales. La mosquée n’est pas le lieu pour des considérations si prosaïques. Aux yeux de Dieu, nous ne sommes ni hommes ni femmes, mais des êtres spirituels, des êtres divins, portant en nous le Dépôt confié. La prière collective à la mosquée vise à nous relier à Dieu et à bénéficier de l’énergie spirituelle d’un groupe par la pratique commune. La question du genre est ici complètement inappropriée.

À chaque musulman de s’interroger sur la raison qui le pousse à aller à la mosquée et à ne pas accepter la présence des femmes dans la même salle de prière, devant ou à ses côtés. Ceux qui ne se jugent pas capables de résister à la tentation féminine pourront simplement baisser le regard, se mettre au premier rang, aller dans une mosquée non-mixte, voire s’abstenir et prier chez eux. Quant à la fameuse obligation pour l’homme d’aller prier à la mosquée le vendredi – quand la femme en serait dispensée évidemment – elle ne peut tenir que si l’intention de prière est pure et sincère.

Repenser le statut des imams

Dans la mosquée Sīmorgh, toute musulmane et tout musulman pourra diriger la prière s’il ou elle le souhaite (imām khams), il n’y aura donc pas d’imam référent. Quant aux imams qui se chargeront des sermons (imām al-khutba), ils ou elles devront toujours présenter leurs points de vue comme des éclairages particuliers, des conseils, des interprétations et non comme des vérités absolues, des obligations ou des interdictions. Les participants seront donc fréquemment invités à participer aux débats suivant les interventions de l’imam.

Il convient de rappeler que l’islam se caractérise par l’absence d’un clergé constitué et hiérarchisé, c’est-à-dire que l’imam n’est pas porteur d’une quelconque sacralité. On peut ainsi parler d’un « sacerdoce universel » où chaque fidèle, et non une caste de clercs, est un ministre du culte en puissance. L’imam, selon son étymologie arabe, est simplement celui ou celle qui dirige la communauté dans la prière, il ou elle est comme un chef d’orchestre.

Ainsi, un imam ne peut qu’être autoproclamé, c’est-à-dire que de toute manière aucune autorité supérieure ne peut lui conférer ce rôle. C’est la communauté qui choisit son imam : à partir du moment où les fidèles d’une mosquée ne le rejettent pas et sont prêts à accepter ses interprétations, il ou elle est légitimement imam sans devoir obtenir une quelconque autorisation a priori de la part d’une autorité supérieure ou de ses pairs. Cela pose bien évidemment des problèmes graves quand il s’agit d’imams fondamentalistes prêchant la violence et un discours de rupture, d’où l’importance de mettre en place une formation des imams qui permette d’enseigner des alternatives théologiques adaptées au contexte français et européen pour faire face aux discours de rupture.

Libertés individuelles

Toute femme, y compris imam, qui entrera dans la mosquée Sīmorgh sera libre de porter ou non un voile. En outre, aucune pression ni jugement extérieur ne pourront être tolérés sur la tenue vestimentaire de chacun et de chacune, il s’agit là de respecter les libertés individuelles et le lien intime entre le fidèle et Dieu.

Dans le Coran, le voile n’était à l’époque du Prophète qu’une marque de distinction sociale pour distinguer les femmes croyantes des autres, et non un outil pour approfondir son lien à Dieu :

Prophète, dis à tes épouses, à tes filles, aux femmes des croyants de revêtir leurs voiles : sûr moyen d’être reconnues (pour des dames) et d’échapper à toute offense. Dieu est Tout indulgence, Miséricordieux.
(Coran, XXXIII, 59)

Pour cette première raison, il paraît donc incohérent d’obliger les femmes à se voiler lors des prières et d’accepter pour certains qu’elles puissent ne pas le porter en dehors de la mosquée.

