« Pour la première fois en France, l’imam est une femme » (Christine Mateus et Vincent Mongaillard, Le Parisien, 7 septembre 2019)

« Le temps est comme suspendu à cet instant précis. Dès les premiers échos de l’appel à la prière, les 70 fidèles sont saisis par cette voix éblouissante qui répète en arabe : « Dieu est le plus grand. » Une voix qui, pour la première fois en France, est féminine. Une voix qui pose définitivement ce moment historique que représente cette première prière mixte dirigée par deux femmes imames, Anne-Sophie Monsinay et Eva Janadin, à la fois « stressées et heureuses ».

C’était ce samedi, à 13h30, dans une salle louée à Paris dont l’adresse est tenue secrète pour des questions de sécurité. Preuve que cet islam progressiste n’est pas toléré auprès de mouvements fondamentalistes. L’imame, Anne-Sophie Monsinay, a d’ailleurs fait part d’attaques, « heureusement moins nombreuses que les encouragements ». « Exceptionnellement, ce temps de prières a lieu un samedi car nous n’avons pas pu l’organiser un vendredi pour des raisons logistiques. Tous les autres rendez-vous, qui se tiendront une fois par mois dans d’autres lieux, se dérouleront le vendredi soir selon le format traditionnel du culte », précise Eva Janadin.

Des cérémonies mensuelles chargées de mesurer, dans un premier temps, l’affluence des fidèles séduits par cet islam progressiste qui « réconcilie la foi avec la raison et l’esprit critique, ajoute-t-elle. Nous apportons notre pierre à la construction d’un islam de France adapté aux acquis de la modernité ».

Totale mixité

Dans un second temps, les deux imames envisagent de trouver un lieu fixe qui deviendrait le premier lieu de culte musulman dirigé par des femmes. S’il n’existe pas encore, il a déjà un nom : la mosquée Simorgh, du nom d’un oiseau mythologique que l’on retrouve chez le poète soufi iranien, Attar. Dans ses écrits, la quête de cet oiseau permettrait de trouver son « moi » profond.

Cet islam progressiste est fondé sur quatre grands principes : l’égalité entre les femmes et les hommes d’abord. Toute femme qui le désire peut ainsi devenir imame, prêcher et prier avec les hommes dans la même salle sans hiérarchie spatiale et dans une totale mixité. Ce samedi, c’est bien le cas. Femmes et hommes prient les uns à côté des autres, dans une quasi-parité. Second principe : la liberté de porter ou non le voile « qui relève du choix personnel », insiste Eva Janadin. De fait, pour la première, moins d’une dizaine de femmes ont choisi de se couvrir les cheveux.

L’inclusivité ensuite : aucune discrimination en raison de l’orientation sexuelle, du genre, de l’origine ou de la religion d’un individu n’est tolérée. Enfin, la francophonie. Tous les sermons sont ainsi prononcés en français et toute formule arabe est systématiquement traduite pour garantir la compréhension du discours.

Deux enseignantes converties à l’islam

La voix de l’adhan (appel à la prière), c’est celle d’Anne-Sophie, 29 ans, professeure de musique. Avant elle, Eva, 30 ans, professeure d’histoire, a fait les salutations : « que la paix, la miséricorde et les bénédictions de Dieu soient avec vous ». Converties depuis une dizaine d’années, elles sont les fondatrices de l’association cultuelle, née en 2018 : Voix d’un islam éclairé (VIE), qui compte actuellement 200 adhérents. C’est via ce réseau que les fidèles se sont déplacés en nombre pour cette première rencontre. Faute de places, certains sont restés à la porte.

Ce n’est pas le cas de Mina, venue de Lyon pour l’occasion. « J’attendais cela avec impatience. Nous sommes nombreux à avoir cette conception-là de l’islam, témoigne cette femme de 43 ans. Pendant longtemps, je ne percevais plus le sens du rite. C’était devenu des automatismes. Je rentrais le soir, il fallait rattraper les cinq prières. J’ai toujours été musulmane mais en découvrant Anne-Sophie et Eva, j’ai entamé une démarche d’ouverture. Aujourd’hui, je suis bien avec mon islam qui laisse sa place à ma propre réflexion. »

Parmi les invités, on compte également Seyran Ateş, imame de la mosquée Ibn Rushd-Goethe de Berlin, actuellement sous protection policière, ou Dominique Reynié, du think tank Fondapol (Fondation pour l’innovation politique) qui a publié leur premier manifeste. Philippe, 58 ans de Paris, fait aussi partie des chanceux. « Je me suis converti il y a cinq ans. J’ai toujours été croyant mais, avant, j’étais catholique. Ce qui se passe ici, c’est le renouveau de l’islam. On ne vit plus au VIIe siècle, cette évolution est nécessaire. »

Opération crowdfunding pour la mosquée Fatima

Un autre projet en France met les femmes au centre du lieu de culte. L’imame franco-algérienne Kahina Bahloul, 40 ans, doctorante en islamologie à l’École pratique des hautes études à Paris, veut ouvrir dans la capitale une mosquée dite libérale baptisée Fatima, du nom de la fille du Prophète. Les prêches y seront alternativement assurés par une femme et un homme.

Lors de la prière dans une salle commune, fidèles féminins et masculins ne seront pas mélangés mais chacun d’un côté. « Car il peut y avoir des gens un peu gênés au moment de la prosternation. En revanche, tout le monde sera sur la même ligne », explique-t-elle. Le port du voile ne sera pas obligatoire. Avec une communauté de fidèles réunis dans une association cultuelle loi 1905 fraîchement créée, elle souhaite, « idéalement », acquérir un espace de 300 m2 dans lequel il sera aussi possible de « transmettre un enseignement ».

Une campagne de financement participatif sur la Toile a été lancée il y a quelques jours. « On cherche également des mécènes », précise-t-elle. Le business plan prévoit un investissement de « 2 à 3 millions d’euros ». En attendant, elle envisage de louer « un lieu fixe pour tous les prêches et les prières du vendredi ». Pour l’heure, les rencontres se déroulent au domicile des uns et des autres.

Depuis la présentation officielle de ce projet en janvier, la théologienne a été la cible de menaces sur les réseaux sociaux. Elle est devenue imame au printemps.

Aucun verset ne l’interdit

Rien, dans le Coran, n’interdit à une femme de diriger la prière. En fait, le texte sacré de l’islam n’évoque pas la fonction d’imam telle qu’on la connaît aujourd’hui. En revanche, dans la tradition prophétique, une parole du Prophète montre qu’une femme, Oum Waraqa, a été désignée par Mahomet pour conduire la prière. Il n’est pas précisé si l’auditoire était alors féminin ou mixte, ce qui donne lieu, aujourd’hui encore, à différentes interprétations. Au XIIIe siècle, le théologien et juriste Ibn Arabi, estimant que rien ne prouvait qu’Oum Waraqa prêchait uniquement devant des femmes, autorisait, par exemple, l’imamat de la gent féminine dans des assemblées mixtes. »

Source : Christine Mateus et Vincent Mongaillard, « Pour la première fois en France, l’imam est une femme », Le Parisien, 7 septembre 2019.

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