« Eva Janadin, une imame qui trace une voie nouvelle ! » (L’accueil radical, 14 avril 2020)

« Eva Janadin termine un doctorat en histoire tout en enseignant. Lors de nos rencontres, que ce soit à la radio RCF-Alsace (lien actuellement indisponible) ou à la paroisse Saint-Guillaume de Strasbourg, j’ai été frappée à chaque fois par la clarté de ses propos mais aussi par sa présence rassurante et sa profonde authenticité. Eva, aux côtés d’Anne-Sophie Monsinay, renouvelle notre compréhension de l’islam, de son herméneutique et de son actualisation. C’est une vraie bénédiction de la connaître.

Joan Charras-Sancho : Eva Janadin, vous êtes imame de la mosquée Sîmorgh et initiatrice du projet VIE. Dans quel courant de l’Islam inscrivez-vous cette démarche progressiste ?

Eva Janadin : Le mouvement VIE (Voix d’un islam éclairé) ne se rattache pas à un courant particulier de l’islam, car le dogmatisme et l’obscurantisme sont des réalités bien souvent transversales. Ce n’est donc pas tant le courant qui prémunit des dérives religieuses que la manière de vivre la religion. Dans le mouvement VIE, nous souhaitons promouvoir un islam éclairé, spirituel et progressiste. Mais cela n’empêche pas à chacun de nos membres d’avoir des affinités avec les grandes écoles de pensée (mutazilisme, soufisme, ibadisme, chiisme, sunnisme, etc.) ou au contraire de n’avoir aucune affiliation.Nous nous retrouvons dans une religiosité éclairée par la raison, le bon sens et l’esprit critique, c’est-à-dire une manière de vivre l’islam qui valorise la réflexion humaine, l’approche critique des textes et qui s’écarte du littéralisme et de l’imitation aveugle des anciennes interprétations (taqlîd).

Nous nous dissocions de toute approche politique et identitaire. L’islam est avant tout une spiritualité, c’est-à-dire un chemin initiatique personnel et intime visant à nous relier à Dieu, aux autres et à la nature pour nous transformer intérieurement afin de mieux nous investir dans le monde. L’islam n’est donc pas un outil d’influence du champ politique ou de structuration des liens sociaux. Nos pratiques ne sont pas des marqueurs idéologiques qui devraient totaliser la vie du fidèle dans et par l’islam, ni des signes distinctifs de crispation identitaire ou de fierté communautaire s’opposant au vivre-ensemble. Par-là, nous rejoignons l’islamologue tunisien Mohamed Talbi lorsqu’il déclarait :

La religion n’est ni une identité, ni une culture, ni une nation. C’est une relation personnelle à Dieu, une voie vers Lui.

Pour faire le lien avec notre culture occidentale, nous rejetons la religion statique définie par Henri Bergson (Les deux sources de la morale et de la religion, 1932) qui a pour fonction la conservation sociale. Nous préférons une religion dynamique qui permet à « l’élan vital » de suivre son processus créateur et spontané. Cette religiosité est désintéressée et dépositaire de la spiritualité, elle est d’essence mystique et permet de cultiver une foi qui aspire à l’absolu et au dépassement de soi.

Enfin, par islam progressiste, nous entendons valoriser un choix méthodologique dans l’approche des textes. Le Coran n’est pas un code légal figé, il nous incite au contraire à le revivifier continuellement par de nouvelles interprétations (ijtihâd). Le progressisme dans l’islam que nous proposons renvoie à l’idée d’un progrès social initié à l’époque de la Révélation coranique que nous devons prolonger aujourd’hui en se détachant des règles socio-culturelles devenues obsolètes. Ainsi, cette lecture vectorielle prônée par Mohamed Talbi vise à voir le Coran comme une guidance (hudan) et une direction ; comme un point de départ et non comme un point d’arrivée en retrouvant l’esprit et les finalités du texte. Incarner un islam progressiste, c’est accepter que le mouvement structure la vie et la Création divine qui est en perpétuel changement. C’est cesser d’idéaliser le passé des premières générations de musulmanes et de musulmans pour sortir d’un enfermement dans des interprétations pétrifiées et ainsi adapter l’islam au temps présent.

JCS : Dans votre mosquée et lors des moments de prière, les femmes peuvent se placer où elles veulent et se voiler ou pas. Est-ce que cela signifie que l’islam peut aussi se vivre de diverses façons ? Et que toutes ces façons de le vivre sont fidèles au Coran ?