Lisons attentivement le verset clé concernant le voile :

Dis aux croyants de baisser une partie de leur regard et de contenir leur sexe : ce qui sera plus pur pour eux, Dieu est informé de leurs pratiques. / Dis aux croyantes de baisser de leur regard et de contenir leur sexe ; de ne pas faire montre de leurs agréments, sauf ce qui en apparaît, de rabattre leurs tissus (khumur) sur leurs décolletés (juyūb). Elles ne laisseront voir leurs agréments (zīna) qu’à leur mari, à leurs enfants, à leurs pères, beaux-pères, fils, beaux-fils, frères, neveux de frères ou de sœurs, aux femmes, à leurs captives, à leurs dépendants hommes incapables, ou garçons encore ignorants de l’intimité des femmes. Qu’elles ne piaffent pas pour révéler ce qu’elles cachent de leurs agréments. Par-dessus tout, repentez-vous envers Dieu, vous tous les croyants, dans l’espoir d’être triomphants…
(Coran, XXIV, 30-31)

À aucun moment dans le Coran, il n’est ordonné aux femmes de couvrir leurs cheveux et encore moins leur visage. Il leur est simplement demandé de couvrir leurs décolletés par des étoffes ou tout autre vêtement. Seule la Sunna fait référence au voile qui couvre les cheveux et a ainsi ajouté une obligation qui n’était pas présente explicitement dans le Coran, or la Sunna n’est pas pour nous une continuation du Coran, elle ne peut pas le contredire ou venir lui ajouter de nouvelles normes, de nouvelles obligations ou d’autres interdictions.

Le texte coranique n’incite qu’à une certaine pudeur dans les relations hommes-femmes et cette pudeur est valable autant pour les hommes que pour les femmes. Chacun est invité à réfréner son regard, ce qui sous-entend donc que la mixité entre les genres est possible au quotidien et que rien ne pousse à éviter le sexe opposé à tout prix. De même, il est demandé aux hommes comme aux femmes d’être chastes, ce qui ne signifie pas de réfréner et de refouler ses désirs mais d’être simplement dans la retenue, la modération et le respect mutuel.

Cela s’oppose totalement aux conceptions actuelles qui insinuent que la tentation sexuelle ne viendrait que du côté de la femme, que son corps attirerait naturellement le regard des hommes et qu’elle ne pourrait elle-même pas avoir un regard concupiscent sur un homme ou que le corps d’un homme ne pourrait pas non plus susciter du désir. Ainsi, l’argument de ne pas vouloir d’une femme imam pour éviter de la regarder tombe en ruine puisque finalement il faudrait avoir la même logique et interdire tout homme de prêcher devant des femmes !

De toute façon, on espère que le but du fidèle qui vient à la mosquée n’est pas de séduire son ou sa coreligionnaire mais de se consacrer à Dieu. La mosquée n’est pas une agence matrimoniale, chacun et chacune doit apprendre à se responsabiliser. La qualité d’une prière, la sacralité d’un lieu et d’un moment dépend de toute façon de la qualité de présence, du recueillement intérieur de chacun et non du pourcentage de peau recouverte des fidèles, ce que le Coran nous rappelle par ailleurs :

Ô enfants d’Adam, nous vous avons dotés de vêtements pour couvrir votre nudité, ainsi que des parures, mais le meilleur vêtement est certes celui de la piété (libās al-taqwā) ; c’est là un des Signes de Dieu afin qu’ils se rappellent.
(Coran, VII, 26)

La pudeur ne dépend donc pas que des vêtements, elle est aussi et avant tout une attitude et un comportement qui incite à agir tout en retenue, en usant de réserve et de discrétion que ce soit au niveau des paroles ou des gestes.

Quant à la formule du verset sur le voile « qu’elles ne montrent de leur beauté que ce qui put en paraître », elle n’est qu’un pléonasme qui ne mérite pas autant de tergiversations exégétiques et de surenchère visant à couvrir entièrement la femme. Ce verset est à comprendre comme le fait de ne pas montrer exagérément sa beauté, sans provocation ou exhibition.