EJ : Une règle me guide constamment lorsque j’ouvre le Coran : elle m’est inspirée d’une parole attribuée au gendre et cousin du Prophète Muhammad, ‘Alî : « Ce Coran n’est qu’une écriture couchée entre deux battants [de couverture], il ne parle pas [de lui-même] dans une langue, il lui faut un interprète. » Autrement dit, d’après la théologie chiite des premiers siècles de l’islam, le Coran est muet, il faut le faire parler. J’en déduis une devise personnelle : « L’islam n’est rien en soi et le vrai islam n’existe pas : il sera ce que les êtres humains en feront ! » Je me retrouve donc parfaitement dans la citation suivante d’un penseur néo-mutazilite contemporain d’origine iranienne, Abdolkarim Soroush. Il déclare dans la revue Q-News (n°220-221, juin 1996, trad. Rachid Benzine) :

Nous sommes toujours plongés dans un océan d’interprétations. Le texte ne nous parle pas. Vous devez le faire parler en lui posant des questions. […] Si les questions sont pertinentes, les réponses aussi seront profondes. Ainsi donc, l’interprétation dépend de nous. […] La Révélation ne nous montre pas ses secrets en nous parlant directement. Nous devons nous mettre en recherche de ces secrets et trouver les bijoux qui sont cachés là. Tout ce que nous recevons et obtenons de la religion est interprétation. Ceux qui défendent l’idée de fixité dans la religion ne sont pas pleinement conscients de l’histoire de l’islam ou, tout aussi bien, de celle des autres religions. L’islam est une série d’interprétations de l’islam. Le christianisme est une série d’interprétations du christianisme. Et puisque ces interprétations sont historiques, l’élément de l’historicité est là. […] Aller directement au Coran et aux hadiths ne vous donnera pas grand-chose. Vous devez aller à l’Histoire et, de là, revenir au Coran et aux hadiths afin de mettre l’interprétation dans son contexte historique.

Ainsi, le Coran nous impose davantage un cadre de réflexion et une discipline de l’esprit qu’un contenu de normes à appliquer aveuglément. Il faut retenir cette rigueur du questionnement : le croyant doit toujours questionner le texte sans relâche et non émettre des avis définitifs qui ont tendance à assécher le texte :

La lettre tue, mais l’Esprit vivifie. (2 Corinthiens, 3/6)

Il était nécessaire de clarifier cela pour en revenir au cœur de la question : dans la mosquée Sîmorgh, les femmes peuvent prier aux côtés des hommes et elles peuvent porter le voile ou au contraire l’enlever. Ces façons de vivre le culte musulman sont fidèles au Coran dans le sens où ce dernier ne s’intéresse pas à ce genre de questions si prosaïques ! Le Coran est avant tout un livre qui s’intéresse à la foi et à l’éthique, aux vertus et aux valeurs morales. La pratique du culte n’est que très peu abordée ; à peine trouve-t-on le détail des ablutions, des horaires de prière et du jeûne du mois de ramadan ; tout le reste a été codifié par la Sunna, c’est-à-dire les pratiques et paroles du Prophète Muhammad. Or, ce corpus de textes n’a pas, à mes yeux, le statut de révélation divine et ne peut être placé au même niveau hiérarchique que le Coran. La Sunna peut bien sûr être un guide pour le croyant car réside en elle une grande sagesse éthique, mais à condition que ses enseignements n’aillent pas à l’encontre de la raison, des libertés fondamentales de l’être humain et du Coran lui-même.

Il faut également rappeler que le Prophète Muhammad a vécu dans une société patriarcale considérant la femme comme une éternelle mineure. Aujourd’hui, les normes culturelles ont changé et les femmes ont conquis des droits fondamentaux, notamment celui de disposer librement de leurs corps.En outre, dans le Coran, il existe un principe directeur fondamental sur l’égalité hommes-femmes :

Ô vous les humains ! Prenez garde à votre Enseigneur qui vous a créés d’une Âme unique, Il a créé d’elle son aspect conjoint. Et Il a disséminé issu d’eux nombre d’hommes et de femmes. Et prenez garde à Dieu, au sujet duquel vous vous interrogez mutuellement, et aux matrices. Vraiment, Dieu, à votre égard, se révèle Vigilant ! (Coran 4 : 1)

Aussi n’y a-t-il aucune hiérarchie dans le récit coranique de la Création entre l’homme et la femme. Ce verset donne la direction à poursuivre pour les générations postérieures à la Révélation qui consiste à garantir une égalité totale entre les hommes et les femmes y compris socialement, afin que cette égalité ne reste pas seulement théorique et abstraite.À partir de ce principe, nous estimons donc que les femmes ont le droit de devenir imames et de prier dans la même salle que les hommes. Mais nous avons poussé cette logique jusqu’au bout dans la mosquée Sîmorgh en permettant une totale mixité dans la prière. Ainsi, nous ne prônons pas seulement une égalité hommes-femmes mais une absence totale de démarcation entre les genres au sein du culte : les femmes et les hommes prient ensemble sans se répartir dans l’espace de la mosquée (ni devant-derrière, ni gauche-droite).