En outre, rappelons que les normes de la pudeur varient au cours du temps et des sociétés. Ainsi, elles ne sont pas les mêmes en France qu’au Maghreb. Le but n’est pas de juger qui a tort ou qui a raison mais d’accepter des habitudes vestimentaires différentes en fonction des cultures. Aujourd’hui, en France, les cheveux d’une femme ne sont pas culturellement considérés comme une partie intime qu’il faudrait cacher en public.

Si le Coran n’oblige pas les femmes à porter le voile, il faut préciser que rien ne l’interdit. Il s’agit là d’un choix libre à partir du moment où la personne qui le porte ne cherche pas à l’imposer aux autres en l’érigeant en obligation religieuse. Au nom de la liberté de conscience, interdire ou obliger le port du voile est un manquement aux libertés individuelles.

Inclusivité

Dans la mosquée Sīmorgh, les musulmans de toute obédience seront les bienvenus sans distinction d’origine, de genre ou d’orientation sexuelle. En vertu de nos principes d’ouverture, de pluralisme, d’humanisme et d’universalisme, il ne sera donc toléré aucune discrimination. Les non-musulmans pourront également assister ou participer aux activités de la mosquée. La condition sera de respecter les principes du culte spirituel et progressiste et de ne pas faire de ces identités personnelles des revendications extérieures au culte au sein même de cette mosquée.

Francophonie

L’islam a toujours été assimilé dans les cultures et les coutumes où il a émergé. C’est ainsi que l’islam indonésien n’est pas le même que l’islam arabe, turc, africain, balkanique ou européen. Jusqu’à aujourd’hui, l’islam français n’a pas encore émergé car c’est surtout un islam maghrébin consulaire qui a été importé, avec sa langue d’origine. Cela se justifiait au début car les premières générations de musulmans n’étaient pas encore majoritairement francophones. Cependant, la majorité des musulmans français sont désormais francophones donc il faut s’adapter à cette réalité.

C’est pourquoi, dans la mosquée Sīmorgh, tous les sermons (khutba) se feront en français. Chaque terme arabe et chaque verset du Coran seront systématiquement traduits afin de garantir à chacun la compréhension du discours. De plus, en fonction de l’imam qui dirigera la prière, la prière pourra également se faire tantôt en français tantôt en arabe permettant ainsi une réelle adaptation de l’islam à la culture française.

Utiliser la langue française dans les mosquées ne vise pas à lutter contre la radicalisation car les individus embrigadés dans les thèses salafistes et djihadistes l’ont été avant tout par des prêches francophones très simplistes. Le but de mettre en valeur la francophonie est d’inciter une véritable appropriation de l’islam par les musulmans français en leur permettant une compréhension approfondie du discours et de faire passer les messages religieux au crible de leur esprit critique.

Aujourd’hui, beaucoup de musulmans français ne connaissent pas l’arabe. Or, la plupart d’entre eux prient tout de même en arabe, parfois sans comprendre le sens de leur propos. La prière étant une pratique offrant l’opportunité de nous relier à Dieu intimement, il paraît donc incongru de ne pas savoir le sens du discours que l’on adresse à Dieu.

L’argument fréquemment invoqué contre l’usage du français est que traduire le Coran revient à interpréter et donc altérer son sens originel ainsi qu’à perdre la beauté poétique de la langue arabe de la Révélation. L’interprétation est un faux débat car un musulman arabophone attribut de fait un sens à un terme arabe et interprète aussi intérieurement ses versets en récitant sa prière.

Concernant la beauté poétique du texte arabe, nous ne pouvons qu’y consentir et libre à chacun et à chacune de continuer à prier en arabe. Mais si cette préservation de la beauté du texte se fait au détriment de la compréhension, il devient urgent et pertinent de s’interroger sur la priorité à donner. Quel fruit spirituel tirerons-nous d’une prière dont on ne comprend pas un mot ?

D’autant plus que, de nouveau, le caractère obligatoire de la prière rituelle en arabe n’est théologiquement pas fondé. Rien dans le Coran n’oblige à prier en arabe. Le texte insiste au contraire sur le choix de cette langue du simple fait que le peuple récipiendaire la comprenait. Ainsi, le Prophète Muhammad et les premiers musulmans priaient dans leur langue maternelle. Autre élément qui devrait définitivement convaincre que les prescriptions divines penchent davantage pour une prière en langue vernaculaire : tous les prophètes priaient dans leur langue maternelle, en hébreu pour Moïse et en araméen pour Jésus.

Interdire à un musulman d’accomplir sa prière rituelle dans une autre langue que l’arabe revient encore une fois à privilégier la forme au détriment du fond, de la compréhension et la pureté de l’intention. Le poète soufi Jalāl al-Dīn Rūmī (m. 1273) exprime cette idée dans le Mathnawi par une tradition reprochant au premier muezzin de l’islam, Bilal, de mal prononcer l’arabe :

Le véridique Bilal, en faisant l’appel à la prière, avait coutume, à cause de son sentiment fervent, de prononcer « hayya » comme « hayya » (deux « h » différents), / De sorte que des gens dirent : « Ô Messager de Dieu, cette faute n’est pas permise, à présent que c’est le début de l’instauration de l’islam. / Ô Prophète et Messager du Créateur, prends un muezzin qui parle plus correctement. / Au commencement de la religion et de la piété, c’est une honte que de mal prononcer hayy la l-falah. / La colère du Prophète bouillonna et il donna une ou deux indications des ferveurs cachées octroyées à Bilal, / Disant : « Ô hommes vils, aux yeux de Dieu, le hayy de Bilal vaut mieux qu’une centaine de ha et de kha et des mots et des phrases. / Ne me mettez pas en colère, de peur que je divulgue votre secret – à la fois votre fin et votre commencement. » / Si tu n’as pas une douce haleine dans la prière, va implorer une prière de ceux qui ont le cœur pur.

Pourquoi Sīmorgh ?

Le Sīmorgh est un animal de légende que l’on retrouve dans différentes périodes de l’histoire de la Perse, chez des auteurs comme Sohrawardī (m. 1191) et Farid-ud-Dīn ʿAttār (m. 1221) ; ou dans les écrits d’autres savants comme Avicenne (m. 1037). Il est le symbole de l’Esprit saint, de l’ange de l’humanité ou encore de la conscience. Dans la gnose chiite ismaélienne, le Sīmorgh et son lieu de résidence, l’arbre Tūbā, est le symbole de l’Imam personnel, le Guide intérieur de chaque croyant qui lui révèle son moi profond, l’aide à trouver sa propre voie et le lien particulier qui l’unit au Divin, afin de réaliser son ascension céleste, le Miʿrāj personnel. Tel le Phénix, lorsque le Sīmorgh s’efface dans les flammes, cela signifie la mort du moi inférieur et terrestre suivie d’une renaissance spirituelle, ou encore l’embrasement de l’âme dans la lumière orientale des hautes connaissances spirituelles.

C’est dans Le langage des oiseaux (Mantiq al-Tayr) que Farid-ud-Dīn ʿAttār développe au mieux cette figure. Il s’agit d’une épopée mystique qui retrace la quête d’oiseaux dirigés par une huppe partant à la recherche de leur roi, le Sīmorgh. À la fin, seuls trente oiseaux parviennent au terme de leur quête pour contempler l’oiseau sublime. Mais que trouvent-ils ? Est-ce un être extérieur et distinct d’eux-mêmes ? Non, ils finissent par se trouver eux-mêmes et le secret profond de leur être. En effet, sī-morgh signifie en persan « trente oiseaux » et le philosophe français Henry Corbin (m. 1978) traduit cela d’une brillante façon :

Lorsqu’ils tournent le regard vers Sīmorgh, c’est bien Sīmorgh qu’ils voient. Lorsqu’ils se contemplent eux-mêmes, c’est encore Sī-morgh, trente oiseaux qu’ils contemplent. Et lorsqu’ils regardent simultanément des deux côtés, Sīmorgh et Sī-morgh sont une seule et même réalité. Il y a bien là deux fois Sīmorgh, et pourtant Sīmorgh est unique. Identité dans la différence, différence dans l’identité.