Nous estimons que la question de la mixité n’est pas une règle cultuelle mais une norme socio-culturelle. Or, en France, la mixité est très bien acceptée dans de nombreux endroits : l’école publique, les transports en commun et une majorité d’églises sont désormais totalement mixtes. Pour éviter un décalage, nous préférons donc être en phase avec cette société et ses normes dans lesquelles nous avons été éduqués. Nous comprenons que les génuflexions dans la prière en islam puissent gêner la pudeur de certains ou certaines (ils ou elles peuvent par exemple prier au fond de la salle), mais nous prônons également une certaine manière de voir le lieu de culte dont découle notre conception de la mixité qui a également une raison spirituelle.

Dans une prière collective, nous sommes tous unis et égaux devant Dieu qui regarde avant tout nos cœurs et non notre extériorité. Un verset coranique fait justement la distinction entre les normes cultuelles et les normes sociales, plaçant la piété intérieure au-dessus de nos règles vestimentaires :

Ô enfants d’Adam, nous vous avons dotés de vêtements pour couvrir votre nudité, ainsi que des parures, mais le meilleur vêtement est certes celui de la piété (libâs al-taqwâ) ; c’est là un des Signes de Dieu afin qu’ils se rappellent. (Coran 7 : 26)

Une mosquée est un lieu sacré et spirituel, dans lequel toutes les catégories profanes et matérielles doivent disparaître, c’est-à-dire celles en lien avec la place de chacune et chacun dans la société mais aussi celles en lien avec le genre et le sexe. Nous percevons la sacralité cultuelle comme un dépouillement et un abandon de tous ces attachements socio-culturels qui n’ont, de notre point de vue, plus lieu d’exister dès lors que l’on rentre dans une mosquée. Le lieu de culte est un espace à part qui nous permet de recréer une sociabilité spirituelle démocratique, un véritable collectif d’égaux. Le sens du mot arabe jumu‘a (vendredi, jour de la prière collective en islam) rappelle justement cette idée de réunion et d’union de la communauté, voire de communion.

JCS : Le projet de VIE se veut aussi inclusif. Dans les faits, avez-vous remarqué que cette approche clive, libère des gens ou n’est, finalement, que périphérique ?

EJ : « C’est la mosquée qui me correspond ! », « Merci, je me sens moins seule grâce à vous ! », « J’attendais cela depuis longtemps ! ». Ces témoignages reviennent très souvent et nous vont droit au cœur. Le but n’est pas de nous envoyer des fleurs, mais nous constatons aujourd’hui que nous avons fait un diagnostic adapté à la réalité : il y a une forte demande chez une partie des musulmans qui ne se retrouvent plus du tout dans une approche littéraliste, focalisée sur les normes extérieures et sur les aspects identitaires de l’islam. Ces musulmans ont aussi le droit à une vie spirituelle collective digne de ce nom. C’est donc pour eux que nous avons ouvert cette mosquée. Très souvent, ils ont besoin d’espaces de liberté et d’écoute où les tabous peuvent être abordés sans crainte au-delà de toute pression communautaire ou familiale. Cette approche libère totalement les gens qui viennent à la mosquée Sîmorgh. Tous les témoignages que nous récoltons auprès des fidèles montrent un véritable soulagement de voir émerger un tel lieu qui leur permet de déculpabiliser, de se sentir plus apaisés dans leur foi et leur pratique. Ils se sentent souvent mieux compris et parviennent à progresser spirituellement avec d’autres personnes qui ne les jugent pas.

JCS : Quels sont vos projets ? Comment peut-on mieux vous connaître et vous accompagner, en tant qu’allié·e·s ?

EJ : Pour l’instant, nous ne faisons que louer ponctuellement une salle pour la prière du vendredi sur Paris. Notre plus grand désir est d’ouvrir en permanence un lieu entièrement dédié à la mosquée Sîmorgh. Sur le long terme, nous souhaitons également essaimer dans d’autres villes françaises car beaucoup de gens sont frustrés de ne pas pouvoir venir à Paris pour assister à nos prières.