La quête spirituelle permet de se trouver et de se rencontrer soi-même. C’est le but ultime du voyage qui est à la fois de prendre conscience que l’on est ce que l’on est et que l’on est autre que ce que l’on est. Connaître le Sīmorgh (autrement dit, Dieu) permet ainsi de découvrir son moi spirituel et de se connaître soi-même : lorsque l’on réalise ce que l’on est, on réalise que l’on fait partie de l’éternel Sīmorgh. Dès lors, la quête de la transcendance amène à la connaissance immanente de soi. Le fidèle est un miroir qui permet de contempler la Face de Dieu en nous et de voir dans notre âme le reflet de l’Absolu. Si lointaine et si proche, le Sīmorgh est le symbole du mystère du divin, tout à la fois transcendant et immanent.

C’est cette démarche qui vise la liberté de conscience que nous souhaitons proposer et offrir aux musulmans et aux musulmanes qui viendront prier dans cette mosquée. D’une part, nous souhaitons offrir les ressources spirituelles de l’islam comme support pour que chacun et chacune puisse découvrir son Être intérieur et tracer sa propre voie vers Dieu, tel est le but de la méthodologie islamique soufie. Cette démarche vise bien l’autonomie spirituelle, c’est-à-dire aller chercher ses réponses à l’intérieur de soi et non dans des systèmes de lois hétéronomes extérieurs qui devraient être identiques pour tout le monde et ne sauraient s’adapter aux besoins spirituels de chacun et de chacune.

Il s’agit là d’apprendre à écouter ce maître intérieur, sa conscience, afin de réaliser son être adamique dans une véritable démarche gnostique, de connaissance de soi. Tel est l’ordre donné par Dieu à Adam :

Vraiment, la ressemblance à Jésus chez Dieu est comme la ressemblance à Adam qu’Il a créé de fin limon. Puis Il lui dit : « Trouve-toi, alors il se trouve (kun fayakun). »
(Coran, III, 59, d’après la traduction de Maurice Gloton, Adam dans le Coran)

D’autre part, puisqu’il n’est pas possible de parvenir seul à ce but, cette mosquée permettra une entraide collective dans cette quête de sens afin d’inventer une nouvelle sociabilité spirituelle en islam qui se situera au-delà de tout jugement, de toute pression communautaire ou familiale, et où le questionnement mutuel et l’enseignement d’une véritable culture spirituelle islamique seront les priorités. Cette fraternité permettra de faire avancer chacune et chacun sur son chemin de la même façon que les oiseaux se sont entraidés pour découvrir le Sīmorgh. C’est d’ailleurs leur cohésion et leur esprit collectif qui les a amené au but :

Vois les chercheurs divins parvenus à Sa cour. Ils se sont entraidés, instruits les uns des autres. Il est autant de voies vers le glorieux Ami que d’atomes vivants.
(Farid-ud-Dīn ʿAttār)

Tel est l’enseignement de la sourate al-ʿAsr (CIII, 1-3) :

Par l’instant ! / Les êtres humains sont en perdition, / sauf ceux qui mettent en œuvre le dépôt confié, qui accomplissent des actions réconciliatrices, ceux qui s’entraident mutuellement à la vérité et à la patience.

Pour nous soutenir financièrement ou nous aider à trouver un lieu pour cette mosquée, n’hésitez pas à adhérer aux Voix d’un islam éclairé ! Nous vous remercions du fond du cœur. Que la paix soit sur vous. Salām.