Pour nous connaître et nous soutenir, nous sommes présents sur les réseaux sociaux (groupe Facebook « Voix d’un islam éclairé », Twitter @MouvementVIE, site internet : www.voix-islam-eclaire.fr ou adresse mail : contact@voix-islam-eclaire.fr). Il est possible sur notre site internet de faire un don pour nous aider à financer un tel lieu. Vous pouvez aussi nous contacter pour nous aider à trouver cet espace sur Paris ou proche banlieue.

JCS : En ces temps de confinement, avez-vous une chanson, un texte ou émission à nous proposer ?

Récemment, j’ai découvert cette prière ci-dessous, elle m’a beaucoup touchée par sa simplicité et son authenticité. Elle est attribuée à Antoine de Saint-Exupéry, je n’ai malheureusement pas pu vérifier la source exacte, mais peu importe car son contenu est une très bonne ressource en cette période de confinement. L’auteur nous incite à prendre conscience qu’une sagesse quotidienne est possible et qu’elle ne vise pas à nous transformer en saint ni à attendre des miracles. Elle peut nous aider à être persévérant sans être trop exigeant avec nous-mêmes, à progresser petit pas par petit pas sans vouloir à tout prix devenir des héros. La rencontre avec Dieu pourrait ainsi être bien plus proche que l’on ne pourrait le penser…

Seigneur, apprends-moi l’art des petits pas. Je ne demande pas de miracles ni de visions, mais je demande la force pour le quotidien ! Rends-moi attentif et inventif pour saisir au bon moment les connaissances et expériences qui me touchent particulièrement. Affermis mes choix dans la répartition de mon temps. Donne-moi de sentir ce qui est essentiel et ce qui est secondaire. Je demande la force, la maîtrise de soi et la mesure, que je ne me laisse pas emporter par la vie, mais que j’organise avec sagesse le déroulement de la journée. Aide-moi à faire face aussi bien que possible à l’immédiat et à reconnaître l’heure présente comme la plus importante. Donne-moi de reconnaître avec lucidité que la vie s’accompagne de difficultés, d’échecs, qui sont occasions de croître et de mûrir. Fais de moi un homme capable de rejoindre ceux qui gisent au fond. Donne-moi non pas ce que je souhaite, mais ce dont j’ai besoin. Apprends-moi l’art des petits pas ! Ainsi soit-il.

Enfin, je suggérerais une deuxième lecture pour mieux éclairer notre actualité sanitaire et les questions métaphysiques qu’elle pose : il s’agit de l’œuvre de l’écrivain portugais José de Saramago, prix Nobel de littérature en 1998 : Les intermittences de la mort (2005, trad. 2008). L’auteur nous embarque dans un véritable conte philosophique en imaginant une situation totalement insolite : et si la mort disparaissait ? Et si plus personne ne mourrait ? Qu’adviendrait-il des hommes, de Dieu et de la Résurrection ? Que l’on soit athée ou croyant, finalement, y a-t-il une autre solution pour les êtres humains que de mourir un jour ?

Voici un bref résumé de l’auteur :

Dans un pays sans nom, un événement extraordinaire plonge la population dans l’euphorie : plus personne ne meurt. Mais le temps, lui, poursuit son œuvre, et l’immortalité, ce rêve de l’homme depuis que le monde est monde, se révèle n’être qu’une éternelle et douloureuse vieillesse. L’allégresse cède la place au désespoir et au chaos : les hôpitaux regorgent de malades en phase terminale, les familles ne peuvent plus faire face à l’agonie sans fin de leurs aînés, les entreprises de pompes funèbres ferment, les compagnies d’assurance sont ruinées, l’État est menacé de faillite et l’Église de disparition, car sans mort il n’y a pas de résurrection et sans résurrection il n’y a pas d’Église. Chacun cherche alors la meilleure façon, ou la pire, de mettre fin au cauchemar de la vie éternelle, quitte à faire appel aux mafias, à passer des accords que la morale réprouve, ou à laisser la corruption gangrener la société. Jusqu’au jour où la mort décide de reprendre du service…

Source : Joan Charras-Sancho, « Eva Janadin, une imame qui trace une voie nouvelle ! », L’accueil radical, 14 avril 2020.

  • cath

    merci vraiment !je trouve ma nourriture spirituelle ,je suis guidée sur le chemin!! les petits pas m'iront très bien c'est tellement beau cette prière!!! et je ressens une profonde gratitude d'avoir enfin le droit d'être musulmane telle que je suis!!! cath

    • Eva Janadin

      merci beaucoup :)

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